Les deux Corées depuis 1945 : guerre froide et nationalisme coréen
Pages 17 à 26
Citer cet article
- MORILLOT, Juliette,
- Morillot, Juliette.
- Morillot, J.
https://doi.org/10.3917/pouv.167.0017
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Notes
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[1]
Entretien avec l’auteure, Shenyang, 2004.
1« Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos rompu. » Rien mieux que ce proverbe ne résume l’histoire de la péninsule coréenne. Prise en tenaille entre les empires chinois et japonais, la crevette coréenne fut de tout temps le passage obligé des ambitions expansionnistes de ses puissants voisins, les baleines. Pas un siècle d’histoire coréenne sans déferlement de troupes ennemies à travers le territoire, réduisant chaque fois l’économie à zéro et laissant après leur passage un pays exsangue et profondément humilié. Au cours des âges, une bonne demi-douzaine de troupes étrangères piétinèrent les terres coréennes : khitan, liao, jurchet, mongoles, japonaises, mandchoues, forgeant une âme blessée marquée par les vicissitudes du passé mais aussi résiliente et viscéralement nationaliste.
2La situation géographique de la péninsule, aux confins de la Mandchourie, entre l’énorme bloc chinois et l’archipel japonais, explique en grande partie les malheurs qui, au cours des siècles, frappèrent la Corée. Convoitée pour sa position stratégique de tête de proue du continent par les Japonais autant que par les Chinois, puis par les Russes, la Corée fut tout au long de son histoire l’objet de conflits dont elle n’était pas l’enjeu réel, les grandes puissances se battant sur son territoire sans qu’elle fût réellement maîtresse de son destin : qu’il s’agisse de la guerre sino-japonaise (1894-1895), de la guerre de Corée quelques décennies plus tard (1950-1953) ou de la guerre froide.
3La dmz, zone démilitarisée entre les deux Corées, bande de terre longue de 249,4 kilomètres allant des plaines marécageuses de l’embouchure du fleuve Han à l’ouest jusqu’aux reliefs montagneux de la côte est et concentrant des centaines de milliers de soldats de part et d’autre, témoigne par son aspect arbitraire de cette permanence sur le sol coréen de la guerre froide tout autant que de cette incapacité historique et récurrente des deux Corées à prendre leur destin en main : au Nord, l’Union soviétique a été remplacée sur le terrain par la Chine ; au Sud, la présence américaine, soit plus ou moins vingt-huit mille hommes selon les périodes, atteste de l’importance stratégique de cette Corée aux confins sino-nippons, avant-poste crucial en Extrême-Orient face à la Chine, deuxième puissance économique mondiale.
Une guerre froide éternelle
4En 1945, après un demi-siècle de brutale occupation japonaise de la péninsule, les deux grandes puissances soviétique et américaine hésitèrent à placer la Corée sous tutelle internationale de crainte qu’une réunification et une indépendance ne la fassent basculer entièrement dans le camp adverse. Dès le 11 août 1945, Moscou et Washington décidèrent de se partager le territoire arbitrairement coupé sur le 38e parallèle, dans une sorte de « Yalta coréen » scindant le pays en deux zones, pacifiées au nord par les Soviétiques et au sud par les Américains. Ce jour-là, le destin de la péninsule fut scellé, condamnant durablement toute cette partie de l’Extrême-Orient à une guerre froide éternelle.
5Les deux jeunes États d’alors, fragiles, encore en gestation, se retrouvèrent livrés à eux-mêmes après le départ de leur parrain respectif, soviétique et américain. Des deux côtés de cette nouvelle frontière, les Coréens eurent à peine le temps de savourer la liberté recouvrée que leur rêve d’indépendance s’évanouit. Moscou installa à Pyongyang un pouvoir à son image en intronisant le jeune Kim Il-sung. Cet inconnu au passé respecté de combattant anti-japonais n’avait alors qu’une trentaine d’années. Washington de son côté imposa au Sud un régime militaire en portant au pouvoir Syngman Rhee, un farouche anticommuniste rapatrié des États-Unis et clairement en faveur d’une réunification par la force.
