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Article de revue

Les facteurs de l’abolitionnisme occidental. D’une démarche explicative à une approche compréhensive

Pages 91 à 102

Citer cet article


  • Grenouilleau, O.
(2010). Les facteurs de l’abolitionnisme occidental. D’une démarche explicative à une approche compréhensive. Droits, 51(1), 91-102. https://doi.org/10.3917/droit.051.0091.

  • Grenouilleau, Olivier.
« Les facteurs de l’abolitionnisme occidental. D’une démarche explicative à une approche compréhensive ». Droits, 2010/1 n° 51, 2010. p.91-102. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-droits-2010-1-page-91?lang=fr.

  • GRENOUILLEAU, Olivier,
2010. Les facteurs de l’abolitionnisme occidental. D’une démarche explicative à une approche compréhensive. Droits, 2010/1 n° 51, p.91-102. DOI : 10.3917/droit.051.0091. URL : https://droit.cairn.info/revue-droits-2010-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/droit.051.0091


Notes

  • [1]
    Sur la question, on pourra consulter les chapitres 4 et 5 de notre Les Traites négrières (Paris Gallimard, 2004, coll. « Folio histoire », 2006) dont les analyses ne sont pas ici reprises, mais plutôt complétées et mises en perspective.
  • [2]
    « In May 1787 the only public notice taken of this great cause was by this committee of twelve individuals » (comme le nombre des apôtres), « of whom all were little known to the world except Mr Granville Sharp. But in July 1788, it had attracted the notice of several distinguished individuals in France and Germany, and in our own country it had come within the notice of the government, and a branch of it has undergone a parliamentary discussion and restraint. It has arrested also the attention of the nation, and it had produced a kind of holy flame, or enthusiasm, and this to a degree and to an extent never before witnessed. Of the purity of this flame no better proof can be offered, than that even bishops deigned to address an obscure committee, consisting principally of Quakers, and that churchmen and dissenters forgot their difference of religious opinions, and joined their hands, all over the kingdom, in this support » (Clarkson Th., The History of the Rise, Progress and Accomplishment of the Abolition of the African Slave Trade by the British Parliament – 1808 –, Londres, Frank Cass, 1968, vol. 1, p. 572).
  • [3]
    Rôle véritable et essentiel, malgré ce que l’on peut encore parfois lire chez des auteurs s’obstinant toujours à comprendre le chapitre XV de l’Esprit des Lois (1748) au premier degré (pour une analyse à la fois actualisée, érudite et nuancée de la question, voir Ehrard J., Lumières et esclavage. L’esclavage colonial et la formation de l’opinion publique en France au xviiiesiècle, Bruxelles, André Versaille, 2007). Notons cependant que, de manière peut-être moins argumentée, Jean Bodin avait, dès 1576, dans les Six Livres de la République, également vigoureusement dénoncé l’institution.
  • [4]
    Ils décrirent en effet souvent les abolitionnistes comme des individus généreux mais dangereux (car incitant à la révolte et susceptibles de conduire leur pays à la ruine), désintéressés et déraisonnables. Représentant d’un autre mouvement, à la fois clairement opposé à l’esclavage et très critique vis-à-vis des abolitionnistes, l’économiste Gustave de Molinari tendit lui aussi à faire des abolitionnistes des hommes qui, minoritaires et convaincus de la justesse de leur action, surent braver tous les obstacles afin de soulever l’opinion : « Peu nombreux à l’origine, en butte aux agressions les plus violentes, traqués comme des bêtes fauves dans les pays à esclaves, les abolitionnistes finirent cependant par obtenir, du plus grand nombre des nations civilisées, une adhésion formelle à leurs principes et un concours, malheureusement trop peu éclairé, pour l’accomplissement de leur œuvre » (Dictionnaire de l’économie politique, entrée « Esclavage », Paris, Guillaumin, 1852, t. 1, p. 716).
  • [5]
    H. Deschamps, Histoire de la traite des Noirs de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 1970, p. 155.
  • [6]
    Du moins pas directement, ni lors du jubilée de Georges III (1809), ni lors des festivités relatives au centenaire de l’accession au pouvoir de la dynastie des Hanovre (1814), comme l’indique Seymour Drescher (« Whose Abolition? Popular Pressure and the Ending of the British Slave Trade », Past and Present, no 143, 1994, p. 136-166, not. p. 156-159).
  • [7]
    A History of European Morals, Londres, Longmans Green, 1869, t. 1, p. 161.
  • [8]
    F. Furstenberg, « Atlantic Slavery, Atlantic Freedom: George Washington, Slavery and Abolitionism », à paraître. Voir aussi, du même auteur, In the Name of the Father. Washington’s Legacy, Slavery and the Making of a Nation, New York, Penguin Press, 2006.
  • [9]
    Ch. Darwin, La descendance de l’homme, 1871 ; Ch. Letourneau, L’évolution de l’esclavage dans les diverses races humaines, 1897.
  • [10]
    Bodin va plus loin puisqu’il indique que l’esclavage est pratiquement contraire à l’esprit de toute religion. Une distinction pourrait aussi être établie entre un accent mis, côté catholique, sur le rôle « civilisateur » de l’Église comme institution (voir l’encyclique In Plurimis de Léon XIII, en 1888, les discours du cardinal Lavigerie, et des études comme celles de Henri Wallon – Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, Paris, 1847, 3 vol.), et, côté protestant, sur une association entre parole biblique, médiation pastorale et engagement souvent militant du fidèle.
  • [11]
    L. Ragatz, The fall of the Planter Class in the British West Indies (New York, 1928); Williams E., Capitalism and Slavery (– 1944 – New York, Capricorn, 1966 ; traduit en Capitalisme et esclavage, Paris, Présence Africaine, 1968).
