Article de revue

La bande à Bonnot : entre crimes crapuleux et idéologie anarchiste

Pages 3 à 14

Citer cet article


  • Bernard, G.
(2015). La bande à Bonnot : entre crimes crapuleux et idéologie anarchiste. Revue française de criminologie et de droit pénal, 5(2), 3-14. https://droit.cairn.info/revue-revue-francaise-de-criminologie-et-de-droit-penal-2015-2-page-3?lang=fr.

  • Bernard, Guillaume.
« La bande à Bonnot : entre crimes crapuleux et idéologie anarchiste ». Revue française de criminologie et de droit pénal, 2015/2 N° 5, 2015. p.3-14. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-revue-francaise-de-criminologie-et-de-droit-penal-2015-2-page-3?lang=fr.

  • BERNARD, Guillaume,
2015. La bande à Bonnot : entre crimes crapuleux et idéologie anarchiste. Revue française de criminologie et de droit pénal, 2015/2 N° 5, p.3-14. URL : https://droit.cairn.info/revue-revue-francaise-de-criminologie-et-de-droit-penal-2015-2-page-3?lang=fr.

Notes

  • [*]
    Texte revu de la communication prononcée au XIVe festival Simenon réuni aux Sables-d’Olonne (France), les 17 et 18 juin 2012.
  • [1]
    P.-J. LECLERCQ, Bonnot et la fin d’une époque, Paris, Les belles lettres, 2012, p. 47.
  • [2]
    A. STEINER, Les en-dehors, Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Epoque, Montreuil, L’échappée, 2007.
  • [3]
    R. THOMAZO, Mort aux bourgeois ! Sur les traces de la bande à Bonnot, Paris, Larousse, 2007, p. 107.
  • [4]
    F. LAVIGNETTE, La bande à Bonnot à travers la presse de l’époque, Lyon, Fage éditions, 2008, p. 177.
  • [5]
    J. BELIN, Trente ans de Sûreté nationale, Paris, Bibliothèque France-Soir, 1950.
  • [6]
    C. DIAZ, La nouvelle épopée des brigades du Tigre, Paris, Jacob-Duvernet, 2010, p. 146.
  • [7]
    F. LAVIGNETTE, op. cit., p. 361.
  • [8]
    E. DIEUDONNE, La Vie des forçats, Paris, Gallimard, 1930
  • [9]
    A. LONDRES, L’Homme qui s’évada, Paris, Éditions de France, 1928.
  • [10]
    R. MAITREJEAN, Souvenirs d’anarchie, La vie quotidienne au temps de la bande à Bonnot à la veille de 1914, Quimperlé, Éditions la digitale, 2005.
  • [11]
    P.-J. LECLERCQ, op. cit., p. 206.
  • [12]
    M. CHOMARAT, Les amants tragiques, Histoire du bandit Jules Bonnot et de sa maîtresse Judith Thollon, Lyon, Edico, 1978.
  • [13]
    R. KAUFFER, « L’épopée sanglante de la Bande à Bonnot », in Historia, avril 2002, n° 664, p. 44
  • [14]
    P.-J. LECLERCQ, op. cit., p. 56, 108, 133.
  • [15]
    C. DIAZ, op. cit., p. 135
  • [16]
    R. THOMAZO, op. cit., p. 274.
  • [17]
    V. MERIC, Les Bandits tragiques, Paris, Simon Kra, 1926, p. 91 ; cet ouvrage a récemment été réédité : Marseille, Le Flibustier, 2010.
  • [18]
    Ibid., p. 215
  • [19]
    R. THOMAZO, op. cit., p. 102-103.
  • [20]
    J. MAITRON, Le Mouvement anarchiste en France, Paris, François Maspéro, 1983, 2 vol., t. I, p. 183-194 et 414-415.
  • [21]
    A. JACOB, Travailleurs de la nuit, Montreuil, L’insomniaque, 1999 ; À bas les prisons, toutes les prisons !, Montreuil, L’insomniaque, 2000.
  • [22]
    R. THOMAZO, op. cit., p. 106.
  • [23]
    A. LIBERTAD, Le culte de la charogne, Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), nelle éd., Marseille, Agone, 2006.
  • [24]
    C. BEAUDET, Les milieux libres, Vivre en anarchiste à la Belle Époque, Saint-Georges-D’Oléron, Les éditions libertaires, 2006 ; T. LEGENDRE, Expérience de vie communautaire anarchiste en France, Saint-Georges-d’Oléron, Les éditions libertaires, 2006.
  • [25]
    V. MÉRIC, op. cit., 1926, p. 150.
  • [26]
    V. SERGE, Le Rétif, Articles parus dans l’anarchie (1909-1912), éd. Y. Pagès, Paris, Librairie Monnier, 1989.
  • [27]
    M. GUILLAUME, Mes grandes enquêtes criminelles, De la bande à Bonnot à l’affaire Stavisky, éd. L. Joly, Sainte-Marguerite-sur-Mer, Édition des équateurs, 2e éd., 2010, p. 49.
  • [28]
    F. DELACOURT, L’affaire bande à Bonnot, Paris, De Vecchi, 2000, 2e éd., 2006, p. 80-81.
  • [29]
    V. MERIC, op. cit., p. 140 ; cf. égal. V. SERGE, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques (1908-1947), Paris, Le Seuil, 1951, rééd. Paris, Robert Laffont, 2001, p. 516-537.
  • [30]
    F. LAVIGNETTE, op. cit., p. 605, n° 130.
  • [31]
    « Pourquoi j’ai tué », in Ravachol et les anarchistes, éd. J. Maitron, Paris, Julliard, 1964, p. 183. F. LAVIGNETTE, op. cit., p. 468 et 470-471 ; LECLERCQ, op. cit., p. 227-230.
  • [32]
    F. LAVIGNETTE, op. cit., p. 468 et 470-471 ; LECLERCQ, op. cit., p. 227-230.
  • [33]
    M. GUILLAUME, op. cit., p. 57 rapporte la chose sans la discuter.
  • [34]
    P.-J. LECLERCQ, op. cit., p. 258.
  • [35]
    Paroles de Jean-Michel Rivat et Frank Thomas ; musique de Joe Dassin. Cette chanson a été reprise par Richard Gotainer (1989).
  • [36]
    Paroles de Boris Vian ; musique de Louis Bessières.
  • [37]
    F. DELACOURT, op. cit., p. 190.
  • [38]
    Cf. J. MAITRON, op. cit., t. I, p. 415-420 ; J.-M. BERLIERE, « La racaille de la Belle Époque », in Historia, avril 2006, p. 53-54.
  • [39]
    M. RAGON, La Mémoire des vaincus, Paris, Albin Michel, 1989.

