Article de revue

L'horizon européen de l'armée française

Pages 69 à 79

Citer cet article


  • Irondelle, B.
(2008). L'horizon européen de l'armée française. Pouvoirs, 125(2), 69-79. https://doi.org/10.3917/pouv.125.0069.

  • Irondelle, Bastien.
« L'horizon européen de l'armée française ». Pouvoirs, 2008/2 n° 125, 2008. p.69-79. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2008-2-page-69?lang=fr.

  • IRONDELLE, Bastien,
2008. L'horizon européen de l'armée française. Pouvoirs, 2008/2 n° 125, p.69-79. DOI : 10.3917/pouv.125.0069. URL : https://droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2008-2-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pouv.125.0069


Notes

  • [1]
    « Le discours de politique étrangère de M. Sarkozy. 27 août 2007 », www. lemonde. fr, 28.08.07.
  • [2]
    Claudia Major, « Europeanisation and Foreign and Security Policy. Undermining or Rescuing the Nation State ? », Politics, vol. 25, n° 3, 2005, p. 175-190 ; Bastien Irondelle, « Quelle européanisation de la sécurité en Europe ? », Les Champs de Mars, n° 19, janvier 2008, p. 39-51.
  • [3]
    Louis Gautier, Face à la guerre, La Table ronde, 2006.
  • [4]
    Général Richard Wolsztinski (chef d’état-major de l’armée de l’air), « La contribution de l’armée de l’air à la construction de l’Europe de la défense », Défense nationale, juillet 2004. Amiral Jean-Louis Battet (chef d’état-major de la marine), « La marine et l’Europe », Défense nationale, octobre 2004.
  • [5]
    Sébastien Bergeron, « Vers une européanisation de la politique de sécurité et de défense de la France en Afrique », Défense nationale et sécurité collective, 63 (1), 2007, p. 55-62.
  • [6]
    Karl Haltiner, « Is there a common Europen Defence Identity ? The view of officers of eight Europeans Country », Current Sociology, vol. 42, n° 3, 1994.
  • [7]
    Niagale Bagayoko-Penone, Les Officiers français et la Construction européenne : l’européanisation du point de vue des acteurs de la défense, Centre d’études en sciences sociales de la défense (C2SD), 2006.
  • [8]
    Madeeha Bajwa et Evgeny Postnikov, « Denationalisation of the Military ? The British and French Armies in the Context of Defence Cooperation », International Public Policy Review, vol. 2, n° 2, 2006, p. 48-67.
  • [9]
    François Heisbourg, « À quoi sert la défense aujourd’hui ? », dans Fondation pour la recherche stratégique. Annuaire stratégique et militaire 2006-2007, Odile Jacob, 2007, p. 25.
  • [10]
    Cité par Laurent Zecchini, « La France veut profiter de sa présidence de l’UE pour relancer la défense européenne », Le Monde, 16 octobre 2007.
  • [11]
    Sur l’importance de la dimension européenne dans les scénarios d’évolution de la dissuasion française en 2020-2030 : Bruno Tertrais, « The Last to Disarm : The Future of France’s Nuclear Weapons », Nonproliferation Review, vol. 14, n° 2, 2007, p. 251-273.
  • [12]
    Audition de M. Hervé Morin, ministre de la Défense, à l’Assemblé nationale le 16 juillet 2007.

1Lors de son premier discours aux ambassadeurs, Nicolas Sarkozy affirmait : « la construction de l’Europe restera la priorité absolue de notre politique étrangère », et précisait : « je souhaite que les Européens assument pleinement leur responsabilité et leur rôle au service de leur sécurité et de celle du monde. Pour cela, nous avons besoin en priorité de renforcer nos capacités de planification et de conduite des opérations ; de développer l’Europe de l’armement avec de nouveaux programmes et de rationaliser ceux qui existent ; d’assurer l’interopérabilité de nos forces » [1]. Depuis 1998 et le lancement de la Politique européenne de sécurité et de défense (pesd), la France et ses armées participent activement aux différents volets – institutionnel, capacitaire, opérationnel, industriel – de l’Europe de la défense.

