La Corée d’avant les deux Corées : les leçons de l’histoire
Pages 5 à 15
Citer cet article
- DAYEZ-BURGEON, Pascal,
- Dayez-Burgeon, Pascal.
- Dayez-Burgeon, P.
https://doi.org/10.3917/pouv.167.0005
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- Dayez-Burgeon, P.
- Dayez-Burgeon, Pascal.
- DAYEZ-BURGEON, Pascal,
https://doi.org/10.3917/pouv.167.0005
1Pour ceux qui ne la connaissent que de réputation, la Corée a tout l’air d’un mythe. Depuis Percival Lowell, un excentrique américain du xixe siècle qui se piquait d’histoire et de géographie, nous nous l’imaginons en « pays du matin calme » ou en « royaume ermite », comme s’il s’agissait d’une contrée mystérieuse nimbée des brumes poétiques de l’exotisme. Puis, au mitan du xxe siècle, sacrifiée sur l’autel de la guerre froide, la Corée se serait réincarnée sous les espèces ambiguës du « miracle économique » au Sud et de « l’axe du mal » au Nord, érigée sous la férule de la dynastie Kim en une dictature aussi ubuesque que concentrationnaire. Quant au rapprochement actuel entre les deux Corées et au dialogue entre Pyongyang et Washington, ils constitueraient un formidable « coup de théâtre » auquel personne ne pouvait s’attendre.
2Ces clichés, on s’en doute, ne reflètent pas la réalité. À l’instar de tous les pays au monde, la Corée a un long passé derrière elle. Mais, puisqu’on ne nous l’enseigne pas et que les puissances voisines, Chine et Japon, États-Unis et Russie, captent toute l’attention, nous en ignorons à peu près tout. Un peu comme s’il lui avait fallu attendre le drame de la guerre (1950-1953) qui a ravagé la péninsule et tragiquement monté le Nord contre le Sud pour que la Corée entre dans l’histoire. Or c’est bien dommage. C’est bien dommage parce que l’histoire de la Corée est passionnante, avec son lot de tragédies mais aussi de succès et d’inventions géniales. Également parce que les Coréens, qu’on s’imagine voués corps et âme aux technologies du futur, sont fascinés par leur passé et s’y réfèrent de plus en plus. Au point qu’on peut se demander si les clés de la Corée d’hier ne correspondent pas aux clés de la Corée d’aujourd’hui.
Corée des origines et origine de l’Asie
3À trop écouter les Coréens qui ont le goût des récits pathétiques, on pourrait prendre leur histoire pour un martyrologue. Menacée et parfois asservie par la Chine tout au long du Ier millénaire, la péninsule est attaquée par les Mandchous au xie siècle, mise en coupe réglée par les Mongols du xiiie au xive siècle, dévastée par deux invasions japonaises en 1592 et en 1598, et à nouveau défaite par les Mandchous en 1637, qui la confinent dans leur politique d’isolement. Lorsque la révolution industrielle la force à s’ouvrir à nouveau, elle sert de terrain d’affrontement à la Chine et au Japon, et finit par tomber dans l’escarcelle du Japon impérial, qui l’annexe en 1910 et la soumet jusqu’en 1945 à un implacable joug colonial. En somme, la pauvre et pacifique Corée n’aurait vécu que des drames. Et le dernier d’entre eux, la déchirure entre le Nord et le Sud, plaie qui reste à vif depuis la guerre froide, confirme le dicton : « crevette plongée dans un marigot de baleines », la Chine, le Japon, la Russie et les États-Unis, pour qui elle compte pour quantité négligeable, la Corée aurait un destin de victime.
4À y regarder de plus près, l’histoire coréenne s’avère pourtant plus complexe. Selon la légende, c’est Tangun, un prince céleste ayant élu résidence sur les flancs du mont Paektu, à la frontière actuelle de la Chine et de la Corée du Nord, qui, en 2333 avant Jésus-Christ, aurait fondé le premier État coréen, dénommé Chosŏn. En fait, l’archéologie nous renvoie plusieurs millénaires en amont. D’immémoriales migrations depuis la plaine sibérienne mais également depuis les archipels du Pacifique se seraient progressivement amalgamées jusqu’à faire souche dans un vaste ensemble allant de la Mandchourie au sud de la péninsule coréenne et de la mer Jaune à l’archipel japonais. Organisées en villages, puis en tribus, en principautés concurrentes et enfin en royaumes rivaux, ces Corées primitives et plurielles ont fini par se regrouper tant bien que mal au début du xe siècle au sein du royaume de Koryŏ – dont nous avons tiré le nom de Corée – pour donner naissance à la Corée unifiée qui a duré jusqu’en 1945.
