Article de revue

La rue et la ségrégation sociale

Pages 111 à 115

Citer cet article


  • Castro, R.
(2006). La rue et la ségrégation sociale. Pouvoirs, 116(1), 111-115. https://doi.org/10.3917/pouv.116.0111.

  • Castro, Roland.
« La rue et la ségrégation sociale ». Pouvoirs, 2006/1 n° 116, 2006. p.111-115. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2006-1-page-111?lang=fr.

  • CASTRO, Roland,
2006. La rue et la ségrégation sociale. Pouvoirs, 2006/1 n° 116, p.111-115. DOI : 10.3917/pouv.116.0111. URL : https://droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2006-1-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pouv.116.0111


Notes

  • [1]
    Le plan Voisin, élaboré par Le Corbusier pour Paris en 1925, prévoyait de raser le centre de la capitale au nord de l’île de la Cité au profit d’une forêt de gratte-ciel cruciformes desservis par des autoroutes en centre-ville.

1Si l’on pose un calque sur le livre de Pierre Bourdieu La Misère du monde, on découvre que cette misère dispose (mais pas uniquement) d’un espace bien privilégié, un espace fait pour elle, prédestiné : la cité.

2La cité que le mouvement moderne et Le Corbusier ont fabriquée d’abord mentalement (regardez le plan Voisin [1]) et puis, après guerre, physiquement, voyez les grands ensembles.

3La cité est un espace panoptique où tout le monde est sous le regard de l’autre, dans une figure de contrôle, une figure entropique qui vous environne.

4La cité est naturellement devenue un espace de la relégation. Un espace qui, pour le jeu simple du trajet de ses premiers habitants, ceux qui y entrent en chantant et qui la quittent subrepticement, est devenue la queue de chaîne résidentielle de ceux qui n’ont pas d’autre choix.

5Le décor n’a pas produit la misère, mais la misère a trouvé son décor. Et dans le grand ensemble, plus de rues, plus de places, plus d’allées, plus de venelles, plus d’impasses, plus de boulevards, non, mais des morceaux de sucre urbain disposés selon le meilleur soleil (principe des maladies modernistes : le soleil) et fabriquant dans le résidu des espaces extérieurs sans statut.

6Ce lieu, ce type de lieu, a tué la rue, les hygiénistes l’avaient taxé de rue corridor et prônaient la ville verte, lumineuse et hygiénique. Cette ville va s’avérer être de la non-ville et sa transformation en morceaux de ville une des grandes tâches contemporaines.

7En tout cas, aujourd’hui, la rue est ce qui fait défaut au plus pauvre. Voilà le constat.

8La brique de base de l’urbanité fait défaut au grand ensemble. Or, l’urbanité a des rapports avec la citadinité et la citoyenneté. Lorsqu’on regarde les endroits les plus mal faits de la ville et le vote au moment des élections (il faut faire l’examen bureau de vote par bureau de vote), on s’aperçoit que, dans le grand ensemble, on vote beaucoup moins que dans le reste de la ville, fût-elle pauvre.

9« Ça » vote un peu moins chez les pauvres que chez les riches (il y a des raisons pour qu’ils soient riches), mais, dans la même ville, ceux de la cité votent trois fois moins que ceux du centre.

10La citadinité et l’urbanité fabriquent, dans un discours muet, la citoyenneté. Le critère du vote en faveur du Front national est aussi efficace que celui de l’abstention (il est plus fort encore dans la zone pavillonnaire qui jouxte le grand ensemble).

11A contrario dans une ville comme Paris, qui dispose de tous les ingrédients ethniques et religieux qui devraient théoriquement favoriser le vote d’exclusion, on n’a jamais vu le vote lepéniste dépasser plus de 10 % – même si la bonne urbanité générale de la capitale, sa fluidité et son dessin font que des ghettos peuvent se constituer dans certains quartiers. Ce sont là des concrétions culturelles dans le réseau général de la ville dont l’effet excluant est beaucoup moins sensible. Mieux, il est parfois, au contraire, un lieu où le mondial s’agglutine avec bonheur. Aucun incident, ou presque, à noter depuis la guerre des Six Jours, dans le quartier juif arabe de Belleville.

12La mauvaise ville a aussi favorisé l’apparition d’un autre phénomène, devenu inquiétant aujourd’hui : le communautarisme. Il y a vingt ans, en France, il y avait un souci de banlieues de type néocolonial, un problème de « citoyens ou noirs », un problème de reconnaissance citoyenne, de dignité à reconquérir. Avec des moyens, ces difficultés étaient encore solubles, notamment par le droit de vote aux immigrés. Vingt ans plus tard, le problème a changé de nature : on a un problème musulman, autrement plus sérieux et dangereux pour la République. Parce que les pouvoirs et les décideurs publics sont le plus souvent restés aveugles, ont laissé des cités entières dépérir, ont laissé s’instaurer des ghettos coupés du reste du monde, les habitants de ces cités ont naturellement cherché une reconnaissance ailleurs.

13Comment se sentir intégré dans une société, avec les mêmes droits et devoirs que tout autre habitant de France, lorsque celle-ci ne s’est peu ou pas souciée de vos conditions de vie quotidienne, si ce n’est en termes de sécurité et donc de restriction de liberté ? Aujourd’hui, ceux qui vivent dans ces cités sans urbanité se reconnaissent comme membres d’abord de leur communauté avant de se reconnaître comme citoyens de la République, voire ne la reconnaissent plus. Il est donc capital de fabriquer de l’urbanité pour refaire naître un sentiment de citoyenneté qui pourrait supplanter le communautarisme.

14La bonne urbanité favorise la citoyenneté.

15La rue est le discours muet du seul avec l’autre ; la cité, le discours muet de la promiscuité de l’un contre l’autre.