2L’horizon européen de l’armée française se manifeste ainsi de deux façons : dans la participation à la construction de l’Europe de la défense, d’une part ; dans l’affirmation de l’Union européenne comme cadre privilégié pour le développement de la politique militaire française, d’autre part. Ces deux dimensions correspondent aux deux facettes du processus d’européanisation de la défense, qui concerne à la fois l’impact de l’intégration européenne et du développement de la pesd sur la transformation de la politique nationale et la projection des préférences et priorités nationales au niveau européen [2]. Si la coopération de la France ne cesse de s’accroître avec ses partenaires européens, si la pesd s’institutionnalise, si les armées françaises participent de plus en plus à des structures européennes, prenant part à des exercices multinationaux, si les opérations dans le cadre de l’Union européenne se multiplient, ce processus soulève de nombreuses interrogations et ne vise pas à la création d’une armée européenne.

L’Europe de la défense, priorité de la politique française

3La France est sans conteste le pays de l’Union européenne, avec la Belgique, qui a le plus porté, avant même le début de la construction européenne, l’idée d’une défense européenne qui soit l’affaire des Européens et milité pour que l’Union européenne se dote d’un volet miliaire avec, notamment, la Communauté européenne de défense (ced) dans les années 1950, puis les plans Fouchet dans les années 1960. Après ces échecs, la politique du général de Gaulle est fondée sur le principe de l’indépendance nationale, qui se traduit par la sortie des structures militaires intégrées de l’otan. Si le développement de la pesd trouve son origine dans le tournant britannique de Saint-Malo, lorsque Tony Blair franchit le « rubicon de la défense européenne », l’Europe de la défense est depuis cinquante ans un projet français. La politique de la France à l’égard de la défense européenne s’inscrit en outre dans un objectif de transformation du système international passant par l’affirmation d’une Europe indépendante sur la scène internationale : dépassement des blocs de la guerre froide pendant les années 1960 ; recherche d’un monde multipolaire depuis la fin de la guerre froide ; rééquilibrage de la relation transatlantique au profit des Européens comme fil rouge.

4Depuis la fin de la guerre froide, le projet d’une défense européenne est constamment mis en avant par la France, avec plus ou moins d’intensité selon le contexte européen et transatlantique. Le changement le plus important au cours des années 1990 réside dans le fait que la France plaide pour que la défense s’inscrive dans la dynamique de l’intégration européenne, d’abord sous la forme d’un rapprochement entre l’Union de l’Europe occidentale (ueo) et l’ue, puis sous la forme d’une politique de l’Union avec la pesd. Lors de la négociation de Maastricht, si la création de l’Union économique et monétaire (uem) est « l’objectif primordial », la France fait du développement d’une politique étrangère et de sécurité commune (pesc), et à terme d’une défense européenne, une priorité. La pesc préserve l’ambition française d’une véritable autonomie européenne dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité par rapport à l’otan en intégrant l’ueo à l’ue. Les projets en matière de défense européenne se heurtent, lors de la Conférence intergouvernementale de 1990 comme lors de celle de 1996 préparant le traité d’Amsterdam, à l’opposition d’une coalition composée des États plus atlantistes ou attachés à leur neutralité.

5À partir du sommet franco-britannique de Saint-Malo en décembre 1998, la France a joué un rôle décisif dans le lancement puis le développement de la pesd. Elle s’est employée à rester leader dans toutes les initiatives en matière de défense européenne, tantôt avec l’Allemagne dans le domaine institutionnel, tantôt avec le Royaume-Uni dans le volet capacitaire. La pesd se concrétise entre 1999 et 2007 avec la mise en place d’institutions européennes pour la gestion militaire des crises (Comité politique et de sécurité, Comité militaire de l’ue, état-major de l’ue), la définition d’un objectif global de projection d’une force de réaction rapide de 60 000 hommes (Headline Goal), le processus d’amélioration des capacités, le développement du volet civil de gestion des crises, la finalisation des accords dits de Berlin, plus, entre l’Union européenne et l’otan, la conduite d’une quinzaine d’opérations militaires menées par l’Union en Afrique et dans les Balkans.