6Soviétiques et Américains, totalement ignorants de la singulière culture coréenne ainsi que de son histoire (tout comme aujourd’hui), ont alors agi dans leur propre intérêt sans prendre en compte le farouche nationalisme qui coule dans les veines coréennes et qu’une frontière artificielle même hérissée de mines et de barbelés est loin de pouvoir annihiler. Sous la coupe américaine ou soviétique, à Séoul comme à Pyongyang, bouillonne toujours en ces temps troublés le profond désir de réunifier la nation pour lui rendre son indépendance perdue au début du xxe siècle. Les récents développements et notamment le rapprochement du printemps 2018 entre le président sud-coréen, Moon Jae-in, et le leader nord-coréen, Kim Jong-un, s’inscrivent dans cette perspective.
7La guerre de Corée qui enflamma la péninsule doit être resituée dans son contexte historique : elle éclata en effet neuf ans après le bombardement par l’aviation nippone de la base aéronavale américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, qui entraîna l’entrée en guerre des États-Unis contre le Japon ; cinq ans après les deux bombes atomiques de Hiroshima et de Nagasaki, qui provoquèrent la reddition japonaise le 15 août 1945 ; deux ans à peine après les proclamations officielles de la République de Corée (15 août 1948) et de la République populaire démocratique de Corée (9 septembre 1948).
8Lors de son déclenchement au début de l’été 1950, des dizaines d’escarmouches avaient éclaté aux abords de la frontière depuis deux ans, notamment dans la ville de Kaesong, coupée en deux comme le sera Berlin des années plus tard. Ces confrontations avaient déjà fait plusieurs centaines de morts. Peu à peu, le Nord concentra des troupes tout le long du 38e parallèle, tandis que l’Union soviétique observait sans rien dire. Le Sud, de son côté, avait demandé le soutien américain pour mener une attaque vers le Nord mais n’avait pas obtenu de réponse claire, les États-Unis minimisant les manœuvres nord-coréennes à la frontière. À bien y regarder, il semble que, quelles que soient les versions nord- ou sud-coréennes de ce début de guerre, tous les éléments étaient en place depuis plusieurs années pour qu’un conflit éclatât. Aboutissement d’un processus mêlant nationalisme, colonialisme et volonté farouche d’indépendance coréenne.
9La guerre de Corée fut le prolongement logique et sanglant de la guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis. Son bilan fut effroyable si l’on considère que, sur trois ans, deux années furent consacrées à d’interminables négociations. De juin à fin octobre 1950, les B-29 américains déversèrent 3,2 millions de litres de napalm. Du napalm pur auquel il était impossible d’échapper. Des centaines de villages furent rayées de la carte. En un an, des centaines de milliers de civils coréens (au Nord et au Sud) perdirent la vie, ainsi que près d’un million de forces communistes (nord-coréennes et chinoises), près de trente mille soldats américains, cinquante mille Sud-Coréens et un millier de Britanniques. Les combats ne durèrent qu’une année à peine, mais le bilan humain fut conséquent. Les chiffres restent toutefois imprécis et sujets à controverse. Le département de la Défense américain a reconnu la mort ou la disparition au combat de plus de cinquante mille de ses soldats. Le bilan britannique se monte à plus de mille morts, près de trois mille blessés et mille disparus. Les statistiques nord- et sud-coréennes ne seront jamais vraiment établies avec exactitude. Cependant, on estime que près de cent cinquante mille soldats sud-coréens sont morts et plus de cent mille ont été blessés. Enfin, entre deux cent et quatre cent mille soldats nord- coréens auraient perdu la vie, sans oublier les trois cent mille blessés et les cent mille disparus. À ces chiffres, il faut ajouter quelque deux millions de victimes civiles, Nord et Sud confondus, pendant la guerre et au lendemain du conflit.
