« Du dessin d'audience en particulier… et en général »
À propos de Janvier 2015 - Le procès de Yannick Haenel et François Boucq (Charlie Hebdo - Les Échappés, 2020)
- Par Dominique Brunet
Pages 377 à 381
Citer cet article
- BRUNET, Dominique,
- Brunet, Dominique.
- Brunet, D.
https://doi.org/10.3917/cdlj.2102.0377
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- Brunet, D.
- Brunet, Dominique.
- BRUNET, Dominique,
https://doi.org/10.3917/cdlj.2102.0377
Notes
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[1]
F. Boucq et P. Robert-Diard, Le procès Carlton, Ed. Le Lombard, 2015.
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[2]
Coco, Dessiner encore, Les Arènes BD, 2021, p. 297.
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[3]
Dans la préface de Y. Haenel, p. 3.
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[4]
C. Delporte, Charlie hebdo - La folle histoire d'un journal pas comme les autres, Flammarion, 2020. L'auteur précise que Cabu réinvente le reportage dessiné qui à l'exception du dessin de procès, avait disparu et rappelle qu'il avait suivi en 1966 le procès Ben Barka pour Le Figaro.
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[5]
Riss, Une minute quarante-neuf secondes, Actes Sud, 2019, p. 133.
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[6]
Tignous, dessinateur de Charlie Hebdo, une des victimes de l'attentat de 2015, a rendu compte en collaboration avec le journaliste Dominique Paganelli du Procès Colonna dans un ouvrage publié en 2008 sous le titre Le procès Colonna (Éditions 12 Bis). Un temps collaborateur de Charlie Hebdo, le dessinateur Joann Sfar a donné à voir dans un de ses carnets, le procès des 7 et 8 févr. 2007 des caricatures de Mahomet, Greffier (Éditions Delcourt, 2007).
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[7]
F. Chauvaud (Dir.), Le sanglot judiciaire. La désacralisation de la justice (VIIIe-XXe siècle), Paris, Ed. Créaphis, 1999.
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[8]
Cons. const., 6 déc. 2019, n° 2019-817 QPC, AJDA 2019. 2521 ; D. 2019. 2355, et les obs. ; ibid. 2020. 1324, obs. E. Debaets et N. Jacquinot ; AJ pénal 2020. 76, étude C. Courtin ; Légipresse 2019. 666 et les obs. ; ibid. 2020. 118, étude E. Derieux ; ibid. 127, chron. E. Tordjman, G. Rialan et T. Beau de Loménie ; Constitutions 2019. 590, Décision ; RSC 2020. 99, obs. E. Dreyer - Mme Claire L. [Interdiction générale de procéder à la captation ou à l'enregistrement des audiences des juridictions administratives ou judiciaires].
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[9]
On peut avec profit consulter La justice de Daumier à nos jours, sous la direction de Noëlle Lenoir aux éditions Somogy, 1999, qui propose un choix diversifié d'images de la justice, dont de nombreux dessins d'audience. Par ailleurs, plusieurs livres récents offrent des témoignages nécessaires sur les attentats de 2015 : P. Lançon, Le lambeau, Ed. Gallimard, 2018 ; Luz, Catharsis, Ed. Futuropolis, 2015 ; C. Meurisse, La légèreté, Ed. Dargaud, 2016 ; Riss, Une minute quarante-neuf secondes, Actes Sud, 2019 ; Coco, Dessiner encore, Ed. Les Arènes BD, 2021.
Mémoire d'un procès
1Janvier 2015 - Le procès regroupe l'ensemble des chroniques et dessins que Charlie Hebdo proposait sur son site Internet au lendemain des audiences durant l'ensemble du procès des attentats de janvier 2015.
2 La partie graphique a été confiée à François Boucq, auteur de bandes dessinées - primé en 1998 par le Grand prix de la ville d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre - ayant débuté par le dessin de presse au Point. Après les attentats de 2015, il renoue avec le dessin de presse en confiant, sous le pseudonyme Zorro, des dessins à l'hebdomadaire Charlie Hebdo. La même année, du 2 au 20 février, il croque pour Le Monde le procès de l'affaire du Carlton qui s'est tenu au Tribunal correctionnel de Lille, pour donner dans une forme semblable à celle de Janvier 2015 - Le procès, un livre rassemblant des dessins avec le récit de la chroniqueuse judiciaire Pascale Robert-Diard [1].
