Article de revue

Le délitement de l’État de droit, cause et conséquence du populisme

Pages 64 à 71

Citer cet article


  • Schoettl, J.-É.
(2021). Le délitement de l’État de droit, cause et conséquence du populisme. Administration, 270(2), 64-71. https://doi.org/10.3917/admi.270.0064.

  • Schoettl, Jean-Éric.
« Le délitement de l’État de droit, cause et conséquence du populisme ». Administration, 2021/2 N° 270, 2021. p.64-71. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-administration-2021-2-page-64?lang=fr.

  • SCHOETTL, Jean-Éric,
2021. Le délitement de l’État de droit, cause et conséquence du populisme. Administration, 2021/2 N° 270, p.64-71. DOI : 10.3917/admi.270.0064. URL : https://droit.cairn.info/revue-administration-2021-2-page-64?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/admi.270.0064


Notes

  • [1]
    Conseil d’État, Référés, 21 janvier 2021, CIMADE et autres ; Association des avocats pour la défense des étrangers et autres.

Populisme et État de droit sont fréquemment opposés par les commentateurs de la scène politique.
À y regarder de près, les deux notions entretiennent pourtant des rapports intimes : la perte de confiance populaire dans l’État de droit, conséquence de la rétraction des fonctions régaliennes, nourrit le populisme (I). Mais celui-ci, par ses excès, contribue au délitement des institutions (II).

I – La perte de confiance populaire dans l’État de droit, conséquence de la rétraction des fonctions régaliennes, nourrit le populisme

1 La référence méprisante au « populisme » participe d’une rhétorique élitaire tendant à dévaloriser tout projet politique prenant pleinement en compte les aspirations de nos concitoyens dans les domaines qui les intéressent de près, et particulièrement dans ceux qui touchent à la continuité et à l’identité de la Nation.

2 L’usage polémique du mot populiste est incontournable quand il s’agit de disqualifier tout projet, toute idée qui, cherchant à traduire politiquement une aspiration populaire, remet en cause les certitudes de l’establishment. Comme le dit Hubert Védrine (Figaro du 6 janvier 2021), « le populisme c’est quand le peuple ne vote plus de la manière que les élites voudraient qu’il vote ».

3 Cette fracture entre peuple et élites se marque dans divers domaines essentiels : la sécurité (A), l’immigration (B), l’économie (C), le déclassement (D), l’Europe (E) et la Nation (F).

A – La sécurité

4 Dans la vision populaire des questions de sécurité publique, aucune opposition n’existe, au contraire, entre État de droit et ordre public. Tel n’est pas le point de vue de l’intelligentsia. Ce malentendu commence avec une question de majuscule.

5 État de droit ou état de droit ? Avec ou sans majuscule ? Le commun des mortels comprend l’état de droit (avec une minuscule) comme un état de la société dans lequel l’État fait respecter le droit, au besoin par la force légale. Pour les élites libérales et éclairées, l’État de droit (avec une majuscule), c’est autre chose : c’est l’État soumis au droit, et plus précisément au juge.

6 Les deux sens devraient aller de pair dans une démocratie assagie. Au travers des moyens de la police et de la justice, l’État devrait être en mesure de protéger efficacement les honnêtes gens contre les prédateurs et les criminels. Sans pouvoir faire n’importe quoi pour autant. On connaît la formule de Paul Valéry : « Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons ». Mais où placer le curseur ?

7 Là réside l’un des principaux malentendus surgis de nos jours entre le peuple et les élites dirigeantes et sermonnantes. Car l’État de droit, tel qu’il s’est cristallisé depuis que les droits fondamentaux sont devenus notre religion officielle, ne répond plus qu’incomplètement à cette demande populaire d’ordre et de protection.

8 Les affaires de squat de domiciles privés en sont la parfaite illustration. Pour la doxa, le droit de propriété est à concilier avec le droit au logement et avec le respect de la vie privée et familiale des occupants ; et l’évacuation forcée ne doit être pratiquée qu’en vertu d’un mandat judiciaire, délivré à l’issue d’une procédure contradictoire. Pour la majorité de nos compatriotes, la protection juridique accordée aux squatters fait injure à l’état de droit et seul le déguerpissement des squatters, promptement mis en œuvre par le préfet, est de nature à protéger leurs victimes, souvent des retraités modestes.

Description de l'image par IA : Doigt appuyant sur une touche de clavier avec le texte "Le populisme".
© momius

9 Quand on parle du droit, on parle le plus souvent de la jurisprudence. La procédure pénale, la législation fiscale, les règles relatives aux traitements de données personnelles, sont en grande partie dictées depuis une quarantaine d’années par la jurisprudence des cours suprêmes. Celle-ci formate les politiques publiques. De Gaulle aurait-il pu l’imaginer ?

10 Les politiques acquiescent tacitement. Les seuls à s’en émouvoir, généralement des personnalités taxées de « populistes », prennent des engagements que seul pourrait tenir un État intérieurement et extérieurement souverain.

11 Les gens ordinaires, quant à eux, ne perçoivent que confusément le phénomène. Ils ont bien sûr des doléances contre l’impuissance de l’État et la faiblesse de la justice, mais ils attribuent celles-ci à des causes contingentes (insuffisance des moyens humains et matériels, erreurs commises par l’administration ou par les tribunaux, corruption). Ils pensent encore naïvement que l’État de droit c’est d’abord un État qui les protège et veille souverainement à leur sécurité.