Introduction

1 « Si on lui avait laissé la vie sauve, on n’aurait été que des voleurs. Alors qu’en le descendant, on démolit un agent du capitalisme, on agit en véritables anarchistes » : voici les propos que Marcel Jullian, dialoguiste du film réalisé en 1968 par Philippe Fourastié et consacré à La bande à Bonnot, prête à Raymond Callemin, dit « La Science » (surnom dont L’Humanité du 8 avril 1912 se gaussa [1]), personnage interprété par Jacques Brel. C’est, en effet, le 21 décembre 1911, rue Ordener à Paris, que ceux qui allaient devenir les « bandits tragiques » entrèrent dans l’histoire [2]. Cette bande réalisa le premier hold-up motorisé et commit une suite de forfaits, vols et meurtres, qui soulevèrent le pays d’indignation.

2 La médiatique épopée de la bande à Bonnot dura six mois, de décembre 1911 à mai 1912. C’est à la fin novembre 1911 que Jules Bonnot (1876-1912) fit la connaissance des anarchistes fréquentant les locaux de l’hebdomadaire l’anarchie (volontairement orthographié sans lettre capitale parce que l’égalité devait s’imposer partout, y compris dans la typographie [3]) situés, depuis juin 1910, dans une maison de Romainville, au 16 rue de Bagnolet : Raymond Callemin (1890-1913), Édouard Carouy (1883-1913), Octave Garnier (1889-1912), Étienne Monier (1889-1913) dit « Simentoff », André Soudy (1892-1913) dit « Pas-de-chance » ou « La Guigne » parce qu’il était frappé par la tuberculose et la syphilis, René Valet (1890-1912) et Eugène Dieudonné (1884-1944).

