Le maire de Paris
- Par Éric Zemmour
Pages 129 à 132
Citer cet article
- ZEMMOUR, Éric,
- Zemmour, Éric.
- Zemmour, É.
https://doi.org/10.3917/pouv.110.0129
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https://doi.org/10.3917/pouv.110.0129
1Au commencement était l’ignorance. Quand Jacques Chirac devient maire de Paris en 1977, il ne sait pas qu’il vient de mettre la main sur un trésor. Il a des excuses. Il est le premier maire élu de la capitale depuis les débuts de la République. Il l’est devenu un peu par hasard. Il ne voulait pas être candidat, il ne « le sentait pas ». C’est son mentor de l’époque, Pierre Juillet, qui l’a convaincu. Forcé. Le soir de sa victoire, alors que Chirac le remerciait chaleureusement, il eut ce mot cruel qui resterait : « C’est la première fois qu’un cheval remercie son jockey. » Mais Pierre Juillet non plus n’avait pas tout deviné ni tout pressenti. La mairie de Paris, c’était un coup, comme le départ de Matignon à l’été 1976, comme la fondation du RPR. Une suite de coups pour ébranler le pouvoir du président Giscard, devenu l’ennemi à abattre. Mais Pierre Juillet, maurassien à l’ancienne pétri d’Histoire de France, estimait qu’un maire de Paris ne serait jamais élu président de la République. C’est une des raisons pour lesquelles Jacques Chirac demeura à jamais député corrézien. La terre, elle, ne ment pas... Et puis, les « diaboliques », Pierre Juillet et Marie-France Garaud n’étaient plus si sûrs, à cette époque, du destin élyséen de leur poulain. Les deux ans à Matignon étaient passés par là. Ils avaient jugé sévèrement les « limites » de leur élève. Plus tard, Marie-France Garaud expliquera qu’ils voulaient surtout « caser le petit » avant de l’abandonner. Ce qu’ils durent faire, de toutes manières, deux ans plus tard, après leur première grosse défaite électorale : les européennes de 1979.
2En attendant, Jacques Chirac s’était installé dans ses meubles. Somptueux. Le plus grand bureau de Paris. Les plus vastes appartements de fonction de France, qui font ressembler ceux de l’Élysée à une studette. On sait que Bernadette Chirac aime les antiquités ; elle fut servie. On sait que Jacques Chirac n’a jamais su vivre en dehors des palais nationaux ; il n’a pas habité le plus laid ni le plus insalubre. Vingt-cinq ans après, son successeur, Bertrand Delanoë, transformera ostensiblement les appartements privés du couple Chirac en une crèche municipale ; et continuera d’habiter son appartement parisien. Autre temps, autres mœurs ; mais même science du « coup » médiatique.
3Car, pour le reste, l’austère socialiste mais grand communicant Delanoë n’est pas moins maire de Paris que l’amoral jouisseur corrézien.
4Et lui, il a tout de suite su. Les 40 000 fonctionnaires. Deux administrations rassemblées exceptionnellement : les services de la mairie, comme partout en France, mais aussi ceux d’un conseil général. Les actions sociales de celui-ci et les logements de celle-ci. Les innombrables « clients » des deux. Les petits et les gros, Paris d’en bas et Paris d’en haut, qu’on loge, qu’on aide, qu’on subventionne. Tous les maires connaissent et pratiquent ces usages aussi vieux que la politique dans la Rome antique. Mais, à Paris, s’y ajoute le clientélisme le plus huppé, celui des acteurs, des chanteurs, des intellectuels, des écrivains, journalistes vedettes, stars de la TV, que l’on peut bichonner, et qui feront votre éloge dans les pages people des magazines ou à la TV chez Michel Drucker. Du nanan.
5Chirac mit du temps à le comprendre, mais en usa ensuite sans mesure ni parcimonie. Peu importe ses goûts réels, il arrosait généreusement. Jean Tiberi devait ainsi régulièrement lui rappeler ses « devoirs » envers le Paris SG – il ne connaît ni n’aime le football mais il était pour tous un amateur éclairé ; il a des fiches pour tous les sujets. Chirac est devenu « l’ami » de Johnny Halliday et des plus grands chanteurs, des plus grands acteurs français, des plus grands journalistes, tout ce « Hollywood à la française » qui fait l’opinion. Pour leur plaire, il n’a pas seulement distribué subventions et logements, il a aussi sacrifié à leur « politiquement correct » son aile la plus maurrassienne, la plus patriote, la plus gaullienne. Mais ça a fini par payer. Contre Jospin. Contre Balladur. Delanoë, lui, est né dans ce monde-là. Il en est. Il n’a pas besoin de faire des efforts. Le monde de la culture est « le client » de la gauche de toute éternité.