12 La majorité de la doctrine vit sur une autre planète : ce qui menace l’État de droit, pour elle, c’est moins le terrorisme que l’état d’urgence.

13 Cette rétraction des fonctions régaliennes s’accomplit au nom de principes humanistes, certes, mais au détriment des aspirations de la population et des intérêts supérieurs de la Nation. Pour s’épargner d’en découdre, la République cède le terrain aux furieux de tout poil, désespérant le citoyen. Face au séparatisme islamiste, à la voyoucratie des quartiers, aux déchaînements corporatistes, aux squatters, aux bloqueurs, aux black blocs et aux zadistes, elle est comme tétanisée.

14 Prix à payer pour garder immaculé l’État de droit, disent nos maîtres à penser. Déclin de l’état de droit, pensera la majorité de nos concitoyens, aujourd’hui incrédules, mais qui, demain, faute de se sentir protégés, estimant rompu le pacte social, se tourneront vers ceux qui leur promettent la restauration d’un État fort.

15 Face à l’islamisme radical, comme face à l’ensauvagement de certaines franges de la société et à l’explosion des comportements incivils et frauduleux, l’État de droit a besoin d’être non suspendu, mais beaucoup mieux armé. Mieux armé pour n’être ni bafoué aujourd’hui par les nuisibles et les fanatiques, ni liquidé un jour par l’exaspération populaire.

B – L’immigration

16 La majorité de nos concitoyens souhaite une pause migratoire, un rétablissement de la frontière. Non pas un mur, mais un filtre. Nos grands principes, inscrits dans le droit et dans nos conceptions humanitaires, s’y opposent. Ce veto principiel à une aspiration populaire constante est-il durablement soutenable sans dommage pour la démocratie ?

17 Ainsi, est-il satisfaisant, dans une démocratie représentative, qu’un élément aussi significatif de la politique migratoire que le regroupement familial soit imposé par les cours suprêmes nationales (y compris au plus fort de la pandémie [1]) et supranationales, au regard de principes intangibles, plutôt qu’assumé par les représentants du peuple et ajusté par eux en fonction de l’évolution des circonstances et du degré de consentement de la Nation ?

18 Bien sûr, comme l’Histoire nous l’a appris, la démocratie ne saurait se réduire à la volonté majoritaire qui peut être tyrannique et dont les risques de dérapage sont redoutables. Les chartes des droits et les juges qui en assurent le respect effectif sont de nécessaires garde-fous.

19 Mais doivent-ils être les corsets d’une volonté populaire constamment manifestée sur des sujets qui la touchent le plus directement, parce qu’ils ont trait à la continuité de sa culture et à la pérennité de son mode de vie ? Or c’est bien la situation à laquelle nous sommes parvenus, en France comme dans la plupart des pays occidentaux.

C – L’économie

20 La désindustrialisation de la France, depuis une trentaine d’années, est en grande partie la conséquence de la mondialisation. Elle est consternante, qu’on la mesure dans le temps ou par comparaison à notre voisin-étalon, l’Allemagne.

21 La crise sanitaire nous en a fait toucher du doigt les conséquences les plus humiliantes et les plus inquiétantes. Avant elle, le naufrage des banlieues, le mal-être des périphéries et le mouvement des gilets jaunes nous en avaient révélé les effets sociaux délétères.

22 L’agriculture française, elle aussi, a amorcé son déclin, puisque, en 2019, la balance agricole française a été pour la première fois déficitaire depuis un demi-siècle.

23 Un consensus se dégage, et c’est heureux, sur la reconquête de notre souveraineté économique dans les secteurs essentiels ou sur les maillons essentiels des activités productrices. Mais les politiques économiques sont un art d’exécution. La souveraineté économique, quel en est le mode opératoire ? C’est tout un logiciel qu’il faut revoir.

24 À l’occasion de la crise sanitaire, l’élite libre-échangiste découvre les graves inconvénients que présente la délocalisation de notre appareil productif. Les gens ordinaires s’en étaient aperçus avant, au travers de la dégradation de leurs perspectives d’avenir. Leur avenir et surtout celui de leurs enfants.

D – Le déclassement

25 Comme nous le rappelle Christophe Guilluy depuis des années, les classes populaires « françaises de souche » ont subi un exode forcé, qui est à la fois géographique, économique et culturel.

26 Cet exode les a insécurisées et séparées de deux autres composantes du corps social : celle des banlieues immigrées et celle des métropoles gentrifiées.

27 Cette « France périphérique » ne se reconnaît plus dans le projet politique des classes dirigeantes, lesquelles, comme le souligne Christophe Guilluy, « n’ont toujours pas pris la mesure du gouffre idéologique et culturel qui les sépare désormais des classes les plus modestes ».

28 Outre qu’elle se sent étrangère aux populations immigrées comme aux « nowhere » des métropoles, la France périphérique est celle des plans sociaux et des fins de mois difficiles. Sur le plan électoral, c’est celle de l’abstention ou du vote RN. Elle s’organise en une sorte de « contre-société », explique encore Christophe Guilluy, pratiquant un « réenracinement social et culturel » et cultivant un « capital d’autochtonie », aux antipodes des idéaux de mobilité et d’ouverture prêchés par les élites mondialisées. Ce retranchement se double d’un ressentiment de plus en plus obsidional à l’encontre du reste de la société. Il débouche volontiers sur le complotisme, réseaux sociaux aidant.