5Ces Corées d’avant la Corée qui occupent un espace bien plus vaste que la simple péninsule à laquelle on assimile naturellement la Corée actuelle sont loin de se comporter en victimes passives. Jusqu’au début de notre ère, les Corées septentrionales, regroupées au sein de la confédération de Puyŏ, tiennent la dragée haute aux premiers royaumes chinois, lovés à l’intérieur des terres, le long des boucles du fleuve Jaune. Lorsque, à la fin du iiie siècle avant Jésus-Christ, la Chine unifiée part à l’assaut de la mer Jaune et de la Mandchourie qu’elle arrache progressivement au monde coréen, les royaumes de Koguryŏ puis de Palhae, qui ont succédé à Puyŏ, résistent pendant des siècles avec acharnement.
6La Corée d’aujourd’hui, et notamment celle du Nord, en a gardé un savoir-faire guerrier qui s’est transmis de génération en génération. On songe bien sûr aux mouvements de résistance durant la colonisation japonaise ou encore aux provocations bellicistes de cette dictature militaire qu’est avant tout le régime de Pyongyang. Mais n’oublions pas non plus les exploits sportifs des Coréens qui règnent en maître sur certaines disciplines, notamment le tir à l’arc. Or c’est ainsi que les premiers Chinois désignaient les Coréens d’avant la Corée : « les archers de l’Est ». Aujourd’hui encore, la péninsule conserve une relation spéciale avec la Mandchourie, qui reste une terre d’échanges et d’émigration, au point que, selon le coréanologue Patrick Maurus [1], l’actuelle province chinoise de Jilin, peuplée en majorité de Coréens d’origine, constitue une « troisième Corée » de facto qui complique la donne entre Pyongyang et Pékin.
7Les Corées méridionales, elles, Shilla, à l’est, Kaya, au sud, et Paekche, à l’ouest, se sont tournées vers la mer. Aux ve et vie siècles, Paekche constitue même une véritable thalassocratie qui contrôle la mer Jaune et le détroit de Corée, ouvre des comptoirs le long des côtes chinoises, à Taïwan, aux Philippines et surtout sur l’archipel japonais. Chroniques et témoignages archéologiques le confirment : ce sont des négociants de Paekche qui ont porté sur les fonts baptismaux le premier État japonais digne de ce nom, centré sur la ville de Nara – qui signifie « patrie » en coréen. Compte tenu des tensions nationalistes qui divisent l’Asie du Nord-Est depuis deux siècles, cette filiation passe pour une offense aux yeux d’une majorité de Japonais. Elle ne prouve pourtant qu’une seule chose. La Corée des origines a joué un rôle clé dans l’intégration de la région et dans la constitution des trois pôles culturels qui la composent aujourd’hui. Un peu comme une Lotharingie asiatique, c’est progressivement que la Corée a été repoussée à l’est et à l’ouest et confinée à la péninsule comme c’est le désormais le cas.
8Le monde coréen a donc servi longtemps de relais. En substituant aux principautés combattantes des temps primitifs de véritables royaumes, c’est lui qui a contribué à diffuser le modèle étatique qui s’était développé en Chine, reposant sur une cour centralisée, une administration civile méritocratique et une véritable morale publique. En les adoptant à son tour, il a généralisé dans toute la région l’usage des idéogrammes, les concours de recrutement et la philosophie de Confucius, élaborés au vie siècle avant Jésus-Christ. Cela a notamment été le rôle du royaume de Shilla et de Kyŏngju, sa capitale, qui, du vie au viiie siècle, était si florissante qu’on en célébrait la beauté et la richesse jusqu’en Inde et en Perse. Enfin, la Corée a également contribué à la diffusion du bouddhisme en Asie maritime, des côtes de la Chine à la péninsule coréenne et, finalement, à l’archipel japonais. Elle en conserve de remarquables témoignages, comme le temple Bulkug, près de Kyŏngju (viiie siècle) ou le ravissant Bangasayusang, un Bouddha de l’avenir, façonné dans le bronze au début du ixe siècle et qui fait la fierté du musée de Séoul.