I. Une cavale sanglante

3 Le 14 décembre, Bonnot, Garnier et Callemin volèrent une voiture (une Delaunay-Belleville) qu’ils dissimulèrent dans un garage de Bobigny appartenant à Jean Detweiller (né en 1875). Le 21, les mêmes hommes, peut-être accompagnés d’un quatrième – c’est un des mystères non élucidés de l’affaire –, braquèrent l’encaisseur de la Société Générale, Ernest Caby, qui transportait les fonds que le siège central de la banque destinait à sa succursale du XVIIIe arrondissement. Ils le blessèrent grièvement. Fuyant vers l’ouest, ils manquèrent la route de Beauvais et échouent à Dieppe où ils abandonnèrent leur voiture. Dans la seconde quinzaine de janvier, la bande commit plusieurs exactions en Belgique, blessant grièvement un veilleur de nuit. En parallèle de ces forfaits, Carouy et Marius Metge (1890-1933), alias « Le Cuisinier », pénétrèrent, au cours de la nuit du 2 au 3 janvier 1912, dans une villa de Thiais où ils assassinèrent à coup de couteau un rentier de 91 ans, Monsieur Moreau, et étranglèrent sa vieille gouvernante. À partir de la fin janvier 1912, afin de limiter les capacités de repli des bandits, la police procéda à des arrestations. Ce fut le cas d’Anna-Henriette Maîtrejean (1887-1968), dite « Rirette », et de son amant, Victor Kibaltchiche (1890-1947), qui dirigeaient l’anarchie depuis juillet 1911 et l’avait déménagé en octobre à Paris, aux Buttes-Chaumont, au n° 24 de la rue Fessart. Ils furent inculpés de recel d’armes volées.

4 Le 27 février 1912, Bonnot, Garnier et Callemin volèrent une autre voiture à Saint-Mandé. Dans la nuit du 28 au 29, la bande traversa Paris ; un accident de la circulation, rue du Havre, provoqua l’intervention d’un agent de police qui fut froidement abattu. Le soir même, ils s’attaquèrent à une étude de notaire à Pontoise ; mais, Mme Tintant tira sur les cambrioleurs qui durent s’enfuir. Ce fut de nouveau la rafle dans les milieux anarchistes. Dieudonné fut arrêté dans un garni de la rue Nollet. Le 19 mars, Garnier envoya une lettre au juge d’instruction et le double au Petit Parisien : il s’accusa du meurtre de l’agent de Police près de la gare Saint-Lazare, innocentant Dieudonné. Il termina son courrier par une véritable profession de foi de type prophétique : « je sais que cela aura une fin dans la lutte qui s’est engagée entre le formidable arsenal dont dispose la société et moi. Je sais que je serai vaincu, je serai le plus faible mais j’espère bien faire payer cher votre victoire. » [4]

5 Le 25 mars, Bonnot, Garnier, Callemin, Monier, Valet et un autre homme, sans doute Soudy, frappèrent, non loin de Mongeron, sur la route nationale traversant la forêt de Sénart. Ils attaquèrent la limousine (une de Dion-Bouton) du marquis de Rouzé. Pour s’emparer de l’automobile, ils tuèrent Mathillé, le chauffeur. Dans la foulée, ils braquèrent la succursale de la Société Générale de Chantilly, faisant deux morts et un blessé.

II. Des arrestations spectaculaires

6 La police redoubla d’efforts. Le 30 mars, Soudy fut arrêté à Berck. Le 4 avril, ce fut au tour de Carouy de l’être à la gare de Lozère, près de Palaiseau ; il tenta, sans succès, de s’empoisonner pour échapper à l’arrestation. Le 7 avril, Callemin tomba dans les filets de la police au sortir de sa planque, rue de la Tour d’Auvergne à Paris ; il fut serré par quatre équipiers dont Jules Belin [5], celui-là même qui devait procéder à l’arrestation d’Henri Désiré Landru (1869-1922), en avril 1919.