29 Un tel retranchement est doublement problématique pour la communauté nationale : d’abord parce qu’il ajoute aux maux des intéressés en accentuant leur malaise et en compromettant leur participation à la résolution de leurs problèmes ; ensuite parce qu’il rompt leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale, les conduisant au rejet de la solidarité. Rejet qui se manifeste en particulier dans leur attitude à l’égard des prélèvements obligatoires. Une société trop hétérogène renâcle aux transferts sociaux.

30 Il est donc tout aussi vital pour la France de résorber la fracture qui la coupe de sa périphérie que de beaucoup mieux intégrer sa population immigrée.

E – L’Europe

31 La Constitution a été modifiée à plusieurs reprises pour permettre de ratifier les traités européens et opérer les vagues successives de transferts de compétences : traité de Maastricht en juin 1992 ; accords en matière de droit d’asile en novembre 1993 ; traité d’Amsterdam en janvier 1999 ; mandat d’arrêt européen en mars 2003 ; traité constitutionnel européen en mars 2005 ; traité de Lisbonne en février 2008.

32 Ces abandons de souveraineté se heurtent à une réticence populaire croissante, puisque le traité de Maastricht n’est approuvé que de justesse lors du référendum de septembre 1992 : 13.165.475 ouis, 12.626.700 nons et 904.451 blancs et nuls. Le total des nons, blancs et nuls – 13.531.151 – dépasse donc le nombre des ouis. Quant au traité « établissant une Constitution pour l’Europe », il est rejeté lors du référendum de mai 2005.

33 Toutefois, ces transferts sont désirés par les élites politico-économico-médiatico-intellectuelles. Au besoin, celles-ci passent outre à la volonté populaire, en admettant la ratification, par voie parlementaire, d’un traité (celui de Lisbonne) presque identique à celui rejeté par référendum trois ans auparavant.

34 Ce qui fait problème, en définitive, ce ne sont ni la construction européenne en soi, ni même l’existence d’un droit européen, mais le fait que celui-ci prétende, par l’action du juge et des autres organes de l’Union, faire régner la Morale et le Marché en faisant fi des intérêts et sentiments nationaux.

35 C’est le logiciel abstrait ainsi « chargé » dans le droit européen (charte européenne des droits fondamentaux, droit européen de la concurrence…) qui bride (et brime) les souverainetés nationales. Et non seulement les souverainetés nationales, mais encore ce qui pourrait constituer, pour reprendre une idée chère à Emmanuel Macron, une esquisse de volonté souveraine européenne.

36 On le voit en matière migratoire, comme en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée. On le voit aussi dans le domaine des relations économiques internationales, où les organes de l’Union, pour des raisons de principe, ont toujours voulu jouer l’élève modèle du libre-échange et n’ont jamais tenté de favoriser la constitution de champions industriels européens (voir le veto mis par la Commission au rapprochement entre Alstom et Siemens).

37 Récents avatars de ce fondamentalisme porté par les organes de l’Union : en décembre 2020, l’invraisemblable ingérence de la Commission dans un processus législatif national en cours, lorsqu’elle demande au gouvernement français, sans base légale, des explications sur l’article 24 de la proposition de loi « sécurité globale », adoptée par les députés et transmise au Sénat, au motif que cette disposition poserait problème au regard de la liberté de la presse, valeur protégée par les traités ; ou encore, en janvier 2021, les conclusions surréalistes de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union, selon lesquelles la directive 2003/88/CE relative au temps de travail s’applique aux membres des forces armées ; ou encore les récriminations des eurodéputés et de la Commissaire aux Affaires intérieures contre les premières velléités de l’agence Frontex d’assurer sa mission de garde-frontière sans se borner au sauvetage en mer…

38 Ce qui suscite le malaise, c’est le déplacement de pouvoir qu’opère la construction européenne, telle qu’elle est conduite depuis une quarantaine d’années, vers des organes technocratiques et juridictionnels dont les décisions s’imposent sans recours et de façon pérenne, hors de tout débat démocratique concret, loin des peuples et de leurs représentants et dans un sens systématiquement défavorable à l’exercice des fonctions régaliennes, que ce soit par les États ou au niveau de l’Union.

39 Il faut que nos élites intériorisent une fois pour toutes cette évidence : le patriotisme européen n’existe pas. S’il y a racines culturelles communes, s’il y a civilisation partagée, il n’y a pas sentiment de commune appartenance entre peuples européens. Comment d’ailleurs espérer créer un demos européen (qui voudrait que Suédois, Italiens, Maltais, Hongrois, Croates, Irlandais, etc., « fassent nation » tous ensemble) si les Catalans ne veulent plus « faire nation » avec les Espagnols, si les Écossais veulent « faire nation » à part ? Ce ne sont pas les oukases ultralibérales ou droits-de-l’hommistes des organes de l’Union qui favoriseront l’éclosion de ce demos.

40 La démocratie ne se vit pleinement que dans un cadre national. Il est devenu vital, pour l’Europe réelle, qui n’est pas celle des échafaudages institutionnels, des procédures bureaucratiques, du wishful thinking et des principes désincarnés, de se réconcilier avec les nations en modifiant les traités actuels pour donner un rôle moteur aux coopérations concrètes et à géométrie variable entre États-membres.