6Chirac s’était servi par ailleurs de la mairie de Paris comme d’une gigantesque ANPE. Pour les Corréziens, il avait remplacé le petit père Queuille. Le maire de Paris Jacques Chirac offrait ainsi à l’homme politique national Chirac Jacques n’importe quel conseiller, spécialiste en n’importe quoi, relations internationales ou chinois. La mairie de Paris devint l’annexe budgétaire du RPR. La justice et les médias en ont depuis abondamment parlé. Delanoë ne pourra pas, même s’il le voulait, utiliser les mêmes méthodes. Mais lui aussi reçoit beaucoup ; son « socialisme hôtelier » vaut bien celui de Laurent Fabius au temps où ce dernier était président de l’Assemblée nationale.
7Il répondra que c’est son rôle, son statut, son rang. Protocole et auto-promotion font bon ménage. La France est le pays le plus centralisé du monde. Tout passe par Paris. Les chefs d’État étrangers en visite officielle et officieuse, les patrons de partis politiques, les oppositions à sa majesté, les dictateurs et leurs adversaires irréductibles. Tous passent par l’Hôtel de Ville, avant ou après l’Élysée, Matignon, le Quai d’Orsay. Le maire de Paris est systématiquement invité à toutes les festivités. Il peut même en organiser lui-même. Au début des années 80, Jacques Chirac avait accueilli à Paris la réunion des mouvements de la droite occidentale ; il y avait là Margaret Thatcher, Ronald Reagan, les leaders de l’époque ; il s’agissait bien sûr pour Chirac de se hisser à leur niveau, alors même qu’il n’avait pas le pouvoir. Le maire de Paris peut aussi interdire des festivités. Ainsi, Jacques Chirac rejeta-t-il dès 1983 l’exposition universelle envisagée par la gauche pour le bicentenaire de la Révolution française de 1989. Chirac engageait le fer – et gagnait la partie – avec François Mitterrand ; il s’imposait ainsi symboliquement comme le principal opposant au pouvoir socialiste.
8Depuis quelques années, Paris n’est plus seulement capitale nationale, mais aussi capitale régionale. Une région Île-de-France qui s’impose dans l’ensemble européen comme une des plus puissantes, des plus riches. Dans la plupart des régions françaises, il y a une ville qui domine, qu’elle s’appelle Bordeaux, Toulouse, Lyon ou Lille. En Île-de-France, Paris n’a même pas besoin de dominer. La disproportion est telle entre Paris et les autres municipalités de la région, que le président de la région paraît un nain à côté du maire de Paris. La région est une annexe économique et politique de Paris. Un satellite. Comme toujours le poids des hommes incarne ces réalités économiques et politiques. Qui se souvient encore de Michel Giraud au temps de Chirac ? Et Jean-Paul Huchon a bien du mal à exister face à Bertrand Delanoë. Pendant la dernière campagne des régionales, Huchon eut l’habileté de se mettre dans le sillage de Delanoë, de jouer la complémentarité, de profiter de sa popularité, de l’image du maire de Paris auprès des décideurs. Depuis sa réélection, Huchon tente de s’émanciper de la pesante tutelle de l’Hôtel de Ville. C’est difficile, mais il y parvient parfois, comme on l’a vu, lorsqu’il a refusé de prendre comme vice-présidente de la région, l’adjointe au maire de Paris, Anne Hidalgo, qui bénéficiait pourtant du soutien du maire.
9Delanoë n’en a cure. L’expérience chiraquienne a prouvé que le maire de Paris avait un territoire politique qui s’étendait à la région. Dans le système monarchique français, un prétendant doit posséder son territoire, comme les fiefs d’antan. Quand on manque à cette règle patrimoniale élémentaire, on échoue : Rocard, Barre, Balladur. Chirac, lui, avait la chance de posséder deux fiefs : l’Île-de-France et la Corrèze. C’est là – et là seulement – qu’il a devancé Édouard Balladur en 1995. On peut être assuré que Bertrand Delanoë a médité longuement la leçon.