  • [12]
    Très vite, cependant, la Grande-Bretagne devint un partenaire économique privilégié des États-Unis.
  • [13]
    On trouve quelques annotations à ce sujet chez le géographe Yves Lacoste, et des commentaires fournis de Serge Daget dans la thèse qu’il consacra à la répression française de la traite négrière (Les croisières françaises de répression de la traite des Noirs sur les côtes occidentales de l’Afrique, 1817-1850, Paris, Karthala, 1987). Mais les sources disponibles sur la question sont loin d’avoir été totalement exploitées. Sur la manière dont l’argument du complot a pu être utilisé, voir notre « Abolitionnisme et idée nationale : divorces et compromis, France, 1789-1831 », dans Abolir l’esclavage. Un réformisme à l’épreuve, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 185-206.
  • [14]
    Pour le détail d’interprétations mobilisant aussi bien freudisme que lutte des classes, voir le chap. 4 de notre Les traites négrières.
  • [15]
    Les italiques sont de nous. « Le fait colonial corrompt la perception de la réalité, il masque la profondeur historique des populations colonisées tout en privilégiant certaines facettes du pays colonisateur, de son action et de ses motivations […]. Administrateurs coloniaux et responsables politiques du 19e siècle […] promurent au rang de message essentiel à transmettre aux populations de nouveaux libres le principe de “l’oubli du passé” […]. On est […] surpris de constater aujourd’hui comme un retour en arrière au sujet de l’abolitionnisme, comme si l’on renonçait à faire progresser la recherche à la suite du silence constant des sources au sujet des esclaves eux-mêmes », écrit N. Schmidt, dans un passage intitulé « la vulgate », où, donnant l’impression de passer en revue toute l’historiographie relative au sujet, elle la résume à un « mythe » à « remettre en cause » (L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combat, xvie-xxesiècles, Paris, Fayard, 2005, p. 17-19).
  • [16]
    Je pense notamment à la comparaison qu’elle suggère entre une partie du discours abolitionniste et celui, actuel, relatif à la logique de l’urgence, au « droit d’ingérence » et à une vision manichéenne d’un monde partagé entre sauveurs et victimes. Idées que l’on retrouve dans l’analyse de discours apparemment aussi différents que ceux du protestant britannique Clarkson et du cardinal Lavigerie, bras droit du pape Léon XIII (Erman M., Pétré-Grenouilleau O., Le Cri des Africains. Regards sur la rhétorique abolitionniste, Houilles, Manucius, 2009).
  • [17]
    M. Guyvarc’h, « Entre dénonciation et esthétique : courant abolitionniste et romantisme français », dans O. Pétré-Grenouilleau, Abolir l’esclavage. Un réformisme à l’épreuve, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 293-309.
  • [18]
    Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire, Paris, Albin Michel, 2001, p. 15.
  • [19]
    Sur tous ces points, on se reportera à Ehrard (J.), Lumières et esclavage, op. cit.
  • [20]
    Le cas d’esclaves ou d’anciens esclaves brésiliens impliqués dans la traite sur les côtes d’Afrique, au xixe siècle, est bien connu. Beaucoup moins, mais tout aussi édifiant, est celui mis à jour par Randy Sparks dans son Les deux princes de Calabar, Bécherel, Les Perséides, 2007.
  • [21]
    Pétré-Grenouilleau (O.), « Slave Resistance and Abolitionism: A Multifaceted Issue », dans Drescher (S.), Emmer (P.), (éd.), Who Abolished Slavery ? Slave Revolts and Abolitionism, New York, Berghahn Books, 2010, p. 155-162 ; Pétré-Grenouilleau O., « Révoltes et révolutions : le prisme de l’esclavage colonial », dans Poussou J.-P., dir., Le bouleversement de l’ordre du monde. Révoltes et révolutions en Europe et aux Amériques à la fin du xviiiesiècle, Paris, Sedes, 2004, p. 253-294 ; « modes de sortie de l’esclavage », dans La fin du statut servile ?, XXXe colloque du girea, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2008, vol. II, p. 511-540 ; « Processes of Exiting the Slave Systems : a Typology », dans Dal Lago E., Katsari C., Slave Systems. Ancient and Modern, Cambridge, cup, 2008, p. 233-264.
  • [22]
    Dans le monde anglo-saxon, c’est peut-être Marcus Rediker qui, par son côté systématique, représente le mieux cette approche, l’histoire étant perçue comme la lutte binaire opposant tous les exploités (pauvres, marins, esclaves…) à tous les nantis (négriers, esclavagistes, capitalistes, bourgeois…) : Rediker (M.), Linebaugh (P.), The Many-Headed Hydra. Sailors, Slaves, Commoners and the Hidden Hidtory of the Revolutionary Atlantic, Boston, Beacon Press, 2000.
  • [23]
    D. B. Davis, Slavery and Human Progress, New York, Oxford University Press, 1984 ; Drescher, S., Econocide. Economic Development and the Abolition of the British Slave Trade, Pittsburgh, Pittsburgh University Press, 1977 ; Thompson, E. P., « The Moral Economy of the English British Crowd in the Eighteenth Century », Past and Present, 50, février 1971, p. 76-136.
  • [24]
    Mais aussi dans la belle Sociologie de l’expérience, de François Dubet (Paris, Le Seuil, 1994).
  • [25]
    Abolir l’esclavage, op. cit.
  • [26]
    Notamment sur les archives et les débats parlementaires français entre 1814 et 1848. Avec un linguiste, nous avons aussi essayé de comparer la rhétorique à l’œuvre dans deux textes renvoyant à des contextes choisis parce qu’ils étaient différents : un texte d’un abolitionniste protestant anglais (Clarkson) essayant, en 1821, de convaincre ses contemporains de se mobiliser contre la traite par l’Atlantique, et l’un des discours du cardinal Lavigerie, destiné, en 1888, à entraîner les catholiques français et Européens dans une « croisade » contre la traite et l’esclavage en Afrique noire (Erman, M., Pétré-Grenouilleau O., Le cri des Africains, op. cit.).