F – La Nation

41 À force d’expulser la Nation de notre modèle de vie commune, le nationalisme revient au galop sous des formes dégradées, miniaturisées, mais virulentes, mesquines (nous ne voulons pas payer pour les autres) ou haineuses.

42 Les mêmes beaux esprits qui trouvent obscène la simple référence à l’identité nationale française s’inclinent avec respect devant les micro-nationalismes, comme ils le font par ailleurs devant les desideratas des minorités ou les prétentions communautaristes. La même bien-pensance qui déclare l’État de droit en danger à la moindre mesure sécuritaire, enregistre sans broncher son absolue transgression, il y a trois ans, par les séparatistes catalans.

43 Quel est le fil conducteur de ces inconséquences ? La haine de l’État nation. Pense-t-on que c’est en liquidant les vieilles nations qu’on construira un monde débarrassé de ses vieux démons ? L’idée de nation est comme une hormone, dont l’insuffisance provoque la déréliction de l’organisme, mais dont l’hyper-sécrétion produit un dérèglement inverse.

44 Regagner la confiance du peuple, c’est retrouver le chemin de la Nation.

II – Le populisme n’est pourtant pas le remède idoine à l’érosion de la souveraineté nationale. Par ses excès, il contribue au contraire au délitement des institutions

45 Comme l’illustre la lamentable occupation du Capitole américain, le 6 janvier dernier, le rejet des institutions sous le coup des émotions collectives, inhérent au populisme, menace aussi sûrement l’État que son lent étouffement par la bien-pensance élitaire.

46 Par « populisme » nous entendons ici une pulsion collective explosive. Dans cette acception, « populiste » est à « populaire » ce que « islamiste » est à « islam ». Il réside dans l’exacerbation de passions tristes et de vues simplistes ou manichéennes.

47 Ce populisme se manifeste par la violence des foules en colère (A). Son emportement anti-système, illustré par un mouvement comme celui des gilets jaunes (B), se traduit par une revendication confuse de démocratie directe (C). Ce populisme est le fonds de commerce de partis tribuniciens et d’entreprises démagogiques, dont l’action peut emboliser la démocratie (D).

A – Les foules en colère

48 La violence politique contemporaine s’inscrit dans la longue séquence des agressions dont sont l’objet depuis plusieurs années élus, autorités administratives et forces de l’ordre.

49 Elle fait l’objet, de la part de certains secteurs de l’opinion, des médias, des milieux politiques et intellectuels, quand ce n’est pas de la justice, d’une forme de compréhension. Cette virulence, cette violence, ne sont-elles pas l’expression d’une rébellion désespérée contre la façon dont sont gérées les affaires publiques ? Ne répondent-elles pas à la violence diffuse que subissent les perdants du système ? N’est-ce pas le seul moyen de se faire entendre lorsqu’on n’a pas voix au chapitre ?

50 Compréhension ambivalente, car la violence politique n’en est pas moins communément déplorée et considérée à juste titre comme une rupture du pacte démocratique, susceptible de conduire aux pires régressions.

51 Comment en est-on arrivé là ?

52 Une première explication est que la violence politique est indissociable de la violence tout court. Or celle-ci est partout présente dans la vie contemporaine : dans la culture, au travers des fictions et de la musique urbaine ; dans nos villes, avec la délinquance quotidienne, les sévices domestiques, les bandes, la criminalité organisée et le terrorisme ; dans les débats, avec la généralisation de l’invective ; dans la détérioration des liens de civilité ordinaire, imputable à toute une série de facteurs de désocialisation (atomisation des individus, dépérissement de l’autorité, panne de la transmission, crise du système scolaire, dislocation des structures d’intégration traditionnelles que constituaient la famille élargie, le village, le syndicat, l’église ou la conscription).

53 Des secteurs entiers de la population, déconnectés des valeurs humanistes professées par les élites, vivent en situation d’anomie. La civilité se dégrade à mesure que la société se tribalise et que se perd le sentiment du commun. La guerre de chacun contre tous une fois ouverte, la violence politique s’engouffre dans la brèche.

54 La violence politique contemporaine présente cependant des traits spécifiques.

55 Tout d’abord, à la différence des violences politiques du passé, ce n’est pas une violence révolutionnaire. Elle ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise du pouvoir. Elle exprime certes un rejet véhément de l’ordre établi, mais ne cherche pas à le renverser, moins encore à ériger une société nouvelle sur les ruines de l’ancienne. De caractère plus anarchiste que classiste, elle s’en prend au système politique beaucoup plus qu’aux structures socio-économiques.

56 En deuxième lieu, la violence politique contemporaine survalorise les enjeux politiques, dans le même temps qu’elle conspue la politique. Le paradoxe n’est qu’apparent, car on n’exècre que ce qu’on tient pour crucial.

57 S’ils s’attaquent symboliquement et matériellement à tout ce qui représente les institutions, c’est que les nouveaux enragés prennent celles-ci très au sérieux, exagérant d’ailleurs leur pouvoir. On pouvait croire la politique désenchantée par l’évaporation des utopies du siècle passé. L’élévation du niveau d’instruction, le triomphe de la dérision et du scepticisme, le dépérissement des grands partis, l’avènement de l’individualisme et du consumérisme ne devaient-ils pas conduire nos concitoyens à chercher les solutions à leurs problèmes en développant leur autonomie individuelle ou en s’associant au sein de la société civile, plutôt qu’en interpellant la collectivité ? La fin des idéologies ne devait-elle pas conduire à l’assagissement du politique ? La conjecture de Fukuyama s’est révélée aussi inexacte au sein de la Nation que dans les relations internationales.

