Article de revue

Guy Carcassonne, l'artiste du droit et de la vie

Pages 5 à 7

Citer cet article


  • Duhamel, O.
  • et Veil, J.
(2013). Guy Carcassonne, l'artiste du droit et de la vie. Pouvoirs, 146(3), 5-7. https://doi.org/10.3917/pouv.146.0005.

  • Duhamel, Olivier.
  • et al.
« Guy Carcassonne, l'artiste du droit et de la vie ». Pouvoirs, 2013/3 n° 146, 2013. p.5-7. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2013-3-page-5?lang=fr.

  • DUHAMEL, Olivier
  • et VEIL, Jean,
2013. Guy Carcassonne, l'artiste du droit et de la vie. Pouvoirs, 2013/3 n° 146, p.5-7. DOI : 10.3917/pouv.146.0005. URL : https://droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2013-3-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pouv.146.0005


Notes

  • [1]
    Une première version de ce texte a paru dans Le Monde du mercredi 29 mai 2013.
Description de l'image par IA : Portrait en noir et blanc d'un homme âgé avec des cheveux gris, regardant directement l'appareil photo.

1Les larmes ne donnent pas d’encre. Quarante ans que nous vivions amis. Amis absolus, à s’appeler jour ou nuit, pour un oui de question juridique, pour un non d’interrogation de vie, ou l’inverse. Nous déjeunions tous les trois une fois par mois, et blaguions sur qui écrirait le premier la nécrologie de l’autre. L’un de nous deux l’aimait comme un frère choisi, l’autre adorait son éblouissante intelligence. Tous ceux qui l’ont connu ont apprécié son humour, sa générosité, son degré d’exigence pour lui qu’il instillait si bien aux autres, son inaltérable optimisme. Il est mort à 62 ans, lundi 27 mai à Saint-Pétersbourg, en Russie, où il était en voyage avec son épouse, la dessinatrice Claire Bretécher. Il a succombé à une hémorragie cérébrale.

2Guy Carcassonne, à la différence de nombre de ses collègues, est un self-made-man – notre pays d’héritiers n’a pas su traduire cette expression. Son père, déporté à Drancy dont sa mère réussit à l’extirper, est mort quand Guy n’avait que 10 ans, laissant sa famille démunie. Marié avec la Catalane Kika Sol, Guy fait sa thèse sur la transition démocratique en Espagne, tout en élevant leurs deux joyeux enfants, Marie et Nuria. Afin de payer le loyer, il fait, la nuit, des dossiers pour un avocat au Conseil d’État. Et quand vient le moment de payer les charges sociales, son compte bancaire à sec, il écrit sur son chèque des chiffres et des lettres différents. La Sécu doit donc le lui renvoyer – quelques semaines de gagnées.

3La difficulté à joindre les deux bouts n’altère ni sa joie ni sa confiance en la vie. Tout au contraire. Puisqu’elle lui fut dure en ses débuts, il n’a de cesse de l’aimer, de la rendre belle, élégante et libre, jusque dans le choix de chaussettes disparates.

4Malgré son originalité, l’Université finit par lui reconnaître ses talents hors normes : en 1983, il est reçu major à l’agrégation de droit public. La même année, il rencontre Claire Bretécher, leur fils Martin, espiègle comme son père, naît un an après. Guy Carcassonne joue au droit comme d’autres aux échecs, au go ou au poker. Pour le plaisir d’anticiper, d’encercler, de bluffer. Dans son temps libre, il préfère s’adonner au hasard de la roulette. Et aussi, voir ses enfants, ses petits-enfants, bien manger, voyager avec Claire, dévorer des livres, partager avec ses amis.

5Plusieurs résistants chiliens trouvent refuge auprès de lui. Technicien hors pair, il devient le meilleur des consultants. Finis les chèques mal libellés, il se met à bien gagner sa vie, ce qui lui permet de donner libre cours à sa générosité sans bornes. Cela n’entame en rien ses convictions, en un monde qui n’en connaît déjà plus guère. Il se consacre au service de Michel Rocard, des premières espérances de 1981 à la révocation de 1991. Et sans Carcassonne, le gouvernement Rocard serait tombé lors du vote de la csg. C’est alors que l’avocat Tony Dreyfus l’accueille dans ses bureaux. Leur complicité amicale ne connaît aucune faille.

6Guy Carcassonne compte de grands avocats parmi ses intimes, tels Gilles August et Jean-Alain Michel. Il ne s’inscrit cependant jamais au barreau, refusant de dépendre d’un ordre. Toujours cette exigence de liberté. Il devient un rich lonesome juriste dans toutes les branches du droit public. Constitutionnaliste reconnu, il est sollicité dans de nombreux pays. Il répond – en ces cas toujours gracieusement. Malgré un grand talent d’écriture, il répugne à s’aventurer au-delà de l’article. Il préfère suggérer des textes pour la revue Pouvoirs ou, parfois, en écrire quelques-uns. Il faudra insister pour lever ses pudeurs et passer aux livres.

7Il le fait sur la QPC, la question prioritaire de constitutionnalité – pour laquelle nous nous sommes tant battus. Il participe à la continuation de l’Histoire de la Ve République, de Jean-Jacques Chevallier (Dalloz), au-delà de la période 1958-1974 initialement traitée par ce grand auteur. Et, surtout, en 1996, il produit son maître ouvrage : La Constitution (Seuil) – onze éditions poche de ce commentaire savant et drôle, préfacé par le doyen Vedel qui le chérissait. Il exerce sa verve critique contre nombre de règles et us du régime, tonne contre les parlementaires utilisant trop peu leurs prérogatives, pourfend le cumul des mandats… Mais il ne cesse de défendre la Ve République, grâce à laquelle un pouvoir, choisi par le peuple, peut enfin s’exercer.

8Indépendamment des prestiges de la République, d’abord au groupe socialiste à l’Assemblée, puis aux côtés de Michel Rocard, au-delà de ses consultations recherchées, il n’eut qu’une passion, l’Université. Étudiant, assistant, maître-assistant, professeur, il fut toujours fidèle à Nanterre, malgré tous les appels du pied de Paris I-Sorbonne ou de Sciences Po.

9La réussite d’un étudiant « fils de rien », comme disait Brel, lui procurait le plus grand de ses bonheurs. Artiste du droit et de la vie, il lui restait tant à nous apporter. Sa mort est, comme souvent, trop injuste. Sa vie, comme rarement, exemplaire.


Date de mise en ligne : 21/01/2014

https://doi.org/10.3917/pouv.146.0005