3 Yannick Haenel est l'auteur des textes écrits le lendemain des audiences tôt le matin. Les dessins de François Boucq, à l'exception des vues d'ensemble, sont saisis sur le vif. Ce décalage dans la production ainsi que l'autonomie des auteurs correspondent à la volonté d'offrir un point de vue distinct, être pour l'un l'œil et pour l'autre l'oreille du journal Charlie Hebdo.
4 La mise en page du livre reflète cet objectif. La présence dans une même page de textes et de dessins ne vise pas à la simple illustration de l'un par l'autre. Autonomes, conservant leur nécessité propre, ils peuvent faire écho, se compléter ou même se substituer, comme le témoignage d'Emmanuelle C. dont Yannick Haenel dit vouloir parler le lendemain et dont il ne reste en définitive que les dessins légendés. Ou encore, comme pendant les absences aux audiences du chroniqueur, les dessins de Boucq deviennent le seul rendu de ces journées.
5 Les dessinateurs - ils sont plusieurs lors du procès, régulièrement représentés, comme dans un dessin où des accusés regardent un croquis exécuté par le dessinateur de France Inter - sont placés au pied de la cour, bénéficiant d'une position privilégiée, qui offre une vision panoramique sur la salle semblable à celles des magistrats.
6 À l'aide de crayons, d'aquarelle ou encore de stylos-pinceaux pour l'encre de Chine, sur des supports papier, carton dessin ou même du papier kraft, sans repenti possible, le dessinateur synthétise, saisit l'instant, un moment pour montrer - des tics de langage, des mimiques, un détail, un clin d'œil - il donne à voir le cœur de l'audience mais aussi des à-côtés que son seul regard peut révéler - le rituel de la salutation des avocats à l'avocat général ou encore les tensions liées à la question du port du masque - un détail comme cette béquille posée qui appuie la force d'un témoignage, la désinvolture d'un témoin, la complicité d'un autre avec l'un des accusés. Il y a aussi ce dessin du 7 septembre, mise en abyme d'une image de l'attaque dans le dessin qui reprend une image de la projection de la scène. La combinaison de l'aquarelle et du dessin assure un rythme que le seul dessin noir et blanc ne permettrait pas. Les légendes, courtes, s'inscrivent dans le moment dessiné. L'ensemble donne un récit sensible du procès tout en offrant une galerie saisissante de la quasi-totalité de ses acteurs.
7 La question de la ressemblance qu'impose le caractère informatif, s'est posée au dessinateur alors même que l'exigence du port du masque cachait la moitié des visages. Reconnaître des personnes nécessitait donc de renforcer le regard de l'artiste sur l'attitude, la posture et surtout le regard. Coco, dessinatrice, rapporte le propos de Cabu, « Quand tu dessines un visage, le regard, c'est ce qu'il y a de plus important… » [2].
8 Ce livre associe deux auteurs proches de la rédaction de l'hebdomadaire satirique et ne répond pas à l'exigence classique d'un verbatim du déroulé des audiences. La subjectivité assumée des auteurs en fait un ouvrage plus mémoriel que classique. Par ailleurs, il écarte le trait caricatural, faisant écho au caractère tragique de ce procès. En comparant les deux couvertures des procès suivis par Boucq, on perçoit une différence de perspective. Alors que dans l'ouvrage sur le procès de l'affaire du Carlton, on voit sept hommes costumés, la tête hors-cadre, avec le pantalon baissé sur les chaussettes et chaussures, Janvier 2015 - Le procès propose une vue sur la Cour avec derrière elle un écran qui projette une image de l'attaque du journal.
9 Si le dessin d'audience oscille entre une dimension caricaturale et une exigence journalistique, l'enjeu de ce procès pour Charlie Hebdo imposait à ces journalistes de tenir à distance le ton satirique qui le caractérise.
10 La familiarité des auteurs avec plusieurs des victimes, la subjectivité assumée du récit, la tension des audiences, le tragique jugé font de ce témoignage un document tout à fait singulier. Il faut que « La mort n'a[it] pas le dernier mot, et cela s'appelle la justice » [3], c'est toute la gageure de ce recueil de le réussir.
Des productions sous contrainte
11 Le dessin de presse a pu se développer grâce à la liberté de la presse et les progrès de l'imprimerie en particulier avec la mécanisation des processus de fabrication, favorisant le développement d'une presse populaire et illustrée.