58 Tout se passe au contraire comme si, plus le psychisme collectif a des raisons objectives de se dégriser des idées politiques, plus il s’acharne à réveiller la dimension passionnelle de la politique en bousculant ses acteurs. Ce que l’on reproche inconsciemment le plus aux hommes politiques (avant leur arrogance, leur incompétence ou leur manque de probité) est leur résignation aux limites de l’action politique. Ce qui fait le plus scandale, ce ne sont pas les affaires d’évasion fiscale, d’assistants parlementaires ou de repas fins à l’hôtel de Lassay, mais qu’un premier ministre socialiste constate que l’État ne peut pas tout.

59 Autre trait spécifique de la violence politique contemporaine : elle prospère dans des sociétés démocratiques dont le credo est la concertation, la bienveillance et la transparence, et dont les responsables, abjurant l’autoritarisme d’antan, soumettent toujours plus scrupuleusement leur pouvoir aux exigences toujours plus sourcilleuses de l’État de droit. Cette ouverture du système au dialogue, ce renoncement des puissants à l’exercice unilatéral de la puissance, devraient apaiser les humeurs. Ils nourrissent au contraire le front du refus.

60 Pourquoi ? Parce que le dialogue avec les autorités légales, eu égard à la discipline qu’il comporte en matière de négociation et au consentement qu’il implique au principe d’un compromis, est une acceptation de la complexité du monde. Or la violence politique récuse par définition cette complexité. Se rattachant à une représentation bipolaire de la société dans laquelle les tenants du système sont des ennemis à faire plier et non des interlocuteurs à convaincre, la violence politique satisfait ce besoin radical de simplification consolatrice qui consiste à voir la cause de ses malheurs dans la malignité des dominants.

61 Si la violence politique a pignon sur rue dans une démocratie imprégnée d’idéaux humanistes, c’est aussi que, du point de vue de ses protagonistes, le rendement de cette violence y est plus élevé que dans tout autre type de société. La violence paie face à un État toujours plus providence et toujours moins gendarme. Le bilan coût efficacité de l’action violente s’améliore des deux côtés pour ses instigateurs : coût toujours plus modique en raison de l’impunité dont bénéficie la colère de rue (non intervention des forces de l’ordre, compréhension médiatique et judiciaire) ; efficacité accrue dès lors que les responsables démocratiques se voient dissuadés en pratique de mettre en œuvre des politiques publiques dont ils appréhendent par avance de devoir gérer les conséquences sur le plan du maintien de l’ordre.

62 Appréhension fondée, car, en cette matière, les responsables gouvernementaux auront toujours tort : taxés de ne pas savoir préserver la paix civile si le maintien de l’ordre est déficient, ils seront plus sûrement encore accusés de cautionner les brutalités policières si les forces de l’ordre se montrent réactives, même dans le respect des règles d’intervention. Les incidents seront montés en épingle, voire inventés de toutes pièces par les militants, comme en attestent les mots utilisés en 2019 pour dénoncer la répression (les policiers « gazent » les manifestants lorsqu’ils font usage des grenades lacrymogènes). La protestation victimaire relativise la violence des manifestants et amplifie celle des forces de l’ordre.

63 Une dernière caractéristique de la violence politique est qu’elle est le réceptacle de toutes les haines qui habitent la société contemporaine. En particulier, elle offre un terrain d’expression privilégié aux frustrations catégorielles et identitaires. La dégradation de lieux emblématiques ou le pillage de commerces peut se vivre comme la réparation des torts causés par la Nation à une catégorie sociale ou à une communauté ethnique ou religieuse. En cassant et en pillant, une certaine jeunesse, cagoulée ou vêtue de noir, revendique son extériorité flibustière par rapport à la société globale. C’est que la violence politique participe aussi d’un rituel. Elle est une fête barbare, à laquelle contribuent puissamment les médias et les réseaux sociaux, caisses de résonnance du spectacle insurrectionnel.

B – Gilets jaunes : un mouvement dont les causes légitimes ne doivent pas cacher la pente régressive

64 Oui, la hausse de la taxe sur les carburants était le sacrifice de trop imposé aux ménages modestes de la France périurbaine et rurale. Sous les ors de la République et devant les ordinateurs de Bercy, on n’avait guère songé à ces Français fauchés qui ne peuvent se passer de voiture pour travailler et conduire les enfants à l’école. Pour qui la fin de mois comptait plus que la fin du monde. Ce n’était pas la première fois que cette France-là, la France devenue celle des gilets jaunes, faisait les frais des arbitrages des élites dirigeantes. De ce point de vue, nous avons été nombreux à regarder le déclenchement du mouvement comme un électrochoc salutaire.

65 On est d’autant plus à l’aise ici pour voir dans la longue poursuite de ce mouvement non (comme tant de commentateurs et acteurs politiques, pâmés ou sidérés) le fait générateur d’un renouveau démocratique, mais une rechute dans une forme primitive de lutte des classes, un retour de la pensée magique, une crise de nerfs régressive.

