In memoriam – André-Jean Arnaud (1936 - 2015)
- Par François Ost
Pages 1 à 3
Citer cet article
- OST, François,
- Ost, François.
- Ost, F.
https://doi.org/10.3917/riej.076.0001
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1André-Jean Arnaud s’est éteint au cours de la nuit du 24 décembre 2015 – date symbolique, bien dans la manière d’un homme hors de l’ordinaire.
2André-Jean Arnaud était un grand ami de la Revue interdisciplinaire d’études juridiques dont il a accompagné toutes les phases de développement : dès 1979, il avait honoré de son autorité déjà grande le numéro 2 de la toute jeune revue en lui confiant une étude sur « L’importance de l’utopie communautaire des années 70 pour l’étude du droit familial » ; en 2013 encore, il participait au numéro 70 qui marquait la mutation de la revue, en contribuant à la réflexion sur le « droit en contexte » qui constituait désormais le sous-titre de la revue. Dans l’intervalle, il fournit encore de précieuses contributions à la revue, notamment dans le numéro 21 célébrant son dixième anniversaire : Droit et société. Un carrefour interdisciplinaire.
3Titulaire de nombreux diplômes, André-Jean Arnaud se présentait volontiers lui-même comme un historien du droit doublé d’un juriste-sociologue : c’est dire l’ampleur de ses perspectives et la richesse de son érudition. Si ses premiers ouvrages s’inscrivent plutôt dans l’axe historique (on pense notamment à ses Origines doctrinales du Code civil français, LGDJ, 1969, et à son très fameux Essai d’analyse structurale du Code civil français : la règle du jeu dans la paix bourgeoise, LGDJ, 1973), son travail allait cependant bientôt résolument s’orienter dans le sens de la sociologie la plus contemporaine, largement ouverte sur la société civile, et bientôt les phénomènes relatifs à la globalisation du droit. On citera à cet égard les deux premiers tomes de ce qui devait être son opus magnum, Critique de la raison juridique, dont le premier paraissait en 1981 (Où va la sociologie du droit ?, LGDJ) et le second en 2003 (Gouvernants sans frontières ; entre mondialisation et post-mondialisation, LGDJ). Trois autres tomes étaient au programme, mais la multitude des autres travaux que sa générosité le poussait à accepter, ainsi que la réponse à des interpellations plus urgentes ont, hélas, interrompu ce programme.
4Quels que soient les thèmes abordés, les travaux d’André-Jean Arnaud se singularisaient par la synthèse originale de plusieurs traits : l’érudition historique, la réflexivité épistémologique, le souci d’ancrage dans la vie réelle, la créativité conceptuelle, l’engagement citoyen. A tous ses titres, son œuvre restera un modèle d’interdisciplinarité et un exemple exceptionnellement réussi d’étude du droit en contexte.
5Directeur de recherche au CNRS (Paris), André-Jean Arnaud était un infatigable animateur de recherche, et un créateur de réseaux bien avant que le mot et la chose ne fussent à la mode. Fondateur, en 1979, d’un Cercle de sociologie et nomologie juridiques, bientôt doublé d’un Cercle de cordialité (car pour lui le savoir était inséparable du partage amical), il fut surtout, avec son complice de toujours, Jacques Commaille, à l’origine de la grande aventure de Droit et Société. A la fois société savante, réseau international de chercheurs, revue de sociologie et de théorie du droit (qui a fêté son trentième anniversaire en novembre dernier) et importantes collections d’ouvrages, la marque « Droit et Société » concrétise, depuis trente ans, le meilleur de l’apport de la francophonie aux études connues ailleurs sous le label socio legal studies. Il n’est pas exagéré de soutenir qu’André-Jean Arnaud en fut la cheville ouvrière durant toutes ces années.
6Son indéfectible enthousiasme, lié à sa capacité de mobiliser les énergies de collègues et amis, le poussait à se lancer dans les entreprises les plus téméraires : ainsi le Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit (Dictionnaire d’Eguilles), LGDJ, qui, depuis sa première édition en 1987 jusqu’à ce jour, connaît un succès jamais démenti et rend les plus grands services à des générations de chercheurs. Relève aussi de cette énergie pionnière, la fondation de l’Institut international de sociologie du droit d’Oñati, dans le cadre de l’International Sociological Association – un Institut, toujours en activité, dont il suggéra la fondation et dont il fut le premier directeur de 1989 à 1991.
7Conférencier talentueux doublé d’un voyageur infatigable, André-Jean Arnaud fut, comme on s’en doute, invité dans de nombreuses universités. Il occupa notamment la chaire Fondements culturels du droit européen au sein de l’Académie européenne de théorie du droit (Bruxelles), et ce depuis sa création en 1992. Il était, de surcroît, un membre actif de son Conseil d’administration.
8Passeur d’idées et de frontières, André-Jean Arnaud avait notamment développé des contacts privilégiés avec le Brésil, patrie de sa seconde épouse, le professeur Wanda Capeller dont les lecteurs de la RIEJ connaissent aussi les importants travaux en sociologie du droit, pénal notamment. On citera notamment la Chaire Unesco « Human Rights, Violence : Public Policies and Governance » qu’il avait fondée, en reliant plusieurs universités françaises brésiliennes et colombiennes.
9Aussi riche soit-elle, cette évocation laisse cependant échapper l’essentiel : la figure d’un savant hors norme, à la fois traditionaliste et iconoclaste, selon le portrait du vrai chercheur que dresse Th. Kuhn ; la présence d’un ami chaleureux dont le rire sonore et les franches accolades ne seront pas remplacés.