Le laboratoire de l’Asie
9Carrefour de l’Asie du Nord-Est, le monde coréen tient également lieu de creuset. Ses habitants sont des négociants qui accueillent produits et idées nouvelles avec curiosité puis les diffusent à leur tour. Mais ce sont aussi des créateurs qui transforment et réinventent. Leur première spécialité, c’est le papier, dont, à en croire les plus anciennes chroniques chinoises, ils ont une maîtrise immémoriale. Au cours du Ier millénaire, ils deviennent des orfèvres hors pair, qu’il s’agisse des ustensiles de bronze, des armes en fer ou encore des parures d’or, comme les fameuses couronnes de Shilla dont regorgent les tombeaux royaux et nobiliaires. Enfin, du xe au xiie siècle, ils poussent l’art de la céramique à un tel niveau que l’Asie tout entière s’arrache ses poteries de grès glacées au vert céladon et qu’on en exporte en Perse, au Proche-Orient et jusqu’à Venise, qui fait ainsi découvrir à l’Occident l’existence de la Corée.
10Les drames qui frappent la péninsule n’entament pas cette créativité. Le pire est la conquête mongole qui, pendant plus d’un siècle (1232-1364), réduit le royaume de Koryŏ en grenier à riz et en haras pour les descendants de Gengis khan. Cela n’empêche pas les moines bouddhistes qui échappent aux pillages de perfectionner l’imprimerie élaborée en Chine aux alentours du viie siècle en mettant au point les caractères mobiles. Surnommé Jikji (« anthologie des enseignements zen »), le texte le plus ancien réalisé selon ce procédé qui nous soit parvenu date de 1377, près d’un siècle avant la bible de Gutenberg. Par les hasards de l’histoire, il appartient désormais aux fonds de la Bibliothèque nationale de France. Les Mongols chassés par la dynastie chinoise des Ming qui fonde un empire absolutiste et agrarien (1368), la Corée demeure dans sa zone d’influence et se transforme à son tour en royauté centralisée et confucéenne qui privilégie le travail de la terre. En 1392, le général Yi Song-gye s’empare du trône et fonde une nouvelle capitale, appelée à devenir Séoul, et renomme son pays Chosŏn, comme le royaume du légendaire Tangun.
11Or Chosŏn n’est pas moins ingénieux que Koryŏ. Soucieux de permettre aux cultivateurs d’accéder aux traités d’agronomie diffusés par le gouvernement, le roi Sejong (1418-1450) charge une commission de savants de faciliter l’accès à la lecture et à l’écriture. En 1446, cette commission n’invente ni plus ni moins que le hangeul, un alphabet de vingt-quatre lettres, toujours utilisé. Dans un monde culturel dominé par les idéogrammes, c’est un tour de force expliquant sans doute l’engouement des Coréens pour les études qui ne s’est plus jamais démenti et frappe encore de nos jours. Chosŏn encourage également les techniciens les plus habiles, comme l’étonnant Jang Yeong-sil (début du xve siècle), à qui l’on doit une clepsydre, un pluviomètre, une sphère armillaire et même des automates. Il s’agit d’une des raisons qui, à la fin du xvie siècle, ont conduit le condottiere Toyotomi Hideyoshi, ayant réuni tous les fiefs japonais sous son pouvoir, à envahir la Corée. Le nouveau Japon qu’il appelait de ses vœux avait besoin de potiers, de forgerons, d’orfèvres et d’agronomes. C’est sans vergogne qu’il vint se servir en Corée, dont les artisans furent déportés par milliers vers l’archipel.
12La chute des Ming, remplacés par les Mandchous en 1644, est une nouvelle épreuve. La Corée doit prêter allégeance à une nouvelle Chine militariste et immobiliste dont elle ne partage plus les valeurs. Elle n’en conserve pas moins son esprit curieux que traduit le développement du courant de pensée silhak (savoir pratique), qui ressemble peu ou prou au mouvement encyclopédique. Tout en restant monarchistes, confucéens et soumis à Pékin, les Coréens du xviiie siècle se passionnent pour les idées qui leur parviennent d’Occident et notamment pour le christianisme, qu’ils interprètent comme une mystique humaniste et égalitariste. Un lettré comme Dasan (1762-1836), poète, philosophe, mais aussi architecte, juriste, hygiéniste et économiste, est typique de cette période intellectuellement et artistiquement très riche que les historiens surnomment « le beau siècle coréen ». En somme, malgré les embûches, le chat coréen retombe toujours sur ses pattes.