66 Qu’est-ce qui unit le mouvement ? Une sociologie ? Certes, mais beaucoup trop diverse pour qu’en émerge une vision commune. Des revendications ? Celles qui se sont exprimées au début du mouvement ont été satisfaites et la question des « autres revendications », lorsqu’elle leur était posée par les journalistes, laissait les gilets jaunes sans voix. Un projet de société ? On avait beau tendre l’oreille sur les ronds-points et les réseaux sociaux, aucune suite un tant soit peu articulée ne prolongeait le « on en a marre de vivre avec l’angoisse des fins de mois ».

67 Ce qui cimente le mouvement à son apogée, ce qui lui permet de se nourrir de sa propre substance émotionnelle, de créer comme on dit du « lien social » autour des braseros et sur les réseaux sociaux, c’est l’exécration collective et ritualisée de « ceux d’en haut » en général (d’où l’insistance sur le rétablissement de l’ISF) et des pouvoirs institués en particulier. Ceux-ci sont désignés comme responsables, au-delà du poids des taxes et des normes, de toutes les frustrations et contraintes quotidiennes, à commencer par le décalage entre ressources et besoins économiques de chacun. C’est dans l’immolation des dirigeants, au travers de défoulements violents ou d’allégories macabres, que communie le mouvement.

68 Le lien social qui se tisse ainsi est celui que décrit René Girard autour de la mise à mort du bouc émissaire. Mise à mort symbolique du prince, mais aussi de tous les représentants démocratiquement élus. D’où la litanie des slogans sur la démission du Président, la dissolution de l’Assemblée nationale et la suppression du Sénat (lequel, ironie de l’histoire, avait pourtant ouvert la voie de l’annulation des hausses de la taxe sur les carburants).

69 Mais à cette fête sacrificielle ne se réduit pas le phénomène. Comment en effet comprendre le paradoxe d’une hostilité radicale à l’égard de toute représentation, s’accompagnant d’une attente éperdue à l’égard de la société en général et du pouvoir étatique en particulier ?

70 Loin de vouloir la disparition de celui-ci, c’est à son renforcement (au besoin par l’intervention de l’Armée) qu’aspirent en effet les gilets jaunes, afin qu’il les délivre des contraintes qui étouffent leurs vies quotidiennes. Ne répètent-ils pas assez que, s’il entendait enfin les doléances du plus grand nombre (ce dont il est empêché par les mauvais représentants), l’État saurait les satisfaire ? Comment ? Par la hausse généralisée des revenus (salaires, pensions, prestations sociales, rémunérations des indépendants…) ? Par la baisse massive des prélèvements obligatoires ? Par la restauration des services publics ? Par l’endettement exponentiel ? À l’État de voir. Les gilets jaunes estiment que la question des moyens n’est pas leur problème. Ce qui les mobilise ce sont les fins dernières. Ils exigent non des mesures déterminées, car ce serait se compromettre dans le détail d’une négociation, mais une transfiguration de leurs existences. S’il est dûment rudoyé à cet effet, pensent-ils, l’État saura bien trouver la façon de changer la face des choses.

71 Que rappelle cette croyance naïve dans le « pouvoir du pouvoir », mis au service des simples citoyens par la véhémence de la protestation populaire ? Comment ne pas reconnaître dans ce chantage sans objet précis, mais sous-tendu par une quête infinie de reconnaissance et de sollicitude, la colère de l’enfant capricieux se rappelant à l’attention de parents tout-puissants mais oublieux, dont on ne peut réactiver la bienveillance qu’en les harcelant ? Comment ne pas diagnostiquer la double régression que comporte le jeu de rôles familial auquel on assiste ainsi de part et d’autre : d’un côté, le trépignement infantile des manifestants ; de l’autre, la reddition parentale d’un État providence culpabilisé d’être pris en flagrant délit de manque d’empathie, digne héritier de ces gouvernements passés qui ont laissé sans suite leurs promesses sociales et livré les territoires aux conséquences de la mondialisation ?

72 Elle n’est certes pas nouvelle cette relation infernale entre une population que les difficultés du jour et les incertitudes du lendemain rendent acrimonieuse à l’égard de ses dirigeants et un pouvoir désemparé tentant de calmer les esprits en distribuant, malgré les limitations budgétaires, des compensations matérielles. L’actualité et l’Histoire offrent de nombreux exemples de ces jacqueries récurrentes, en France comme ailleurs. Et comment ne pas reconnaître l’antiparlementarisme de toujours dans la répudiation, par les gilets jaunes, des pouvoirs issus de l’élection ?

73 L’arrogance des élites à l’égard des gens ordinaires explique en grande partie le mouvement des gilets jaunes. La complaisance pour celui-ci, dans ses aspects chimériques, paranoïaques et complotistes, ses inclinations zadistes et ses pulsions insurrectionnelles, ses illusions millénaristes et son tribalisme narcissique, serait une autre forme de mépris.

74 Sentant leur existence menacée, les élites peuvent être tentées de faire la part du feu en offrant au fauve quelques compensations symboliques. C’est ainsi que le Chef de l’État pense conjurer la protestation égalitariste en brandissant le scalp de l’ENA. Que la réforme de l’État, nécessaire, cherche son inspiration dans la démagogie, que le prince soit prêt à brûler les acquis de la méritocratie républicaine sur l’autel de ce qu’il croit être l’aspiration au changement, tout cela est d’autant plus pathétique que l’ire des gilets jaunes était dirigée non contre l’« énarchie », objet mal identifié dans la France périphérique, mais contre le coût de la vie, le déclin des services publics et les carences de la classe politique.