7 Monier fut pris le 24 avril dans une chambre d’hôtel, boulevard de Ménilmontant. L’après-midi même, les services de police firent une perquisition à Ivry dans la boutique et au domicile d’Antoine Gauzy (1879-1963) chez qui – cela se sut plus tard – Bonnot se cachait. Celui-ci réussit à s’échapper après avoir tué Louis Jouin, le sous-directeur de la Sûreté nationale. Les « exploits » des bandits, qui avaient été éclipsés par le naufrage du Titanic, le 14 avril, revinrent à la une des journaux [6].

8 Finalement, la police retrouva Bonnot, le 27 avril, à Choisy-le-Roi. Il s’était réfugié chez le garagiste Joseph Dubois (1870-1912), qui habitait dans le lotissement construit par Pierre Alfred Fromentin (1858-1917), un milliardaire anarchiste fortement soupçonné d’avoir fait une partie de sa fortune par le biais d’escroqueries à l’assurance. Plusieurs heures de siège, la troupe étant réquisitionnée, avec un échange nourri de coups de feu, aboutirent à la mort du bandit dans la voiture qui le conduisait, après sa prise, à l’Hôtel-Dieu. Dans les dernières minutes avant l’assaut final de la police, Bonnot avait pris le temps de rédiger une sorte de testament :

9

« Il me faut vivre ma vie. J’ai le droit de vivre, et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien !, tant pis pour elle, tant pis pour vous tous » [7].

10 Enfin, Valet et Garnier furent retrouvés le 14 mai à Nogent-sur-Marne, à deux pas du viaduc ferroviaire dans une « villa » nommée « Le Moulin-Rouge ». Là aussi, un siège de plusieurs heures et le recours à une mitrailleuse furent nécessaires pour venir à bout des bandits.

III. Des accusés inexistants

11 Les survivants de la bande (22 accusés) furent jugés (pour 21 chefs d’inculpation) à partir du 3 février 1913 par la Cour d’assises de la Seine. Le procès fut décevant : nombre d’accusés n’assumèrent pas leurs actes, bredouillant de vagues alibis, ayant même tendance à renier leur appartenance politique. Carouy sembla profondément désabusé. Seul Soudy eut une attitude velléitaire, affirmant ne pas reconnaître la légitimité de ses juges.

12 Après une vingtaine de jours d’audience, Callemin, Monier et Soudy furent condamnés à mort et exécutés, boulevard Arago, le 21 avril à 4 heures et demie du matin. Dieudonné avait, lui aussi, été condamné à la peine capitale. Mais, innocenté par des déclarations de Callemin après le prononcé du verdict, il vit sa peine commuée en celle de travaux forcés à perpétuité par le Président de la République, Raymond Poincaré. Il est possible que, comme il l’affirmait, Dieudonné ait été à Nancy le jour de l’attaque de la rue Ordener. Proclamant toujours son innocence, il s’évada plusieurs fois du bagne [8] ; il fut finalement gracié, en 1927, à la suite d’une campagne de presse orchestrée par Albert Londres (1884-1932) [9].

13 Metge et Carouy furent condamnés aux « durs » à perpétuité, mais le second s’empoisonna et, cette fois, réussit son coup. Quant à Gauzy et Kibaltchiche, ils écopèrent de peines de prison. Après sa libération, le second séjourna en Espagne (où il prit, en 1916, le pseudonyme de Victor Serge), puis partit en Russie soutenir la révolution bolchévique. Proche du clan trotskiste, il fut arrêté et envoyé au goulag. Finalement libéré, grâce à l’intervention d’intellectuels comme André Gide ou André Malraux, il revint en Europe, participa aux Brigades internationales et finit sa vie au Mexique. Quant à Rirette Maîtrejean, elle fut acquittée et, par la suite, ne se fit plus remarquer [10].