10Dès la partition en 1945, l’Union soviétique structura le régime nord-coréen en s’appuyant sur les pouvoirs locaux, manœuvrant entre les différents groupes politiques qui avaient résisté aux colonisateurs japonais et cherchant l’homme providentiel pour prendre la tête du pays. Le jeune Kim Il-sung fut alors la personnalité désignée par les Soviétiques, même s’il ne faisait pas l’unanimité au sein des différentes forces politiques du pays. Très industrielle et regorgeant de matières premières, la Corée du Nord convenait alors parfaitement au modèle soviétique, qui lança des réformes agraires et ouvrières, et modernisa le pays. Le nouveau régime canalisa les esprits sur la construction d’un pays neuf et fort avec le soutien humain et financier de l’Union soviétique. Cinq ans plus tard, Kim Il-sung tenait le parti, l’armée, le gouvernement, modelés par Moscou qui envoya des milliers d’experts, de professeurs, d’ingénieurs, mais aussi du matériel agricole, des machines-outils et des armes. D’apparence soviétique, le modèle nord-coréen s’enracina toutefois dans un nationalisme singulier qui n’a rien à voir avec celui des pays d’Europe de l’Est.
11Du côté sud-coréen, le pays fut pris en main par les Américains qui, ne faisant pas confiance aux élites locales, imposèrent un régime militaire avec l’appui des collaborateurs coréens au régime colonial japonais. C’est alors que les généraux américains placèrent Syngman Rhee à la tête du pays. Le scénario de transition au Sud se passa mal, nourri de protestations, de rébellions et de guérillas qui déstabilisèrent le pays, plus agricole et plus pauvre que le Nord. Les États-Unis formèrent une armée et une police dans le but de contrôler les leaders politiques jugés trop à gauche et de prévenir les troubles. Il faut noter que la majorité des policiers sud-coréens avaient travaillé avec l’occupant japonais pendant un demi-siècle. Ces années de « libération », mais non d’« indépendance », après 1945, furent marquées par des milliers d’exécutions et de sanglantes répressions. L’insurrection de l’île méridionale de Jeju (1948-v. 1953), dont les habitants opposés à la partition de la péninsule furent taxés de communistes, fut ainsi écrasée dans le sang par l’armée sud-coréenne avec le soutien des États-Unis. Le soulèvement et sa répression, qui firent entre 14 000 et 60 000 victimes – selon les estimations, officielles, locales, militaires, toutes objets de brûlantes controverses –, restèrent tabous en Corée du Sud jusqu’au début des années 2000.
12Livrés à eux-mêmes fin 1949, après le départ des forces occupantes, le Nord et le Sud étaient devenus les jouets des deux grandes puissances américaine et soviétique. Mais chacune de ces dernières joua à sa manière. Les États-Unis s’impliquèrent dans la reconstruction du Japon et l’Union soviétique se préoccupa de ses satellites de l’Europe de l’Est. Pourtant, Staline, qui, ainsi que l’attestent les archives soviétiques accessibles depuis la chute de l’Union soviétique, n’eut jamais pour but de reconquérir la péninsule dans sa totalité, était convaincu qu’une guerre sur la péninsule éclaterait un jour ou l’autre et en donna les moyens à Kim Il-sung. À distance cependant : aucun soldat soviétique n’a perdu la vie pendant la guerre. Truman, lui, n’y croyait pas et ne donna pas au Sud les moyens suffisants de se défendre, de peur que cela ne se retourne contre les États-Unis. Qui perdirent plus de trente mille soldats. Et aujourd’hui, la guerre froide se poursuit sur la péninsule coréenne – l’Union soviétique n’existe plus et la Chine a pris sa place.