6La politique française vise, en effet, à la création d’une Europe-puissance qui soit capable d’être un acteur stratégique autonome sur la scène internationale. Elle suppose que l’Union européenne devienne une puissance militaire significative et autonome. L’Europe de la défense est, dans la perspective des autorités françaises, la concrétisation de l’Europe politique. Mais l’Europe vise aussi à assurer le rayonnement de la France. Elle est conçue comme un multiplicateur de puissance et un moyen de préserver le leadership militaire français en Europe, partagé avec les Britanniques. Autant d’orientations qui expliquent l’adhésion des armées et de la hiérarchie militaire à un projet qui les valorise. L’importance croissante de l’horizon européen pour les armées françaises découle aussi de l’épuisement du modèle national de défense, fondé sur le postulat de l’autonomie stratégique et une logique d’autarcie dans la fourniture des équipements militaires. Sur le plan opérationnel, les interventions purement nationales, si elles persistent comme l’ont montré les exemples du Tchad et de la République centrafricaine en 2006, sont de moins en moins légitimes. La dimension européenne répond à la fois à un impératif pratique, puisqu’« aucune puissance du Vieux Continent ne peut plus assumer seule sa sécurité extérieure » [3], et à une recherche de légitimité politique pour certaines opérations extérieures. Sur le plan de la fourniture des équipements et de la politique industrielle, nécessité fait loi en faveur de la coopération européenne, du développement d’un marché européen de l’armement, d’une politique européenne de recherches et technologies et d’une rationalisation des planifications militaires européennes.

7L’inscription de la politique militaire de la France dans une dimension européenne par le soutien à une pesd ambitieuse bénéficie d’un consensus politique parmi les partis de gouvernement (ump, ps, centristes). La pesd bénéficie également du soutien des acteurs concernés. En tout cas, elle ne rencontre pas d’oppositions, ni même de réticences significatives, au sein du ministère de la Défense, des armées et des états-majors, même si les différents acteurs peuvent avoir des priorités ou des préférences différentes sur les enjeux de la politique européenne de défense. Les différents sondages attestent d’un soutien important de l’opinion publique : en 2006, 81 % des sondés soutiennent la pesd, soit 10 % de plus qu’en 2002 (Eurobaromètre 2006) ; 51 % des sondés estiment une politique européenne commune de défense souhaitable, et 31 % la jugent essentielle (enquête ipsos / eads 2006).

La participation des armées à l’Europe de la défense

8Alors que jusqu’à la fin de la guerre froide, les armées françaises demeurent pour l’essentiel étrangères à toutes les coopérations multinationales, au premier rang desquels l’otan, en vertu de la politique d’indépendance nationale, la multinationalisation est désormais une tendance lourde de l’évolution des trois armées, mais aussi de la gendarmerie. Cette multinationalisation prend deux formes principales : 1. la mise en place de structures de forces multinationales qui, à l’exception de la Brigade franco-allemande, sont des forces non permanentes, c’est-à-dire qu’elles sont constituées à partir de réservoirs de forces nationaux ; 2. l’insertion dans des coalitions pour mener les opérations militaires. Mais si l’Europe représente de plus en plus un horizon pour les armées françaises, c’est aussi en raison de l’importance de la coopération européenne dans le domaine de l’armement. Chacune des armées compte parmi ses systèmes d’armes structurant des programmes en coopération européenne : les hélicoptères NH-90 et Tigre pour l’armée de terre, l’avion de transport A-400M pour l’armée de l’air, les frégates multimissions, le second porte-avions pour la marine. Désormais, la quasi-totalité des programmes de grands systèmes d’armes est menée en coopération, hormis pour ce qui relève de la dissuasion nucléaire.

