Recevoir la parole comme un Sacre du printemps
- Par Claude Ponti
Pages 7 à 9
Citer cet article
- PONTI, Claude,
- Ponti, Claude.
- Ponti, C.
https://doi.org/10.3917/delib.013.0007
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- Ponti, C.
- Ponti, Claude.
- PONTI, Claude,
https://doi.org/10.3917/delib.013.0007
1L’actualité de l’enfance m’est hyper-violente. Tout y parle tellement fort de viol et d’inceste que moi, aussi, je prends des flashs cataclysmiques de retours de mémoire vivante.
2Pourtant, je faisais avec. Je savais, et je sais faire avec. Sublimer, trouver un équilibre, réenvisager la confiance dans l’autre et en soi comme possible. Domestiquer, éduquer, naviguer. Je sais faire. Mais il y a toujours un petit coin de mémoire non morte, ultra-puissante qui explose en surface consciente quand l’occasion se présente. Occasion qui enfle depuis des mois. Par #Metoo et ses répliques comme celles des tremblements de terre. L’effroyable quantité de murmures hurlés enfin.
3J’ai fait une crise d’empathie. J’ai épongé toutes les douleurs et déchirures que je lisais ou rencontrais. J’ai failli me dissoudre. Je n’avais plus aucune réserve nerveuse ou psychologique. J’étais la plaie infinie de l’inceste.
4J’ai de la ressource. Je me rétablis sur mes bases, mes appuis, la certitude de mes doutes. Je sais qu’on ne « guérit pas » de l’inceste, que ce n’est pas une maladie. C’est un fait. Et les faits, je fais avec. Il y a mille chemins pour y arriver. C’est ardu, déséquilibré, vacillant, souvent à recommencer. Mais c’est là que, justement, c’est un chemin.
5Il est faux de croire qu’on n’a pas eu d’enfance, ou qu’elle nous a été volée. On a toutes et tous eu une enfance. La nôtre fut merdique. Mais ce fut la nôtre. De même qu’un père absent n’est pas un père qui n’existe pas, c’est un père qui n’est pas présent. Nos enfances de catastrophe sont des enfances au cours desquelles la confiance, l’amour de soi et des autres n’étaient pas présents. Démolis avant de se construire.
6Je me rétablis, certainement encore plus fort qu’avant. Mais qu’on ne s’y trompe pas, j’ai la rage. La rage a été un de mes moteurs salvateurs. Elle ne m’a jamais quitté. Pour réussir à être moi et plus jamais leur objet, leur outil, leur sex-toy, elle ne m’a jamais quitté. Pour vouloir voir condamnés à des années de prison ces prédateurs, manipulateurs, jouisseurs de la puissance, de l’autorité, de la possession, j’ai la rage. Contre ces initiateurs infâmes initiant à la perte de soi, à la dévastation silencieuse, à l’errance d’être, j’ai la rage.
7La parole se libère, dit-on, joli cliché. Un, il y a longtemps qu’elle hurle, la parole. Deux : ce sont les oreilles qu’il faut libérer.
8Dans ce tabou de l’inceste, la difficulté vient de celles et ceux qui ne voient pas, qui n’entendent pas, qui murent leur empathie, quelles que soient leurs « raisons » que la raison ne connaît pas.
9Toutes ces voix, qui enfin arrivent à dire et à demander réparation, m’ont bouleversé par l’énormité de la souffrance exprimée. Mais si on les écoute bien, ces voix chantent aussi. Elles chantent l’éveil ou le réveil, le retour à la possession de soi, la cessation de l’isolement. La narration, enfin. Ces voix sont un Sacre du printemps inéluctable, puissant et doux. Douloureux et apaisant.