Éric Dupond-Moretti et Stéphane Durand-Souffland, Bête noire « Condamné à plaider », Michel Lafon, 2012, 248 p.
Page VI
Citer cet article
- ROYER, Jean-Pierre,
- Royer, Jean-Pierre.
- Royer, J.-P.
https://doi.org/10.3917/rhj.022.0165f
Citer cet article
- Royer, J.-P.
- Royer, Jean-Pierre.
- ROYER, Jean-Pierre,
https://doi.org/10.3917/rhj.022.0165f
1 Quel titre ! Excellent. Cette Bête noire, c’est elle, c’est lui, Éric Dupont-Moretti, qui vous prend dès la couverture du livre pour ne plus vous lâcher jusqu’à la dernière page, avec ce visage, cette « gueule » plutôt, ce regard, cet index, cette masse, cette stature qui traverse, transperce tout l’ouvrage pour en faire un autoportrait saisissant, que dis-je un méga-portrait qui s’évase ensuite en une galerie de figures ou défilent ses amis… et ceux qui le sont moins, où se parcourent et s’analysent dans une plume d’agréable lecture tenue par un journaliste ami d’innombrables affaires et procès auxquels il prit part.
2 Au milieu de cette vaste scène qu’est le prétoire, on installera d’abord, en majesté, le maître lui-même. « Acquittador » selon le mot d’un de ses confrères qui lui avait plu comme une « déclaration d’amitié » et qu’un journaliste a transformé depuis en « acquittator », un terme qui lui plaît moins, mais dont il n’est quand même pas peu fier, ce que l’on comprend malgré les malentendus qu’il engendre auprès des justiciables tentés de voir en lui un sauveur et qui est souvent repris, déformé, dans une certaine presse… Des mesquineries à l’égard d’un homme qui, pour être devenu une vedette médiatique, n’en est pas moins de grand mérite. Il raconte d’ailleurs fort bien et sans fard d’où il vient, sa mère née en Italie, à Ancône, qui deviendra ouvrière comme son père, français, qu’il perdra très tôt, à l’âge de quatre ans et demi, ce que le jeune Éric vivra comme « une sorte d’injustice originelle » avant d’en retirer sa force, sa « part de folie » qui construira cet « ego fort et gourmand » nécessaire aux assises, la marque reconnaissable, d’après lui, des grands « pénalistes » et sur lequel il n’est pas le dernier à ironiser. Entre-temps, après une adolescence dans l’Avesnois, des études à la faculté de droit de Lille, un passage obligé à l’École des avocats où il dit s’être ennuyé ferme et d’où il est d’ailleurs sorti glorieusement dernier. Ce qui ne l’empêchera pas, comme c’est souvent le cas et c’est tant mieux, de trouver sa voie après quelques tâtonnements dans un tour de France des éventuelles collaborations pour entrer définitivement en religion dans le couvent des pénalistes avec, pour père abbé, un certain Alain Furbury, avocat de son état, son « mentor » et son « maître », qui lui a tout appris ou presque, le plus important en tout cas, le « placement des silences » et le « sens du rythme ».
3 Le pénal, c’est là où notre auteur va pouvoir exprimer sa vraie nature, à la fois juriste et artiste. On entend souvent dire que ce domaine des sciences humaines, ce n’est pas du droit, mais du récit en forme de fable morale destiné à convaincre une juridiction présumée sceptique. Tout au contraire et Éric Dupond-Moretti l’affirme hautement comme un principe liminaire à toute action quand on lui demande comment il est possible de défendre un assassin : « Primo : nous autres, pénalistes, ne faisons pas de morale, mais du droit. » Belle et forte proclamation qu’il faut absolument exprimer et répéter sans cesse en dehors même du monde judiciaire et des facultés. Notre homme l’applique d’ailleurs au quotidien dans des plaidoiries minutieusement préparées dont il nous dit en toute simplicité que leur élaboration est un « travail d’équipe », effectué au sein de son cabinet. Il cite les collaborateurs qui lui confectionnent le dossier à plaider en scrutant pièce à pièce les sacs de procédure à la recherche de « ce que personne n’a vu » et qu’il ira ensuite révéler soit, c’est le cas le plus souvent, pour la défense d’un accusé qu’il aura pu n’avoir jamais vu avant l’ouverture de l’audience, soit, cela lui arrive, au soutien de la partie civile, mais en se gardant bien de ne jamais se transformer en « procureur de droit privé » et en prenant bien soin de rester toujours l’avocat qu’il est, « condamné à plaider », comme une fatalité qui s’est abattue sur lui depuis l’exécution de Christian Ranucci le 28 juillet 1976 qui le décida à devenir avocat. Le sous-titre du livre prend tout son sens. Il a accepté que ce métier le tue à petit feu.