13Cette guerre eut-elle un vainqueur ? Non. « En réalité, témoignait il y a quelques années un ancien combattant chinois qui n’avait que 21 ans lors du conflit, la guerre s’est arrêtée là où elle avait commencé sur le 38e parallèle. Il n’y a pas eu de vainqueur et beaucoup de vies ont été perdues des deux côtés [1]. »
14De longues et difficiles négociations furent menées pendant les deux ans qui suivirent les premiers combats, à partir du 10 juillet 1951. Une fois repositionnées sur le 38e parallèle, les troupes ne bougèrent plus et le président Truman annonça que les Nations unies étaient prêtes à négocier un cessez-le-feu. MacArthur, qui voulait poursuivre la guerre, fut alors remercié pour « insubordination » et remplacé en tant que commandant des forces américaines et des Nations unies en Extrême-Orient par le général Matthew Ridgway, déjà à la tête de la 8e Armée américaine. Au début des négociations, beaucoup anticipaient une reprise des combats. Toutefois, personne n’avait imaginé que ces pourparlers allaient s’éterniser pendant deux longues années, bloqués qu’ils étaient par une multitude de désaccords : le rapatriement des prisonniers de guerre, le retour des soldats morts au combat, le positionnement exact de la ligne de démarcation sur le 38e parallèle, etc.
15En janvier 1953, Eisenhower, qui n’avait cessé de critiquer cette guerre, succéda à Truman et menaça les troupes communistes du Nord d’utiliser l’arme nucléaire. Seulement huit ans après les deux bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki qui ont mis fin à la guerre du Pacifique, la tension monta. En mars 1953, la mort de Staline bouscula les fondements du monde communiste et accéléra la signature d’un armistice, le 27 juillet 1953. Et ce, malgré la Chine, qui tenta vainement de convaincre Kim Il-sung de s’y opposer. La ligne de front fut considérée comme la nouvelle frontière entre les deux Corées. Qui aurait imaginé alors que cet armistice serait toujours en vigueur plus de soixante-cinq ans plus tard ? Et qu’en 2018 un traité de paix ne serait toujours pas signé entre les belligérants ?
Menaces étrangères sur la Corée du Nord
16Toujours est-il que c’est face à cette menace américaine nucléaire que Pyongyang décida de lancer son programme nucléaire. En juin 1957, les États-Unis déclarèrent unilatéralement la suspension du paragraphe 13 d) de l’accord d’armistice stipulant qu’aucune des deux parties ne pouvait augmenter ni modifier ses capacités militaires, le rendant donc théoriquement caduc. N’arrivant plus à assumer le poids financier de leur présence militaire chez leur allié sud-coréen et poussés par le président Syngman Rhee, qui redoutait une nouvelle attaque du Nord, les États- Unis installèrent en janvier 1958 des armes dotées de têtes nucléaires en Corée du Sud. Toutefois, conformément à la politique de l’armée américaine du « ni confirmation, ni réfutation, ni élaboration », le nombre exact de ces armes nucléaires ne fut jamais révélé. Il fut d’ailleurs convenu que l’opinion publique sud-coréenne ne serait pas tenue au courant.
17Pour Washington, le déploiement de telles armes au sud de la péninsule présentait un triple avantage. Il lui permettait non seulement de réduire le budget militaire et de « recycler » des armes considérées comme anciennes, mais surtout, en pleine guerre froide, de cibler efficacement l’Union soviétique, de même qu’aujourd’hui l’installation en Corée du Sud du bouclier antimissile thaad se révèle bien utile pour surveiller la montée en puissance chinoise.
18Kim Il-sung réagit aussitôt. Déclarant le pays sous menace américaine, il entreprit de transformer la Corée du Nord en forteresse : des tunnels furent creusés, ainsi que plus de dix mille bunkers souterrains dans les montagnes, qui forment 80 % du relief du pays. À travers une stratégie appelée « Embrasser l’ennemi », les forces armées furent ensuite concentrées le long du 38e parallèle, si bien qu’en cas d’attaque nucléaire les troupes américaines et sud-coréennes seraient aussi directement impactées.
