Un monde ouvert à tous les vents
Pages 579 à 580
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/cdlj.1604.0579
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Notes
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[1]
Delmas Marty M., Aux quatre vents du monde, Petit guide de navigation sur l'océan de la mondialisation, Seuil, 2016.
1Dans un monde dominé par la peur et l'inquiétude, le dernier livre de Mireille Delmas Marty se propose de nous guider « aux quatre vents du monde » [1] Nous avons bien besoin d'une boussole à l'ère de « l'anthropocène », c'est-à-dire un monde où l'humanité a le pouvoir de modifier la vie de la planète. Premier vent - le plus dominant -s'appelle sécurité et chasse au loin nos libertés. Ainsi le terrorisme et la guerre contre le terrorisme comme les deux faces d'une même monnaie ravagent la planète. Mais des vents contraires venus de la globalisation nous font osciller de la compétition à la coopération. Sans doute faut-il y avoir le règne du marché mondial assoiffé de conquêtes sans souci de l'environnement. Pourtant, sur cet axe, les vents s'apaisent comme le montre l'accord récent de la COP 21. Ce travail entre chercheurs, décideurs et citoyens - pouvoirs, savoirs et vouloirs réunis - a permis d'édifier une nouvelle gouvernance mondiale. Il est la boussole qu'il nous fallait au milieu de la tempête qui entraine la planète vers sa destruction. Nous avons ainsi remis au centre du pôle magnétique l'homme avec sa fragilité née de ses interdépendances nouvelles.
2En revanche, la sécurité nous emporte vers une zone ingouvernable. Trois tempêtes successives - le 11 septembre 2001, la guerre au terrorisme et la mondialisation de cette guerre - voient s'éloigner la terre de la liberté. C'est la force des « fureurs sacrées » (celle de notre vieux cortex) qui l'emporte sur la raison tant il est difficile de résister à la pression sécuritaire. Que faire devant cette impasse ? Quand la pensée rationnelle est impuissante, elle fait appel à la poésie qui montre le chemin en ouvrant la voie aux « forces imaginantes du droit ». L'auteur évoque « le petit souffle de campagne, tout innommé qui apprenait le monde en écoutant ses frères immenses » (Edouard Glissant) pour dire l'urgence de réveiller une nouvelle intelligence collective.
3On veut y croire. Mais que peut l'imagination du juriste face à la guerre que nous vivons ? Guerre sans fin, déterritorialisée et disséminée. Guerre qui frappe quand elle veut et qui elle veut. Guerre ou plutôt « états de violence » qui ne se finissent jamais et qui donc ne permettent pas à la « ronde des vents » de tourner dans le bon sens. À chaque attentat, un nouveau cycle de riposte est déclenché et ainsi de suite toujours plus loin. L'engrenage de la violence mimétique ne permet aucune trêve. L'ONU n'est plus « le maître des vents » qui permettait jadis de naviguer en eaux plus calmes. La justice transitionnelle ne peut se mettre en place dès lors que l'esprit de la guerre est entré comme un fluide dans nos démocraties. L'humanité ne peut se reconstruire et se projeter dans l'avenir dès lors qu'elle doit se préparer à une autre salve de violence. Toujours astreints à préparer la guerre, nous vivons une anthropologie guerrière sans entrevoir la paix. Le mécanisme de la « ronde des vents » est bel et bien grippé. Il faudrait, pour sortir de ce tourbillon infernal, un souffle plus fort parce qu'il vient de plus haut, de plus loin, du plus profond de la conscience humaine, en sorte, dit Edouard Glissant, « qu'il s'élance à son tour au bout de la nuit. »
4Le Cahiers de la justice