9Chacune des armées s’applique à démontrer combien elle participe à l’Europe de la défense et comment son action et ses réformes internes contribuent à sa construction [4]. L’expertise reconnue des militaires français a joué un rôle déterminant dans le processus d’Helsinki, c’est-à-dire dans la définition des objectifs opérationnels de l’Union européenne en matière de gestion de crise lors de la définition de l’objectif global 2003 et 2010, comme lors de l’identification des capacités militaires à acquérir dans le cadre du plan d’action pour le développement des capacités militaires de l’Union européenne. Tirant les leçons de l’opération Artemis, la France propose en 2004, conjointement avec le Royaume-Uni et l’Allemagne, la création de Groupe tactique (Battlegroup). Le concept a été développé par l’état-major de l’Union européenne. Il s’agit d’une force interarmes et multinationale de 1 500 hommes associés à un quartier général et à des moyens de projection spécifiques. Ils sont destinés à remplir tout type de missions de l’Union européenne, notamment en tant que force de premier échelon dans le cas d’une opération lourde. En 2004, la France s’est engagée à participer à trois groupements tactiques sur les treize prévus et a assumé le commandement du premier Groupe tactique en alerte en 2005.

10La coopération privilégiée avec l’Allemagne a servi de base au développement de l’Europe de la défense. En 1987, le renforcement de la coopération militaire entre la France et l’Allemagne se traduit par la mise en place du Conseil de sécurité et de défense franco-allemand et la création de la Brigade franco-allemande en 1989. Des soldats français et allemands ont été engagés soit sous le commandement de la Brigade en Bosnie dans le cadre de la Force de stabilisation en 2002-2003, soit sous le commandement de l’Eurocorps en Afghanistan entre 2004 et 2005. La Brigade franco-allemande est la seule unité interarmes placée en permanence sous le commandement opérationnel du Corps européen. Créé en 1992 lors du 59e sommet franco-allemand de La Rochelle, le Corps européen regroupe l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France et le Luxembourg, ainsi que huit nouveaux partenaires depuis 2003 (Autriche, Finlande, Grèce, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Turquie). Son quartier général est basé à Strasbourg. Initialement composé de forces mécanisées lourdes pour le combat de haute intensité, le Corps européen a été adapté pour devenir un corps de réaction rapide, capable d’être projeté de façon autonome. Le Corps européen a obtenu en 2002 sa certification de « corps de réaction rapide de l’otan » (nato high readiness force). Le Corps européen a participé à la sfor en Bosnie entre 1998 et 2000, ainsi qu’à la kfor au Kosovo en 2000 et, sous le commandement du général français Py, à la fias (force d’assistance et de sécurité) en Afghanistan en 2004-2005.

11Si la multinationalisation s’est d’abord opérée avec l’Allemagne, la France a développé à partir de 1995 des forces multinationales avec les pays méditerranéens de l’Union européenne (Espagne, Portugal, Italie) : l’Eurofor et l’Euromarfor. L’Eurofor, créé en 1995, est une force terrestre multinationale d’action rapide, composée de forces légères déployables à la demande à partir d’un réservoir de forces fourni par les États participants. Elle dispose d’un état-major projetable basé à Florence et doit pouvoir mettre sur pied une unité d’environ 10 000 hommes. La France participe également à des forces navales multinationales. La Force navale franco-allemande, qui est initialement une unité de formation et d’entraînement, activée chaque année depuis 1992, a été engagée en 2003 dans l’océan Indien. La marine nationale contribue à l’Euromarfor, force navale européenne non permanente, constituée de bâtiments espagnols, français, italiens et portugais. Créée en 1995, elle a mené sa première opération de surveillance maritime en 2002 en Méditerranée, puis a été engagée dans le cadre de l’opération Enduring Freedom et en 2005 dans la force de coalition (Task Force 150) qui lutte contre le terrorisme international. Enfin, des travaux sont en cours pour la création d’une force navale de réaction rapide de l’Union européenne eumarc (EU Maritime Reaction Capability). L’armée de l’air participe au Groupe aérien européen (gae) créé en 1995 par la France et le Royaume-Uni, rejoints par l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne. Dotée d’un état-major à High Wycombe en Angleterre, sa mission principale est d’accroître l’interopérabilité et de conduire les réflexions sur des capacités communes dans des domaines comme les engins sans pilotes, les capacités de transport, le ravitaillement en vol. Sa cellule de coordination du transport européen a donné naissance au Centre aérien de transport européen (European Airlift Center) qui deviendra en 2008 le centre de commandement du transport aérien militaire permettant une véritable mutualisation des moyens européens pour le transport aérien. Le projet d’une force de réaction rapide aérienne (Rapid Response Air Initiative) devrait conduire les armées de l’air européennes à constituer un réservoir de forces commun.