75 Une autre façon, pour le prince, de tenter de conjurer la grogne populiste est de réinventer la démocratie directe.

C – Le miroir aux alouettes de la démocratie directe

76 La démocratie s’essouffle ? Certains ont découvert le remède. Oxygénons-la par la participation directe des citoyens aux affaires publiques. La révolution numérique n’offre-t-elle pas les outils idoines pour ressusciter, sous une forme délocalisée, l’antique délibération du peuple rassemblé sur le forum ?

77 Nous sommes ainsi invités à perfuser notre vieille démocratie représentative du sang neuf d’une démocratie participative fondée sur le référendum d’initiative populaire, sur le recours permanent à l’« Agora électronique », ou sur des mécanismes d’implication directe de citoyens tirés au sort à la prise de décision publique. Comme celui de la « Convention citoyenne Climat » expérimenté sous l’égide du Conseil économique, social et environnemental, mécanisme qu’un projet de loi organique prévoit de généraliser.

78 La bonne gouvernance démocratique ne peut cependant sourdre par enchantement de la démocratie directe, la moins apte à gérer la complexité du monde et à se plier aux impératifs de l’évaluation. Comment préférer à la collégialité raisonnée de la délibération parlementaire, éclairée par le travail préparatoire des administrations et du Conseil d’État, l’enfièvrement des réseaux sociaux ? l’ambiguïté des résultats de sondage ? l’engrenage chaotique des référendums d’initiative citoyenne ? les inspirations naïves de citoyens tirés au sort ?

79 Qui doit exprimer la volonté générale dans la démocratie 2.0 ? À entendre les thuriféraires de la démocratie directe, tout le monde, semble-t-il, sauf celui qui a été élu au suffrage universel à cette fin. L’élu, suspect d’indifférence, de connivence et d’improbité, est récusé au profit de l’expert, du juge, du militant et, désormais, du citoyen tiré au sort, apparu en majesté lors de la Convention citoyenne pour le climat.

80 Le citoyen tiré au sort représenterait la pureté démocratique originelle, le retour à une virginité civique aujourd’hui souillée par les compromissions et les démissions des professionnels de la politique. Les citoyens tirés au sort seraient les authentiques représentants du peuple souverain. Ils devraient être réputés plus avisés et plus désintéressés que ceux qui ont consacré leur existence à la chose publique, acquis l’expérience de la délibération collégiale, arpenté le terrain, approfondi des dossiers ardus, connu la difficulté des arbitrages entre principes et intérêts conflictuels et accessoirement (pardonnez du peu)… gagné la confiance des électeurs.

Description de l'image par IA : Une miniature en bois d'un temple avec trois colonnes et deux petites statues devant, sur fond sombre.
© Андрей Яланский

81 Voilà donc cent cinquante citoyens tirés au sort sacrés légitimes représentants du peuple tout entier. Qui plus est, à la seule condition d’être diligemment instruits des problèmes par des experts pédagogues et neutres, ils sont les mieux à même de choisir les politiques publiques les plus conformes au Bien commun. C’est ce que nous avons entendu à longueur d’antenne.

82 Tout est cependant contestable derrière ce présupposé du populisme chic, qui, depuis les « gilets jaunes », est devenu une antienne, car conçu par les élites comme l’antidote des passions tristes parcourant un peuple indéchiffrable.

83 En premier lieu, n’est pas représentatif un échantillon constitué par des personnes tirées au sort certes, mais tirées jusqu’à trouver les plus motivées par le sujet, puisqu’il n’est pas question de rendre obligatoire la participation au panel. Ne restent en pareil cas, au fond du tamis, que les plus grisés par la perspective de jouer un rôle politique national, qui sont aussi les plus portés à soutenir des thèses radicales.

84 En outre, les experts ayant « éclairé » cette réflexion de citoyens motivés sont, pour la plupart, des personnalités elles-mêmes engagées, ce qui n’est pas honteux, mais qui biaise le résultat de délibérations présentées comme exemptes de préjugés et représentatives du « point de vue de la société civile ». Éclairantes à cet égard sont l’orientation et la sociologie des experts ayant conseillé les conventionnels, telles qu’elles ressortent de la composition du “groupe d’appui”. Est-il, parmi ses membres, comme le demande Denys de Béchillon, quelqu’un qui, « par état, par implication ou par fonction, puisse ne pas être convaincu des mérites environnementaux et moraux de la décroissance » ?

85 Enfin, les connaissances qu’il est possible non seulement d’acquérir mais d’assimiler en un bref laps de temps n’ont pas suffi à éviter les graves lacunes dont sont entachées les propositions de la convention : absence de toute référence au prix du carbone (alors qu’il s’agit là de la principale piste efficace pour réorienter l’économie capitaliste au service d’objectifs écologiques) ; sous-estimation des capacités de la science et de la créativité humaine pour résoudre les problèmes qui se posent (à cet égard, le silence sur l’avenir du nucléaire est révélateur) ; refus d’envisager les conséquences budgétaires, et donc fiscales, des mesures proposées (ce qui obligerait à établir un ordre des priorités, commencement de toute politique réaliste).