13Pourtant, au moment où la Corée en aurait le plus besoin, cette capacité de résilience dont elle a si souvent fait preuve semble lui faire défaut. Paralysée par le système mandchou, elle s’arc-boute contre la première mondialisation que cherche à imposer l’Occident porté par la révolution industrielle. Contrairement à la Chine, forcée de s’ouvrir en raison du traité de Nankin (1842), puis au Japon, qui cède face aux canonnières du commodore Perry (1854), la Corée prétend se murer dans son isolement, parvenant même, au cours de la même année 1866, à repousser les Français qui menacent Séoul (expédition de l’amiral Roze sur l’île de Kanghwa) et les Américains qui débarquent à Pyongyang (équipée du croiseur Sherman). À en croire la propagande officielle, c’est d’ailleurs l’ancêtre de Kim Il-sung qui aurait incendié le Sherman. Bon sang ne saurait mentir. Pour faire bonne mesure, le régent Daewongun (1863-1873) fait reconstruire à grands frais le palais royal de Séoul, symbole de l’absolutisme royal, et lance des proscriptions à l’encontre des catholiques, accusés de sédition, qui font près de dix mille morts.
14Sans surprise, alors que la Chine entre en ébullition et que le Japon se convertit radicalement à la modernité à compter de l’ère Meiji (1868-1912), cette révolution conservatrice échoue. Paysans ruinés par le fisc et la corruption, aristocratie attachée à ses privilèges, progressistes exaspérés par l’incurie du pouvoir, tous les mécontentements se coalisent au sein d’une guerre civile larvée qui rend le pays ingouvernable. De jacqueries à répétition en révoltes millénaristes et xénophobes, prônant le retour aux valeurs orientales (tonghak), la monarchie ne peut plus résister à la pression étrangère. En 1876, le Japon impose un traité commercial qui, de fait, ouvre le pays. Des milliers de négociants, d’ingénieurs et de missionnaires chrétiens – la liberté religieuse a été proclamée – prennent aussitôt le chemin de la Corée qui se modernise au pas de charge : mines, chemin de fer, réseau électrique, universités. En quelques décennies, Séoul devient une des capitales les plus en vue d’Asie.
15Politiquement cependant, la monarchie ne suit pas. Attachée à l’ordre ancien, hostile à une présence japonaise de plus en plus impérieuse, elle finit par appeler Pékin à la rescousse, ce que Tokyo prend pour un casus belli. Inévitable, la guerre sino-japonaise qui se déroule sur son sol ruine la péninsule et s’achève par un fiasco chinois (1895). Le faible roi Kojong (1864-1907), qui a succédé au régent, se tourne alors vers la Russie, alors solidement implantée dans les ports de la côte nord-est. Mais Moscou ne fait pas le poids et les Japonais lèvent facilement cette dernière hypothèque par la victoire navale de Tsushima (1905). Après s’être entendu avec les États-Unis, qui obtiennent les mains libres aux Philippines (traité de Portsmouth, 1905), le Japon s’empare définitivement de la Corée, qu’il finit par annexer purement et simplement en 1910. Après des siècles de rivalité, l’archipel triomphait enfin de la péninsule.
16L’occupation japonaise est très dure, si dure qu’aujourd’hui encore aucun Coréen ne peut l’oublier. Le pays est transformé en grenier à riz pour nourrir le prolétariat et bientôt l’armée japonaise. Réduites à la portion congrue, les campagnes coréennes découvrent la famine et la misère. Même s’ils ont recouvré l’indépendance et, au Sud tout au moins, renoué avec la prospérité, le spectre de cette période noire hante toujours les Coréens, obsédés par la pauvreté. L’industrie japonaise, elle, fait main basse sur les ressources du pays, essentiellement situées au Nord : mines de charbon, chute d’eau permettant de faire tourner des usines hydroélectriques, mais également main-d’œuvre, taillable et corvéable à merci. Bientôt viendra le recrutement de « malgré-nous », enrôlés de force dans l’armée impériale pour soutenir l’effort de guerre, et de « femmes de réconfort », contraintes de se prostituer pour assurer le repos des soldats nippons. En réaction à cet asservissement, les révoltes ne manquent pas. En mars 1919, par exemple, invoquant le principe wilsonien du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, les Coréens manifestent dans tous les pays. Sanglante, la répression fait sept mille morts. La terreur ne cessera plus.