IV. L’origine des brigades du « Tigre »

14 Dans l’histoire de la police criminelle, l’affaire Bonnot marqua un tournant. Elle fut considérée, en raison du recours aux techniques scientifiques des empreintes digitales – le chef du service de l’Identité judiciaire, Alphonse Bertillon (1853- 1914), témoigna au procès – ou encore à la collaboration transfrontalière entre les services de police, comme la première grande enquête de l’époque contemporaine. Cependant, contrairement à une idée fortement répandue, la motorisation de la police était antérieure à la première manifestation de la bande.

15 Alors que Georges Clemenceau (1841-1929), surnommé « Le Tigre », était président du Conseil, ce fut un décret du 30 décembre 1907 qui créa, à l’initiative de Célestin Hennion (1862-1915), des brigades régionales de police mobiles, dépendant de la Sûreté générale (au nombre de quinze en août 1911). La première de ces brigades (Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure et Loir, Oise) ne participa qu’assez peu à la traque des bandits tragiques ; ce fut la Préfecture de police de Paris, sous la direction du fameux Louis Lépine (1846-1933), qui s’en chargea. Mais alors que seules certaines brigades régionales étaient dotées d’une automobile, l’affaire Bonnot poussa, en octobre 1912, à en fournir une (de marque Panhard & Levassor) à chacune d’entre elles.

V. Une bande énigmatique

16 Une fois les bandits morts ou sous les verrous, l’opinion publique fut soulagée. Mais d’aucuns considérèrent que, dans le fond, rien n’était réglé. La Croix, du 30 avril 1912, publia l’analyse suivante :

17

« Malheureusement on ne peut pas dire Morte la bête, mort le venin. Et l’on ne pourra pas le dire tant que subsistera la législation jacobine et maçonne fabriquée par les radicaux-socialistes. Car c’est elle qui fait les Bonnot, les Dubois, et les Garnier. M. Lépine a tué la bête ; les citoyens sont à la besogne pour tuer le venin. » [11]

18 Comment Bonnot et ses comparses en arrivèrent-ils à une telle violence ? Si nombre d’anarchistes commettaient, pour vivre, des larcins de plus ou moins grande envergure et s’adonnaient, maladroitement, à la fabrication de fausse monnaie, il est couramment affirmé que la montée en violence fut déclenchée par l’arrivée de Bonnot. Après avoir connu plusieurs licenciements et déménagements, en France et en Suisse, après que sa femme l’eut trompé et qu’il eut lui-même pris une maîtresse [12], Bonnot quitta la région lyonnaise, inquiété qu’il était par la police en raison de ses activités de cambriolage et de maquillage d’automobiles volées. Comme a pu l’écrire avec humour Rémi Kauffer, « cocu et anar », Bonnot était « doublement mécontent » [13]. Violent aussi. Sur le chemin qui le mena à Paris, il tua, non loin de Melun, son complice avec qui il opérait à Lyon, Joseph Sorrentino, plus connu sous le nom de Platano (1883-1911). Il prétendit que ce dernier s’était grièvement blessé en manipulant son arme et qu’il avait dû l’achever pour abréger ses souffrances, tout en n’oubliant pas de récupérer son pactole.

19 Mais deux interrogations demeurent. Exista-t-il véritablement une bande, étant donné que sa composition varia au gré des coups ? Et, dans l’affirmative, fut-elle vraiment dirigée par Bonnot ? La presse de l’époque en attribua d’abord le commandement à Carouy ou à Garnier [14], ce dernier étant d’ailleurs le tueur froid du groupe. Quant à son idéologue, c’était surtout Callemin [15]. En fait, cette bande fut finalement considérée comme celle de Bonnot parce qu’il était le plus âgé (ayant dix ans de plus que les autres qui avoisinaient la vingtaine), savait conduire et tua le sous-chef de la Sûreté [16].