12Enfin, sur proposition de la France, la Force de gendarmerie européenne (fge) a été créée en 2004 par les pays disposant de forces de police à statut militaire (France, Espagne, Italie, Portugal, Pays-Bas), elle répond à l’évolution des crises internationales, ainsi qu’à l’affirmation du volet civil de la gestion de crises par l’Union européenne à partir du Conseil européen de Santa Maria de Feira en 2000. Cette force, disposant d’un état-major permanent à Vicenze (Italie) et d’une capacité initiale de réaction d’environ 800 hommes, doit pouvoir assurer des missions de sécurité publique, ainsi que des missions de police judiciaire, de lutte contre la criminalité organisée ou de lutte antiterroriste.

13La France a été l’un des principaux acteurs dans la création du Centre d’opérations de l’Union européenne, qu’elle conçoit comme l’ébauche d’un quartier général européen, étape indispensable d’une réelle autonomie de la défense européenne, selon les militaires et dirigeants français. Le Centre de la planification et de conduite des opérations (cpco) est avec ses homologues britannique et allemand un des trois quartiers généraux européens susceptibles de commander et conduire une opération militaire européenne d’envergure. La France a assuré le rôle de nation cadre de deux des quatre opérations militaires de l’Union européenne depuis 2003 : Concordia en Macédoine, Artemis en République démocratique du Congo. Les armées françaises ont fourni 1 100 militaires sur les 10 000 déployés dans les opérations européennes, ainsi que 10 % du personnel des 15 opérations civiles de l’Union européenne. La France participe à toutes les opérations militaires de l’Union européenne. Même dans le « pré carré africain », champ d’intervention privilégié des forces armées françaises, la politique nationale s’efforce d’européaniser les opérations extérieures ou le soutien à l’amélioration des capacités africaines de maintien de la paix (programme recamp) [5].

14Enfin il faut souligner que l’horizon européen des armées françaises n’est plus envisagé en concurrence avec l’otan. Depuis l’intervention en Bosnie (1991-1995), puis la guerre du Kosovo (1999), la collaboration avec l’otan a pris une part importante dans l’activité opérationnelle des armées françaises, mais aussi pour l’interopérabilité en particulier de l’armée de l’air et de la marine ou de la réflexion doctrinale et du processus de transformation avec la participation française au Multinational Interoperability Council. La France participe à la nato response force, la force de réaction rapide de l’otan pour laquelle elle a obtenu la certification de ses états-majors terrestre, maritime et aérien. En 2005, l’armée française était le troisième contributeur de troupes des opérations de l’otan. Les forces multinationales comme le Corps européen, l’euromarfor ou l’eurofor peuvent être engagées au profit de l’Union européenne comme au profit de l’otan ou de l’onu.

15Il reste beaucoup à découvrir sur l’attitude des militaires français à l’égard de la construction européenne en général, et de l’Europe de la défense en particulier. Au début des années 1990, une enquête auprès de 5 000 militaires dont 3 800 officiers de huit pays démontrait l’inexistence d’une identité européenne et soulignait que pour la majorité des soldats l’Europe n’avait pas de réalité opérationnelle [6]. Une étude récente montre que la méconnaissance de l’Union européenne et de la pesd demeure importante chez les officiers français. Elle souligne cependant combien les officiers qui ont été en poste dans les instances européennes deviennent généralement favorables à la pesd et prosélytes sur l’importance de la dimension européenne dans leurs armées. Compte tenu du poids militaire de la France et de son investissement dans le projet d’une politique de défense européenne, les militaires français occupent régulièrement, depuis le lancement de la pesd, les plus hautes responsabilités au niveau européen. Le général Bentegeat, ancien chef d’état-major des armées, est actuellement directeur du Comité militaire de l’Union européenne (cmue), le général Jean-Paul Perruche dirigeait l’état-major de l’Union européenne (emue). Les postes au sein de l’Union européenne, et plus encore au sein de l’otan, sont considérés comme des postes importants et les officiers qui sont détachés dans les structures multinationales européennes sont choisis parmi les meilleurs. Les militaires apparaissent souvent plus européistes que les diplomates et reprochent à l’administration centrale du Quai d’Orsay une certaine frilosité sur la pesd[7].