17À cela s’ajoute une volonté farouche d’acculturation. Le Japon s’emploie à nier la culture coréenne, quitte à dénaturer les sites archéologiques qui prouvent l’antériorité de l’histoire coréenne sur celle du Japon. Le patrimoine coréen est pillé, la censure est omniprésente et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’alphabet, la langue et même les noms de famille coréens sont interdits. Or le pire est que le Japon réussit dans son entreprise. L’Occident, qui à la fin du xixe siècle s’était passionné pour cette péninsule méconnue, l’abandonne progressivement à son sort. À force de présenter les Coréens en paysans arriérés et en brutes dégénérées, Tokyo finit par en persuader l’Occident. Les difficultés de l’après-guerre viennent de là. Certes, dès le mois d’août 1945, la Corée obtient son indépendance. Mais ni Truman ni Staline n’en font grand cas. À Moscou comme à Washington, les Coréens passent pour des Japonais de seconde classe dont il vaut mieux se méfier et qu’on peut bien parquer en deux États hostiles sans que cela prête vraiment à conséquence.
18Pour parvenir à ses fins, le Japon impérial exploite jusqu’à la corde le cliché de la Corée victime, comme s’il était au fond dans sa nature d’être occupée. En découle l’idée que la Corée arriérée ne serait entrée dans la modernité que grâce à l’aide du Japon, vision qui a longtemps prévalu avec, comme corollaire, celle que le « miracle coréen » ne serait finalement qu’un produit dérivé du miracle japonais. Or les travaux historiques actuels battent cette idée en brèche [2]. À la fin de la monarchie comme à l’époque coloniale, les Coréens ne sont pas restés passifs. Certes, la classe politique a échoué à réformer le pays, malgré des tentatives, comme celle de Kim Ok-gyun (coup d’État de Gapsin, décembre 1884), de moderniser le pays sur l’exemple du Japon mais sans s’inféoder à lui. En revanche, nombreux sont ceux qui ont résisté, à commencer par Kim Il-sung, qui en a retiré un prestige immense, légitimant aujourd’hui encore sa dynastie. Quant aux intellectuels, notamment progressistes (le groupe kapf – fédération des artistes prolétariens) et aux artistes (le cinéaste Na Un-gyu), aux ingénieurs et aux entrepreneurs (fondation du groupe Samsung en 1938), ils ont continué à rivaliser d’inventivité, même durant la période coloniale. Le Japon impérial l’a bien compris qui s’est efforcé d’inciter ces talents à collaborer et y est parfois parvenu. Les Corées de l’après-guerre se sont donc largement faites d’elles-mêmes, celle du Nord, résistante et industrielle, comme celle du Sud, commerçante puis capitaliste.
Le sens de l’histoire
19Or une des forces qui permit aux Coréens de tenir durant l’occupation, c’est la redécouverte et l’exaltation de leur passé. Le pays a toujours eu du respect pour son histoire. Chacune des dynasties qui se sont succédé au pouvoir a tenu ses annales et encouragé la publication de chroniques. Les plus fameuses qui nous soient parvenues sont les « mémoires historiques des trois royaumes » (Samguk sagi, 1145), rédigés par Kim Busik, un ministre lettré du royaume de Koryŏ, puis la « geste mémorable des trois royaumes » (Samguk yusa), compilée à la fin du xiiie siècle par le moine bouddhiste Il-yeon et qui détaille tous les mythes fondateurs de la Corée primitive, notamment le règne du légendaire Tangun. Mais, jusqu’à la fin du xixe siècle, le passé coréen ne passionnait que les érudits et, pour le reste de la population, tenait surtout lieu de folklore.
20Tout change lorsque, forcée de s’ouvrir aux influences et aux religions étrangères puis soumise au joug japonais, l’existence même de la Corée est remise en question. Le passé sert soudain de recours. D’aimable légende, Tangun devient un mythe fondateur qui incarne l’antiquité millénaire et l’authenticité irréductible de la nation coréenne. Au tournant du xxe siècle, Na Cheol, un mystique hostile aux religions importées, qu’il s’agisse du bouddhisme, du christianisme ou du shintoïsme, fonde le taejongkyo, la religion du divin géniteur, qui sacralise la nation coréenne – il a conservé des fidèles jusqu’à nos jours. Quant aux indépendantistes, ils érigent Tangun en symbole de résistance afin de mobiliser tous les patriotes coréens. Proclamée le 1er mars 1919, la déclaration d’indépendance coréenne est ainsi datée de l’an 4252 après Tangun. L’occupant japonais ne le supporte pas et répond par une répression sanglante.