86 Il n’est donc pas étonnant d’aboutir, en définitive, à des mesures décroissantistes (produire moins, travailler moins, consommer moins), contraignantes (obligation faite à tous les ménages d’isoler thermiquement le foyer, fermeture et taxation des lignes aériennes intérieures), échevelées (création d’un crime d’écocide, insertion dans la Constitution d’une disposition plaçant la préservation de l’environnement au-dessus des autres principes et droits constitutionnels) ou contradictoires. La réduction du temps de travail sans perte de salaire a failli être proposée. La démagogie entendait sans doute atténuer l’impopularité de beaucoup des solutions préconisées, qui se rattachent sans surprise à l’écologie punitive (limitation à 110 km/h de la vitesse sur les autoroutes, etc.).

87 Eu égard aux caractéristiques singulières de ses débats, on ne s’étonne pas non plus des majorités soviétiques qui ont conclu cette agora du troisième type. Ni du chantage exercé sur les pouvoirs publics : mes 149 mesures forment un bloc qu’il n’est pas question de filtrer. Tout doit être acté, selon le cas, par le peuple, le pouvoir législatif ou le pouvoir réglementaire. Le peuple est appelé par les conventionnels à entériner les éléments les plus emblématiques des 149 propositions (notamment constitutionnels) par voie référendaire. Le reste des mesures fera l’objet d’un substantiel projet de loi, dont les conventionnels attendent du Gouvernement qu’il traduise exactement leurs oukases et du Parlement qu’il l’adopte tel quel au cours de la dernière année du quinquennat. Simples courroies de transmission d’une volonté citoyenne supérieure, Parlement et Gouvernement sont sommés de transformer cette volonté en lois et règlements. Quel scandale ce serait, aux yeux des néo-démocrates et de leurs soutiens médiatiques, que Gouvernement et Parlement, sensibles à l’acceptabilité socio-économique des mesures et à la nécessité de ne pas faire fuir les investisseurs, rechignent à se comporter comme une chambre d’enregistrement ! En février 2021, lui décernant des notes éliminatoires, ils ont coiffé d’un bonnet d’âne le projet déposé au Parlement.

88 Ce modèle de démocratie participative (purement français) qu’on nous présente avec des vibratos émus ressemble donc furieusement à un contre-exemple. Comment s’en étonner ? Et surtout, instruits par l’expérience, pourquoi récidiver ? Le climat actuel est peu propice à l’émergence d’une intelligence collective, car celle-ci suppose une compréhension équitablement répandue de la complexité du monde, un apaisement des passions et un esprit coopératif. C’est beaucoup demander à l’heure des réseaux sociaux.

D – Le ressentiment, fonds de commerce des partis tribuniciens et des aventuriers de la politique

89 Le populisme, comme expression d’un ressentiment populaire contre le cours des choses (la désindustrialisation, les inégalités, la perte des repères, le retrait des services publics, l’immigration, l’insécurité…), est naturellement exploité par des entreprises politiques démagogiques, au péril de la démocratie.

90 Ce péril se réalise au premier chef quand un tel mouvement prend le pouvoir à la faveur d’une échéance électorale majeure (l’élection présidentielle française est particulièrement fragile à cet égard, compte tenu des enjeux dont elle est porteuse et de son mode de scrutin) et s’engage dans des politiques nocives ou génératrices de chaos. Dégagisme et politique de la table rase produisent leurs habituels effets dévastateurs.

91 Une autre inaptitude structurelle des mouvements populistes à gérer les affaires publiques réside dans la vacuité de leurs programmes. Ils dénoncent les dysfonctionnements de l’État, mais ne présentent aucun remède concret pour le remettre sur ses rails. Leurs agendas sont des cahiers de doléances, non des projets de gouvernement. Tant qu’ils sont dans l’intransigeance oppositionnelle des promesses de rupture radicale et du « tous pourris », les mouvements populistes prospèrent sur les problèmes qu’ils dénoncent, sans hâte d’en proposer la solution. Arrivés aux affaires, les voici comme une poule devant un couteau.

92 L’arrivée aux affaires des dirigeants populistes peut également mettre en panne la démocratie pour toutes sortes de raisons subalternes plus ou moins cumulatives, non directement liées à leurs options idéologiques ou à leurs choix programmatiques : incompétence, inexpérience, isolement, accrochages avec l’« État profond », troubles civils. Le mandat de Donald Trump en offre une démonstration à grande échelle.

93 Sans même accéder au pouvoir, un parti tribunicien (comme c’est le cas aujourd’hui du Rassemblement national et de la France insoumise) ou un aventurier de la politique peut hypothéquer la vie démocratique par le simplisme de ses positions (qui, par réaction ou par contagion, hystérise le débat public), par ses effets de polarisation ou de déstabilisation de la scène politique ou par les blocages institutionnels qu’il provoque (notamment en imposant le format du second tour de l’élection présidentielle ou en empêchant l’émergence d’une majorité de gouvernement).


94 En conclusion : c’est en accueillant les aspirations populaires et en se réconciliant avec la Nation, c’est-à-dire en se raffermissant, que l’État de droit se sauvera du populisme.

95 15 avril 2021


Date de mise en ligne : 12/07/2022

https://doi.org/10.3917/admi.270.0064