Un horizon incertain

16Pour l’instant les orientations de la politique européenne de défense sont conformes aux ambitions françaises et sont cohérentes avec les orientations de la modernisation des forces au niveau national. Les militaires y trouvent d’importantes satisfactions en participant en position favorable à des instances multinationales tandis que les contraintes demeurent bénignes. À ce stade, le développement de la coopération européenne et multinationale ne signifie nullement une quelconque « dénationalisation » des armées [8]. La pesd n’a pas vocation à se substituer aux politiques nationales et elle demeure régie par une logique strictement intergouvernementale, garantissant l’autonomie de décision française. La grande majorité des soldats français demeure projetée dans des opérations nationales ou dans des opérations de l’onu ou de l’otan. L’horizon européen des armées françaises demeure ainsi paradoxal. L’Europe de la défense prend corps, alors que « le centre de gravité des principaux risques dans le monde susceptibles d’affecter les intérêts de la France et de ses partenaires a tendance à s’éloigner des rivages européens [9] ». La priorité quasi exclusive de la pesd pour la gestion des crises répond à cette évolution, mais elle conduit à une Union européenne davantage préoccupée d’assurer la paix au-dehors que de protéger ses citoyens ou ses frontières. L’horizon européen des armées françaises s’affirme alors que l’Europe n’est plus l’horizon principal de leur champ d’action au profit de la projection dans des crises extérieures, de plus en plus situées loin du territoire national et hors d’Europe, même si l’action dans les Balkans demeure centrale.

17Or, depuis plusieurs mois, la pesd fait du surplace. La création de 13 groupes tactiques de 1 500 hommes masque mal l’abandon de l’ambition d’une force de réaction rapide européenne de 60 000 hommes, alors que l’Union ne parvient pas à réunir 3 000 hommes pour l’opération au Darfour puisque, comme le reconnaît le général Bentegeat, « sur le plan militaire, nous faisons face à une saturation des ressources capacitaires des États membres [10] ». L’Agence européenne de défense, dans laquelle la France plaçait de très grands espoirs, est pour l’instant cantonnée à un rôle d’expertise et de coordination.

18L’introduction d’une clause de défense mutuelle dans le traité de Lisbonne renouvelle la question de la place de la dissuasion nucléaire française au service de l’Union européenne, alors que les partenaires européens demeurent hostiles aux propositions de dissuasion concertée [11]. La dimension nucléaire, tant dans son volet dissuasion que dans son volet protection avec le problème de la défense anti-missiles, demeure absente de l’horizon de la défense européenne. Certaines orientations possibles pour relancer l’Europe de la défense comme la spécialisation et l’acceptation de la dépendance mutuelle en termes de capacités militaires ou des transferts de compétences et des délégations de commandement au niveau européen ne figurent pas parmi les préférences françaises. La France semble privilégier une approche reposant sur un noyau dur, avec l’idée chez certains de refonder l’Europe autour des « pays du socle originel [12] », dans le cadre de coopération approfondie telle que prévue par le traité de Lisbonne (coopération structurée permanente) ou à travers le projet d’un « Schengen militaire ».

19C’est le rôle du futur Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de clarifier les orientations et les priorités de la France concernant la dimension européenne de sa politique militaire et ce sera l’ambition de la présidence française de l’Union au second semestre 2008 de procéder à la relance de la pesd.

Bibliographie sommaire

  • Bagayoko-Penone, Niagale, Les Officiers français et la Construction européenne : l’européanisation du point de vue des acteurs de la défense, Centre d’études en sciences sociales de la défense (C2SD), 2006.
  • Esper, Philippe, et al., Défendre la France et l’Europe, Perrin, 2007.
  • Pascallon, Pierre (dir.), Les Armées françaises à l’heure de l’interarmisation et de la multinationalisation, L’Harmattan, 2007.

Date de mise en ligne : 23/12/2008

https://doi.org/10.3917/pouv.125.0069