21Le mouvement ne s’éteint pas, bien au contraire. Les lettrés coréens, qui se piquaient depuis toujours de maîtriser les caractères chinois comme nos élites de jadis qui ne prisaient que le latin, se prennent de passion pour le hangeul, qui trouve enfin ses lettres de noblesse. Et de nos jours, au Sud comme au Nord, aucun Coréen ne doute de la nature profondément patriotique, voire démocratique, de cet alphabet qui se maintient contre les autres systèmes d’écriture. Jouant avec la censure, les historiens multiplient les études et les romans exaltant la Corée au temps où les Japonais n’y faisaient pas la loi, Choe Nam-seon notamment, qui publie une « histoire de Chosŏn » (1931) ou une édition annotée de la « geste mémorable des trois royaumes » (1940) qui, malgré leur caractère érudit, remportent un énorme succès. En somme, plus l’occupant s’engage sur la voie de l’acculturation, plus les Coréens se redécouvrent coréens.
22Néanmoins, ce qui est intéressant, c’est que trois quarts de siècle après l’indépendance le goût pour l’histoire ne s’est pas estompé. Cela peut se comprendre pour la Corée du Nord, qui par bien des aspects vit dans le passé. Outre l’exaltation de la résistance anti-japonaise qui continue à cimenter la légitimité du régime, la dynastie Kim se pose volontiers en continuatrice des monarchies qui se sont succédé sur la péninsule. Comme la dynastie Lee à la fin du xive siècle, elle a repris le nom de Chosŏn, alors que la Corée du Sud, elle, s’appelle officiellement Hankuk, le pays han. Pyongyang se réfère aussi souvent au royaume de Koryŏ (918-1392), qui a réussi à bouter l’envahisseur mongol hors de la péninsule et qui est le premier à l’avoir unifiée. Quant à Kim Il-sung, il s’est présenté sa vie durant comme le nouveau Tangun, s’étant battu comme lui sur les flancs du mont Paektu et ayant suscité comme lui aussi l’ouverture d’une ère nouvelle, surnommée juche. En cette année 2018 qui s’annonce décisive pour l’avenir de la péninsule, le Nord n’est plus en 4351 après Tangun mais en juche 107, c’est-à-dire en 107 après Kim Il-sung.
23Mais le Sud capitaliste et ultralibéral, lui aussi, se passionne pour son histoire. Passons sur la période de la dictature (1948-1988), qui s’intéresse principalement à la guerre de Corée et à la lutte contre la menace communiste que représente le Nord. C’est depuis que la Corée s’est transformée en démocratie, désireuse de faire connaître ses succès au monde entier, que la tendance s’est imposée. Ce qu’on appelle le Hallyu, c’est-à-dire la nouvelle vague coréenne qui a mis à la mode la création coréenne, a une forte composante historique. Parmi ses plus grands succès, on compte des séries comme Le Joyau du Palais (Kim Keun-hong, 2005) ou Le Roi et le Clown (Lee Jun-ik, 2005), qui dépeignent la Corée au début du xvie siècle, Kwanghae, l’homme qui devint roi (Choo Chang-min, 2012), qui se passe un siècle plus tard, et surtout La Bataille de Myeong-ryang (Kim Han-min, 2014), qui retrace la victoire de l’amiral Yi Sun-sin sur les envahisseurs japonais en 1598 et qui a attiré dix-huit millions de spectateurs, soit un Coréen sur trois.
24Poussée de fièvre nationaliste ? Ce n’est pas sûr. Ces productions à grand spectacle témoignent avant tout du savoir-faire sud-coréen, de son sens de la mise en scène et de la reconstitution historique, et font de plus en plus souvent un tabac en Asie, parfois même dans le reste du monde. Mais leur réussite tient surtout au fait qu’elles s’attachent à poser des questions de société qui dépassent le cas coréen : comment exercer le pouvoir, comment gérer les relations entre les classes sociales et entre les sexes, comment maintenir l’équilibre entre la nature et la technique ? En d’autres termes, les Sud-Coréens ne se contentent pas d’exalter leur histoire pour justifier leur existence et légitimer leurs succès économiques. Ils en profitent aussi pour s’interroger collectivement sur leur présent, la course au développement, l’explosion des nouvelles technologies et surtout les moyens d’approfondir la démocratie. En somme, contrairement au Nord, où elle renvoie immanquablement au passé, l’histoire, au Sud, permet de s’interroger sur l’avenir, un avenir où le carrefour coréen est à nouveau ouvert sur l’Asie mais aussi, désormais, sur le monde.