4 Cette procédure pénale, parfaitement maîtrisée, il s’en est fait une spécialité, redoutable et d’ailleurs redoutée. Mais il n’y a pas que de la technique juridique chez ce plaideur qui dit à juste raison qu’un procès ne se gagne pas à coup d’arguties. Il y a aussi cette science de l’audience qui fait que ce livre sent la cour d’assises, sa façon directe d’aborder les parties au procès, les témoins notamment, de les mettre en confiance en partant de loin pour leur faire dire parfois ce qu’ils n’avaient peut-être pas envie de révéler, cette voix rocailleuse, ces emportements, feints ou réels, ces silences, évoqués plus haut, essentiels mais qu’hélas aucun chroniqueur judiciaire, fût-il excellent, ne pourra restituer, sans oublier, comme pour envelopper le tout, les effets tirés de la robe, qui est maintenant celle… d’Alain Furbury ! Tout cela se déploie en treize rubriques qui se lisent d’une traite au fil des nombreuses affaires qui, tantôt sont simplement évoquées comme des souvenirs ou par ailleurs plus amplement traitées, d’où culmine bien sûr l’immense procès d’Outreau qui a tant marqué et imprègne encore notre région, ce « naufrage judiciaire » qui nous est bien connu maintenant et auquel un très long chapitre est consacré.
5 Il y a aussi dans ce livre un côté « Salut les copains » autour de cette « tribu » des pénalistes qui n’a pas l’air d’engendrer la mélancolie et dont, au contraire, les réunions sont toujours, à le lire, des « moments de fête » où fusent bons mots, rires et marques de tendresse entre ces gens qui savent combien la vie est mouvante et à quel point tout peut si vite basculer, tablées d’après-audiences (présidées par… Alain Furbury) et autres « cuites à la Blondin » – un chroniqueur plutôt cycliste que judiciaire –, tablées où d’aucuns se verraient bien s’asseoir. Ils sont tous là, ces amis, que le lecteur reconnaîtra comme en feuilletant un album de famille, la plupart sont des avocats de plus ou moins grand renom, mais il y a aussi quelques magistrats, j’ai même compté un avocat général. Il ne faudrait pas croire pour autant que la vie professionnelle de notre auteur soit un lit de roses. Certes, par moments c’est l’euphorie, les soirs d’acquittement ainsi qu’on l’imagine, mais auparavant il aura fallu plaider, autrefois « comme un cochon » et « mort de trouille », pendant dix ans en vomissant avant de prendre la parole, beaucoup plus voluptueusement aujourd’hui et non même sans une certaine jouissance… Après, il aura fallu attendre le verdict et quand il est mauvais, le coup de déprime, la solitude, l’hôtel. Éric Dupond-Moretti se dit lui-même « un artiste de variétés qui se produit dans les préfectures, au fil des galas plus ou moins relevés ». L’après-verdict, une pause à la station-service un sandwich au thon et un Coca « même pas light »… C’est fini, on remballe, pour une autre préfecture.