19Les tensions actuelles sur la péninsule, on le voit, ne peuvent être appréhendées qu’à travers le prisme de ce lourd héritage de la guerre froide. La diplomatie de la Corée du Nord est indépendante, réactive et dévouée aux buts stratégiques du pays. Pendant des années, les dirigeants nord-coréens, qui n’ont jamais eu l’intention de provoquer une nouvelle guerre de Corée, ont utilisé finement les contradictions des différents acteurs régionaux et mondiaux, menant le jeu en alternant phases d’apaisement et de provocation, avec une maîtrise consommée des enjeux pour chacun des protagonistes concernés. Ce statu quo finalement confortable depuis l’armistice de 1953 a permis à la Corée du Nord de développer ses programmes balistique et nucléaire sans être inquiétée, les sanctions décrétées par les Nations unies n’ayant jamais eu de réel impact sur sa détermination, à l’exception des sanctions postérieures à l’essai nucléaire nord-coréen de janvier 2016 et pour la première fois réellement contraignantes.
20La Chine, qui entretient avec la Corée du Nord une relation fraternelle historique, culturelle et idéologique, se trouve dans une position paradoxale. Les « provocations » de Pyongyang, essais balistiques et nucléaires, qui pourraient renforcer la présence américaine en Asie- Pacifique, la plongent dans l’embarras. Prête à s’aligner sur les positions de la communauté internationale, elle demeure peu disposée à appliquer des sanctions susceptibles de déstabiliser la région en entraînant des conséquences non maîtrisées (afflux de réfugiés en Mandchourie), même si, afin de trouver sa place dans le concert des nations, elle a voté la plupart des sanctions onusiennes et fini par les appliquer (plus ou moins strictement).
21Partisan du recours à des sanctions efficaces, le Japon redoute la menace nord-coréenne, mais il y voit aussi le moyen de redevenir une puissance régionale et un prétexte à son réarmement. Il considère d’un mauvais œil toutefois une réunification de la péninsule, qui pourrait attiser un sentiment anti-nippon historiquement latent au niveau régional.
22La Russie a provisoirement perdu sa capacité à influencer les événements de la région, où elle n’a plus de rôle militaire déstabilisant. Cependant, tout comme la Chine, elle estime avoir des intérêts majeurs à préserver, en mer d’Okhotsk et au Japon. Au-delà de sa volonté de pousser ses intérêts économiques (notamment la construction d’un gazoduc la reliant à la Corée du Sud et au Japon), elle souhaite alléger la présence américaine afin de se sentir moins encerclée, les Américains étant déjà présents à l’ouest, dans les pays européens, grâce aux bases de l’otan (Organisation du traité de l’Atlantique nord).
23Les États-Unis, quant à eux, confrontés à la montée en puissance militaire chinoise et son expansion notamment en mer de Chine méridionale, ne veulent pas perdre leur position dans la zone Asie-Pacifique – position justifiée par la Corée du Nord, longtemps diabolisée et dont les intérêts et volontés n’ont jamais été réellement pris en compte. Ce statu quo aujourd’hui a été brisé, de façon surprenante et non conventionnelle, à l’occasion du sommet historique de Singapour le 12 juin 2018 entre Donald Trump et Kim Jong-un. Après des années d’échec de la diplomatie américaine, l’approche inhabituelle du président américain peut surprendre, mais le dialogue semble être la seule solution possible face à l’impasse nucléaire. Et l’apparent flou de la déclaration en quatre points signée par les deux dirigeants se révélera peut-être plus efficace qu’une feuille de route précise et contraignante appelant au faux pas dans un dossier que des années de diplomatie classique n’ont finalement pas résolu. L’avenir le dira.
La fin du statu quo ?
24Quoi qu’il en soit, aussi peu conventionnelles et en apparence improvisées que soient les avancées de la diplomatie américaine, ce sommet bilatéral a clairement rappelé la position nord-coréenne, qui en réalité n’a guère évolué depuis vingt ans.
25Pyongyang est en effet en passe d’obtenir ce qu’il recherche depuis des années : la reconnaissance de facto du régime par les États-Unis, l’établissement de relations stables avec Washington et le reste du monde (par le biais d’un bureau de liaison dans un premier temps puis d’ambassades), la signature d’un traité de paix sur la péninsule, des garanties fortes en matière de sécurité de la part des États-Unis afin de faire disparaître la menace américaine. La promesse de Donald Trump, qui s’est dit prêt à suspendre les manœuvres militaires conjointes américano-sud-coréennes durant le temps des négociations, répond à cette attente. Un geste fort qui ne peut que favoriser la volonté nord- et sud-coréenne de mettre officiellement fin à la guerre de Corée d’ici à la fin de l’année 2018.