12 Dans le cas particulier de ces dessins de presse que sont les dessins d'audience, la restriction des moyens de captation des images depuis une loi du 6 décembre 1954, assure une exclusivité aux dessinateurs dans la production des images du procès qui doivent répondre à des exigences particulières.
13 Il reste une indétermination dans la terminologie, croquis pour les uns mettant en avant le saisi sur le vif, d'autres préférant utiliser l'expression de dessins d'audience. Le dessin judiciaire, autre terme plus rarement utilisé, emprunte des formes déterminées par la formation du dessinateur et par la nature du support de réception mais impose dans tous les cas une rapidité d'exécution que l'audience imprime ainsi que la remise du dessin dans la limite de temps du bouclage du support de presse.
14 Il se distingue aussi de la représentation de la justice et de ses images archétypales, souvent critiques, dont Daumier avec la série des gens de justice reste la figure la plus emblématique en représentant le monde judiciaire en action, universalisant l'observation pour en railler le cérémonial, les travers, les connivences.
15 Le dessin d'audience est un dessin d'actualité qui impose le rendu d'un moment particulier et doit permettre une identification des personnes représentées. C'est probablement pour cette raison que le recueil de dessins s'avère rare, à l'exception des procès médiatiques ou ayant une dimension historique.
16 Il nous faut mentionner aussi le développement du reportage judiciaire réinventé par Cabu dans les pages de Charlie Hebdo [4], un journal de dessinateurs. La longue fréquentation des tribunaux comme partie à des procès a pu susciter le désir de faire des reportages dessinés et donner lieu à plusieurs publications dans des hors-séries de Charlie Hebdo, des procès de Touvier en 1994, Papon en 1998 et un Tour de France du crime en 1999, les trois dessinés par Riss. Dans ces recueils, le dessinateur, maître d'œuvre de l'ensemble, expérimente le « temps du dessin de reportage, à la fois long et rapide, [qui] permet de cogiter et d'être en même temps intuitif » [5], offre un regard qui va du général au particulier, qui ne s'interdit pas l'usage de la caricature [6].
17 Le dessin judiciaire est lié au support écrit même s'il peut aussi être utilisé dans les journaux télévisés pour illustrer le compte rendu des audiences effectué hors du prétoire. La publication des images de la justice a pu participer de ce que Frédéric Chauvaud appelle la désacralisation de la justice [7] et répond à un besoin d'images qu'impose la multiplication des supports papiers mais aussi des vecteurs d'images filmées.
18 C'est par une loi du 6 décembre 1954, pour répondre aux désordres causés par des photographes et caméramans à l'occasion de plusieurs procès médiatiques qu'une interdiction de toute photographie, radiodiffusion et télédiffusion a été édictée. Cette proscription a connu un assouplissement dans une loi du 11 juillet 1985, initiée par Robert Badinter, afin de préserver la mémoire de procès historiques, permettant ainsi depuis le procès Barbie, 14 captations vidéos dont celle du procès des attentats de 2015. Cependant, l'interdiction d'enregistrer ou de filmer les audiences reste le principe récemment confirmé dans une décision rendue à la suite d'une question prioritaire de constitutionnalité [8].
19 Par ailleurs, si par exception un procès peut être filmé, les conditions de captation sont très encadrées. Il est notamment imposé de ne filmer que la personne qui parle et l'intégralité de son propos. De plus, les audiences enregistrées n'ont pas vocation à être diffusées immédiatement.
20 Un avant-projet de loi sur « la confiance dans l'institution judiciaire » prévoit une modification des dispositions relatives à l'enregistrement et à la diffusion des audiences. Si le champ des procès pouvant donner lieu à captation se trouve élargi, la diffusion des images ne pourra intervenir qu'après que « l'instance a donné lieu à une décision devenue définitive » à l'exception des « audiences publiques de la Cour de cassation et du Conseil d'État [qui] peuvent, après recueil préalable de l'avis des parties, être diffusées en direct ».
21 La diffusion, intégrale ou partielle, ne sera donc possible qu'une fois l'affaire définitivement jugée, les éventuels recours épuisés et avec l'accord des personnes identifiables.
22 Si l'enregistrement des audiences tend à restituer une vision objective du procès, le dessin d'audience en constitue une vision singulière.
23 Alors même qu'une forte désaffection touche le dessin de presse, il est fort à parier que le dessin d'audience reste une forme nécessaire pour donner à voir le procès, réponse originale à notre besoin d'images [9].