6 Il y a les amis et il y a aussi ceux d’en face, qui le sont moins ou pas du tout. Parmi eux beaucoup de magistrats – mais pas tous – sont exceptés du lot de ceux que l’auteur appelle les « grands juges ». On ne sait pas combien ils sont ni précisément qui ils sont, mais ce sont ceux qui sont « gourmands de la parole de l’avocat ». Les autres sont d’une taille inférieure et, au premier rang de ceux-là, à la place de choix, se tient le président de la cour d’assises, l’acteur central du procès pénal – l’acteur, et non l’arbitre qu’il devrait être -, celui qui construit l’audience, ordonne les débats avant de diriger, sinon d’orienter, le délibéré, distribue la parole, la donne ou la refuse comme il l’entend. Il fait songer à ce fameux président Delegorgue dont le nom est passé à la postérité pour ses répliques destinées à repousser les assauts de la défense dans le premier procès Zola en 1898 avec ses « la question ne sera pas posée », formule qu’il répétera des centaines de fois, ce qui ne lui évitera pas d’être finalement débordé et contourné par un ancêtre de notre auteur, Me Fernand Labori, un athlète de la barre, un lutteur, qui parviendra à ses fins, c’est-à-dire qu’à la suite d’une bévue d’un témoin on arrivera à parler de l’affaire Dreyfus, ce que Delegorgue voulait à tout prix éviter ! Eh oui, pour l’historien de la justice le livre d’Éric Dupond-Moretti est rempli d’échos, il y retrouve, confirmée, l’évolution de la procédure pénale depuis la Révolution et cet « intermittent du prétoire » qu’est le président, condamné, lui, à ne pas déplaire par trop d’acquittements me fait songer à cet autre qui, sévissant au milieu du xix e siècle, fut noté comme « excellent magistrat. Un seul acquittement, qui était inévitable, a été prononcé au cours de la session qu’il a présidée »… D’où le lien avec cette présidente d’assises citée dans le livre qui, à l’issue du verdict, sanglote « à gros bouillons » : « Un acquittement pour ma première affaire, vous vous rendez compte »… Mais il n’y a pas que le président de la cour d’assises dans les cibles de notre auteur, le ministère public en est une autre, la mieux placée en son sein étant l’avocat général, « mon ennemi, quand je suis en défense ». Et dans cette guérilla quasi constante avocats-magistrats ici remise en scène n’y a-t-il pas comme une revanche sur l’histoire, depuis la suppression de l’Ordre en 1790, sa lente et difficile restauration puis reconquête d’une liberté chérie après l’assujettissement humiliant sous le Premier Empire quand le bâtonnier était désigné par le procureur général et qu’il avait fallu faire mention des honoraires au bas des consultations et en donner reçu, jusqu’à la libération totale en 1830, un nouvel âge d’or pour les avocats marqué sur le plan judiciaire par cette autre étape essentielle lorsque, aux termes de la loi Constans, en 1897, l’avocat a pu assister son client en pénétrant dans le cabinet du juge d’instruction ? Le loup est entré dans la bergerie avait-on alors ressenti à la Cour de cassation… Aujourd’hui, c’est cette « bête noire » qui l’a fréquenté assidûment mais qui, maintenant, n’y entre plus aussi souvent que souhaité, faute de temps. Dans ces relations tendues avocats-magistrats, il faut encore et tout spécialement citer le chapitre « Coup fourré » qui relate un incident qui l’a profondément blessé, « le ciel me tombe sur la tête » quand, en 1993, il fut suspecté d’usage de stupéfiants par un juge d’instruction sur la foi de deux détenus, placé en garde à vue, son cabinet perquisitionné, sa voiture où l’on aurait décelé des traces d’héroïne et de nicotine fouillée de fond en comble, et qui ne dut son salut qu’à ses véhémentes protestations d’innocence, à l’intervention énergique de son bâtonnier, au soutien indéfectible du confrère qui l’aurait défendu… si le dossier avait eu quelque consistance !
7 On le voit, c’est un livre très vivant, très riche, rempli des heureuses formules d’un homme qui ne se veut pas un « auxiliaire de justice » mais un titulaire de justice, le livre d’un esprit libre et d’un homme généreux à la recherche du « juste » et qui se fait aussi, pour finir, réformateur dans l’espoir de bouger cette vieille machine judiciaire que les siècles ont bourrée d’arthrose. Au programme, ni plus ni moins que la séparation du siège et du parquet, une vieille rengaine à laquelle personne ne croit plus vraiment, la suppression de l’École nationale de la magistrature, facteur d’une endogamie pernicieuse, c’est plus neuf, mais il n’est pas sûr que cela soit très goûté à Bordeaux ni dans les pays, proches et lointains, qui s’en sont inspirés pour leur propre mode de recrutement, une formation commune des futurs avocats et magistrats qui préviendrait les conflits à venir, une belle utopie que contredit la réalité des facultés de droit… Une montagne que tout ceci, mais que notre sympathique « Bête noire » pourrait gravir, elle à qui rien ne semble résister mais qui pourrait, en attendant, nous écrire… un deuxième volume !
8 Jean-Pierre Royer,
9 doyen honoraire de la faculté de droit de Lille