26Et ce, conformément au juche, ou plus exactement au juche sasang (la pensée du juche), l’idéologie développée par Kim Il-sung qui constitue le socle du régime nord-coréen. Le terme juche est composé de deux mots sino-coréens : ju, le « sujet » au sens de « celui qui agit », et che, le « corps ». Dans le langage courant, il peut se traduire, hors de toute connotation politique, par « autonomie », « indépendance » ou « initiative ».
27Au xixe siècle, il exprimait une pensée née en réaction au confucianisme et à l’un de ses concepts majeurs, le sadae juui, qui désigne la soumission traditionnelle au puissant : le sujet face à son roi, mais aussi historiquement les royaumes de Corée face à la Chine. La Corée du Nord considère ainsi que les liens entre Séoul et Washington relèvent d’une telle inféodation.
28Trois concepts, piliers du juche, sont indissociables de la doctrine : le chaju, l’indépendance politique et diplomatique (égalité totale avec les nations étrangères, respect de l’intégrité territoriale, non-intervention et indépendance nationale). Toutefois, ce chaju ne peut être atteint que si, au préalable, l’autosuffisance économique (charip) a été réalisée. Vient enfin l’autonomie militaire (chawi) et la possibilité de se défendre (par la dissuasion nucléaire), elle-même garante du dialogue d’égal à égal avec les grandes puissances (chaju).
29Bien que développé politiquement par la Corée du Nord, le juche dans sa dimension nationaliste d’indépendance est un concept tout à fait assimilable au sud du 38e parallèle puisque ancré dans les vicissitudes de l’histoire commune de la péninsule. Le sentiment populaire latent volontiers anti-américain en Corée du Sud est, à cet égard, l’un des aspects les plus surprenants de la mentalité sud-coréenne.
30C’est ce dialogue indépendant des grandes puissances que les deux Corées ont initié dès le sommet intercoréen de Panmunjeom le 27 avril 2018, déclenchant un réchauffement sans précédent depuis la fin de la guerre en 1953. En rencontrant le leader Kim Jong-un sur la ligne démilitarisée, le président Moon Jae-in, ancien conseiller du président Roh Moo-hyun dans les années 2000 qui, depuis son élection en mai 2017, n’a cessé de préconiser le dialogue et la réconciliation avec Pyongyang, a réaffirmé sa volonté de tendre la main au frère ennemi dans la droite ligne de la sunshine policy – « politique du rayon de soleil » (haetbyeot jeongchaek) – lancée par le président Kim Dae-jung. Politique qui connut son apogée lors du sommet intercoréen de juin 2000, à Pyongyang, à l’occasion duquel Kim Dae-jung rencontra Kim Jong-il, père de l’actuel dirigeant.
31À Panmunjeom, Moon le démocrate épris de dialogue et Kim le leader absolu avide de reconnaissance ont émis le souhait commun très clair de reprendre en main le destin de la péninsule. Les symboles se sont multipliés lors des accolades et des sourires officiels : face au mont Paektu, volcan symbole de l’unité originelle du peuple coréen, ou sur fond de manuscrit ancien représentant l’écriture coréenne, le hangeul. Cet alphabet marque depuis sa création au xve siècle l’indépendance intellectuelle et culturelle de la Corée, qui jusqu’alors devait passer par les idéogrammes et donc par la pensée chinoise pour transcrire sa langue. Discrète manière pour les deux dirigeants de montrer de façon symbolique leur indépendance et leur refus commun du sadae juui.
32Désormais, c’est la crevette coréenne qui se saisit de nouveau de son histoire et compte faire face aux grandes puissances, aux baleines. Dans un but clairement affiché : renouer les liens économiques, culturels et militaires, relancer le dialogue et la coopération sur une base de confiance fraternelle, et « make Korea great again ». Sans pour autant évoquer une réunification.