16La bonne ville favorise, paradoxe, la solitude. Dans la bonne ville, on invente son chemin. La mauvaise ville, hygiéniste et panoptique, agglutine et scotche.

17Évidemment, il n’y a pas que cela qui favorise ou non la ségrégation, mais il y a de la ville physique là-dessous. Et c’est ce qui interpelle l’urbaniste et le citoyen, qui vérifie par ailleurs que la rue est un modèle que le centre commercial (archétype du massacreur d’urbanité, grosse caisse dans un lac de parking) va reproduire, y compris dans sa logique cynique de vente forcée.

18La rue est un but de promenade dans Los Angeles, ville pourtant peu accueillante urbainement parlant, surtout à l’étranger sans voiture.

19La rue est une valeur. Certes elle s’est faite dans l’histoire de villes pour toutes sortes de raisons fonctionnelles dont la plus lourde est la défense. Elle autorise le maximum de constructions à l’intérieur des remparts. Mais l’espace rationnel de sa fabrication est aussi devenu un espace mental du citadin, dans lequel ce dernier va faire son chemin, définir une scénographie de sa promenade.

20La ville devient l’espace du flâneur, du promeneur, c’est en poète que l’on habite la rue.

21La rue est clairement conçue comme un bien commun.

22Embellir les villes, c’est construire la dignité visible de chaque citoyen. Aujourd’hui, refaire société, je l’affirme, veut dire prendre les citoyens pour des rois. Il faut célébrer le vivre ensemble dans la beauté des villes, il faut sublimer l’idée de société et que tous les quartiers le fassent avec soin et respect. Célébrer le lien social dans le discours muet que porte la ville est une obligation.

23L’idée de sublimer la citoyenneté dans la ville était déjà présente chez les grandes bourgeoisies marchandes. Venise, la première ville-monde, en est l’emblème. La social-démocratie jaurésienne en eut l’idée, le projet : elle a fabriqué de beaux logements ouvriers dans toute l’Europe, de beaux quartiers hors les beaux quartiers. En France il faut fréquenter les Cités-jardins ou les HBM. On le vérifie aussi à Vienne, voyons le Karl-Marx-Hoff.

24De la beauté et de l’art urbain pour loger les plus pauvres : c’est une utopie concrète construite pour laquelle on a su trouver de l’argent.

25Faire des villes magnifiques est un projet. Une société, pour faire lien, doit fabriquer le lien du lieu. Voilà pourquoi la bonne ville pour tous est devenue un enjeu politique majeur. S’il y a un champ dans lequel laisser faire le marché veut dire courir à la catastrophe, c’est la ville. Le seul espoir de rendre la ville également belle pour tous réside dans l’intervention publique et l’embellissement public. L’embellissement n’est pas un supplément d’âme, c’est l’exaltation du sentiment d’appartenance du citoyen à une communauté, c’est la représentation du « vivre ensemble », c’est la dignité bâtie.

26Habiter, pas seulement loger. Il faut un droit à l’urbanité pour tous, c’est pourquoi il faut créer des entreprises publiques sans but lucratif pour consacrer à l’embellissement des villes les moyens indispensables à leur transformation. La métropole devenue notre destin, il faut se donner les moyens de sa fabrication, belle pour tous, égale pour tous, généreuse et tendre pour tous.

27La question de la beauté renvoie à un champ fondamental de l’être : la dignité, l’idée que l’on se fait de soi et que le quartier vous renvoie en miroir. Le bon urbain provoque un sentiment : la jubilation. L’exaltation proprement jubilatoire que produit tel ou tel lieu, l’émotion produite par la grandeur et la tendresse d’une belle place publique, chacun l’a fréquentée.

28J’ai beaucoup pratiqué le judo urbain à partir de lieux pathétiques de répétition, des lieux disposant pourtant du confort minimum et du soleil pour tous, mais dont l’apparence est indigne, répétitive et pseudo-égalitaire. J’ai remodelé ce type d’espace, parfois même métamorphosé. Chacun vous dira, qu’il y habite ou non, le bonheur de fréquenter ce type de lieux transformés. La dignité revient, on invite à nouveau chez soi. Fièrement.

29La République a proclamé l’égalité en droit et a inventé, avec l’école publique, l’égalité des chances. Aujourd’hui il faut que la cité dise une égalité de destins à chacun et que cela soit apparent : il faut inventer un droit à l’urbanité pour tous. L’urbanité est à l’urbanisme ce que l’élégance est au vêtement. L’urbanité c’est la courtoisie urbaine.

30Il est indispensable que le discours muet de ton quartier soit fait de gravité et de sourire, que ta maison dise l’hospitalité. Certains, reflétant le libéralisme mondial déterritorialisé, fabriquent le contraire : de la ville agressive et excluante, où certains, non-cadres, non-branchés, n’ont rien à faire, de la ville raciste dans sa manière d’être (allez à Eurallile).

31Plus tu fréquentes le mondial et l’universel, plus le local t’est nécessaire. La beauté est l’universel dans le local, le village dans la ville, le lieu de ta tanière, le lieu concret de cet immatériel monde dans lequel tu baignes.

32Extraire du marché la fabrication de la belle ville est totalement légitime, exalter la condition de citoyen dans des lieux admirables, apaisés et attendris, est légitime.

33Embellir les villes comme projet, extraire la ville de la rentabilité n’est pas une idée corporatiste d’architecte, c’est l’idée du citoyen. Et c’est le plus grand pied de nez à faire au médiatique, car la beauté c’est hors événement. Là où se trouve la beauté, c’est un événement de tous les jours.


Date de mise en ligne : 23/12/2008

https://doi.org/10.3917/pouv.116.0111