À partir du dernier tiers du xviiie siècle s’organisent divers mouvements, à la fois dans un cadre national et international, dont l’objectif, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, est de mettre un terme définitif à la traite (commerce des esclaves) et à l’esclavage, les deux institutions étant condamnées dans leur principe même. Depuis cette époque de multiples travaux ont été consacrés à la question des facteurs ayant permis l’émergence de ce mouvement sans précédent. En quoi y a-t-il néanmoins « problème » en la matière, et comment tenter éventuellement d’y répondre ? Telles seront les deux questions auxquelles nous essaierons ici de réfléchir. Les lectures des sources de l’abolitionnisme occidental que l’on peut qualifier de « classiques » seront d’abord présentées, en insistant sur le travers consistant à vouloir généralement rechercher le facteur ultime, la cause essentielle ou prédominante. La question des limites de ce type d’approche et ce que l’on peut entendre par approche « compréhensive » sera ensuite abordée.
Sans entrer dans le détail des justifications apportées par les uns et les autres, essayons tout d’abord d’établir une typologie des principales explications avancées, depuis les premiers écrits sur la question, c’est-à-dire la fin du xviiie siècle. Quatre manières d’appréhender le sujet peuvent alors être distinguées. Chacune associe une thématique, une période d’exercice et un soubassement idéologique relativement bien délimités. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, quelques chevauchements…


Date de mise en ligne : 13/10/2015

https://doi.org/10.3917/droit.051.0091

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