Compte rendu

Les tourments du droit

Pages 201a à 209a

Citer cet article


  • De Sutter, L.
(2009). Les tourments du droit. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 63(2), 201a-209a. https://doi.org/10.3917/riej.063.0201a.

  • De Sutter, Laurent.
« Les tourments du droit ». Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2009/2 Volume 63, 2009. p.201a-209a. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2009-2-page-201a?lang=fr.

  • DE SUTTER, Laurent,
2009. Les tourments du droit. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2009/2 Volume 63, p.201a-209a. DOI : 10.3917/riej.063.0201a. URL : https://droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2009-2-page-201a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/riej.063.0201a


1 A – Désespoir. Il y a quelque chose de désespéré, chez Costas Douzinas. Ce désespoir, toutefois, ne prend pas la forme d’un renoncement. Il s’agit plutôt du désespoir de celui qui se trouve acculé aux dernières extrémités. Confronté au paysage d’un monde devenu fou, Douzinas ne baisse pas les bras. Au contraire, il serre les mâchoires et bande ses muscles : il se prépare à ce qui pourrait bien être son ultime combat. Mais ce combat n’est pas seulement le sien. Il est aussi le combat de ce qu’il a, depuis plus d’une vingtaine d’années, appuyé de son autorité, de son intelligence et de son savoir. Lorsqu’il publie Postmodern Jurisprudence (1993), Douzinas devient quelque chose comme un chef d’école. Avec lui, une version pour ainsi dire européenne des Critical Legal Studies américains voit le jour. Or si, désormais, il affiche son désespoir de manière aussi ouverte, c’est peut-être parce que cette version s’est épuisée. Ou plutôt : qu’en elle s’est épuisé un de ses plus importants moteurs. Le triomphe militaire des droits de l’homme ainsi que la mise en place d’un impérialisme cosmopolitique en sont les signes les plus visibles. Saisis par la folie du monde, l’un comme les autres, jusqu’alors principaux alliés de la postmodern jurisprudence, ont changé de camp – et sont devenus ses principaux ennemis.

2 B – Tourment. Dans The End of Human Rights (2000), tout comme dans Critical Jurisprudence (2005), Douzinas avait pressenti ce changement de camp. Dans Human Rights and Empire, toutefois, ce pressentiment se transforme en tourment. Si l’ambiguïté du droit avait toujours été une des thèses fondamentales de la pensée de Douzinas, il a longtemps estimé que celle-ci pouvait être rachetée par un recours à l’éthique. De cette éthique, les droits de l’homme et le cosmopolitisme étaient deux figures. Grâce à elles, le droit – et l’ambiguïté originelle qui en faisait l’arme de n’importe quel pouvoir – trouvait quelque chose comme une raison. Cette raison, Douzinas lui avait donné un nom, qu’il avait emprunté à Levinas et Derrida : « hospitalité ». Il était possible d’imaginer une pratique hospitalière du droit, qui parvienne, de manière concrète, à l’indexer au réquisit éthique de l’attention à l’Autre. Or la folie du monde est désormais telle que les droits de l’homme et le cosmopolitisme sont eux-mêmes devenus frappés de l’ambiguïté qui marquait le droit. D’une certaine manière, même, ils la redoublent. Il y a une ambiguïté de l’ambiguïté du droit, qui barre jusqu’au chemin d’une sortie de la folie qui s’est emparée du monde – comme du tourment qui s’est emparé de Douzinas.

3 C – Passion. Parce que son énergie est désormais celle du désespoir, Douzinas, dans Human Rights and Empire, persiste en tout. Il persiste à soutenir non seulement qu’il est possible de sortir de la folie (thèse politique), mais aussi qu’il est possible de sortir de l’ambiguïté (thèse juridique). Et il persiste aussi à soutenir que cette double sortie ne sera possible qu’à la condition d’une restitution de l’éthique à son univocité. Il faut, écrit Douzinas, qu’il y ait une maxime éthique qui puisse être dite univoque. C’est cette exigence absolue, ce réquisit d’une maxime, qui constitue la passion théorique centrale de Human Rights and Empire : il s’agit d’un plaidoyer vibrant, et non d’une fade analyse. Peut-être en effet était-ce cette passion qui manquait à Postmodern Jurisprudence. L’éthique de l’hospitalité avait quelque chose de mat, une manière presque assourdie, presque cotonneuse, de s’imposer au droit. L’Autre était partout, comme un fantôme tourmentant les bonnes âmes – tandis que les mauvaises, on s’en rend désormais compte, n’en avaient rien à foutre. C’est ce cynisme des tenants des droits de l’homme et du cosmopolitisme qui, à présent, donne à Douzinas l’énergie de sa passion. À l’ambiguïté, il faut opposer l’univocité d’une maxime éthique qui soit elle aussi vibrante.

4 D – Espoir. Quelle maxime éthique pourrait-elle être assez vibrante pour s’opposer à la folie du monde ? Selon Douzinas, il n’y en a qu’une seule : « The other comes first. » Mais que l’autre soit toujours premier doit désormais être compris dans un sens exorbitant. Les droits de l’homme et le cosmopolitisme sont eux aussi friands d’altérité : l’Autre est son concept – mais un concept du marketing. Celui de Douzinas, au contraire, ne se laisse plus résoudre dans aucune tendresse, aucun humanitarisme. C’est un concept métaphysique, et même ontologique, dont une des formules pourrait être celle de Rimbaud : « Je est un autre ». Il ne s’agit pas seulement de coexister avec la multiplicité des intrus qui partagent le monde : il s’agit de reconnaître que nous sommes l’intrus. Ou même, comme Jean-Luc Nancy en avait jadis fait l’expérience : que c’est l’intrus en nous qui nous maintient en vie. Accepter que l’autre soit toujours premier implique par conséquent d’accepter que nous ne soyons jamais les bienvenus nulle part, à commencer par chez nous. La bienvenue, l’hospitalité, est quelque chose qui ne se proclame pas – mais qui se fabrique, se construit, s’invente dans chaque cas. Il n’y a plus d’autre éthique de l’hospitalité possible que casuistique – et donc pragmatique.

5 E – Droit. Peut-être – tel est l’espoir qui nourrit la passion de Douzinas – le droit sera-t-il un jour l’instrument d’une telle casuistique. Ou peut-être pas. Sans doute son ambiguïté ne pourra-telle jamais être rédimée. Mais qu’il soit possible d’affirmer la possibilité d’une maxime éthique univoque permet aussi d’espérer cette rédemption. La nécessité que les droits de l’homme et le cosmopolitisme attachent à l’ambiguïté du droit fait partie de sa politique. S’ils tentent de faire croire à l’inanité d’un tel espoir, c’est parce que cette croyance permet en retour de faire croire à leur propre ambiguïté. En ce sens, Human Rights and Empire est un livre d’une remarquable santé. Rétablir la possibilité d’une univocité est un geste par lequel un peu d’air pur parvient à pénétrer dans l’atmosphère irrespirable de l’asile où nous nous trouvons enfermés. C’était déjà ce que Douzinas avait tenté de faire avec Postmodern Jurisprudence – mais en sous-estimant les effets balsamiques du recours à l’Autre. Dans Human Rights and Empire, au contraire, il ne transige plus sur aucun point. Pour se sauver de la fumée des principes, pour se sauver de la folie du monde, nous devons retrouver la dureté du réel. Sauf que, bien sûr, rien n’est plus réel que notre propre altérité, et que les passions qui nous font la retrouver.

6 Laurent de Sutter


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Date de mise en ligne : 15/09/2012

https://doi.org/10.3917/riej.063.0201a