VI. L’idéologie individualiste

20 Qu’en était-il exactement de leur doctrine ? En 1911-1912, cela faisait vingt ans que Ravachol (1859-1892) avait été condamné à mort et exécuté, pour des crimes d’ailleurs sordides. De même, l’époque des attentats anarchistes – d’Auguste Vaillant (1861-1894) lançant une bombe dans la Chambre des députés en décembre 1893 ou de Sante Geronimo Caserio (1873-1894) assassinant le Président de la République Sadi Carnot en juin 1894 – était passée. Le dernier acte de « propagande par le fait » avait été l’attentat contre le roi d’Espagne, Alphonse XIII, en visite à Paris, et contre le Président de la République, Émile Loubet, au printemps 1905. On ne chantait donc plus guère La Ravachole (sur l’air de La Carmagnole) :

« Mort à la bourgeoisie,
Vive le son, vive le son,
Mort à la bourgeoisie,
Vive le son d’l’explosion !
Ah ça ira, ça ira, ça ira,
Tous les bourgeois goût’ront d’la bombe,
Ah ça ira, ça ira, ça ira,
Tous les bourgeois on les saut’ra… »

21 Cependant, d’aucuns, en particulier Victor Méric (1876-1933), voulurent démontrer que le révolté social perçait sous le criminel et que la bande à Bonnot sortait de la catégorie des bandits crapuleux [17]. En effet, au tournant des XIXe et XXe siècles, l’anarchisme s’était scindé en « diverses chapelles » [18]. Si certains s’étaient ralliés à l’action syndicale, d’autres la rejetèrent en s’appuyant sur la formule de Piotr Kropotkine (1842-1921) : « tout est bon pour nous qui n’est pas la légalité » [19].

22 En réponse à la société bourgeoise, se développa la théorie de la « reprise individuelle » : l’indigence des miséreux expliquée par le vol permanent, réalisé à leur détriment par des exploiteurs, voler ces derniers était donc assimilé à de la légitime défense. Ce « droit à la restitution » fut revendiqué, en 1886-1887, par Clément Duval (1850- 1935). Cela créa un débat houleux et une profonde fracture au sein du mouvement anarchiste entre ceux qui, comme Sébastien Faure (1858-1942) et Le Libertaire, appréhendèrent le vol comme un acte révolutionnaire et ceux qui, à l’instar de Jean Grave (1854-1939) et des Temps nouveaux, s’y refusèrent. Ce fut de cette époque que data l’apparition du courant anarchiste illégaliste [20].

23 Le procès devant la Cour d’assises de la Somme, en mars 1905, des bandits d’Abbeville fut l’occasion d’une réaffirmation de l’illégalisme. Cette bande avait été dirigée par Alexandre Jacob (1879-1954), qui se réclamait du l’idéologie libertaire [21]. Accusé d’avoir minutieusement organisé une centaine de cambriolages, il transforma les audiences en une tribune pour dénoncer le « vol légal » : « le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol, c’est la restitution, la reprise de possession » [22].

VII. Le mépris des travailleurs

24 Même s’ils ne formaient pas un groupe véritablement constitué, les partisans de l’illégalisme se retrouvaient autour du journal l’anarchie, dont le premier numéro parut le 13 avril 1905 à l’initiative d’Albert Libertad, de son vrai nom Joseph Albert (1875-1908). Outre cette publication, celui-ci organisait, depuis 1902, des causeries populaires au cours desquelles il encourageait à la reprise individuelle [23]. Mais il mourut le 12 novembre 1908 à 33 ans à l’hôpital Lariboisière. Le journal fut repris, à partir d’août 1909, par André Roulot, dit « Lorulot » (1885-1963), qui se fit le parangon, d’un côté, de l’amour libre [24] et, de l’autre, d’une ascèse alimentaire stricte : prohibition de l’alcool et végétarisme de rigueur. Un aliment avait tout particulièrement sa faveur : l’huile. Mieux que pour les sardines, c’était l’« anarchie à l’huile », selon la formule du camarade Méric [25].

25 Dans ce groupe, Kibaltchiche était intellectuellement le plus brillant. Sur la reprise individuelle, il était plutôt mitigé. Signant ses articles du pseudonyme « Le Rétif » [26], il ne s’autorisait que la plume comme arme. Mais il ne condamna pas vraiment ses compagnons et ne leur refusa pas son amitié qui, ancienne pour Callemin et Carouy, remontait à leur passé commun en Belgique. Toutefois, lors du procès, pour tenter de sauver sa liberté, il insista sur ses divergences d’avec ses coaccusés ; son défenseur fit valoir que les locaux de l’anarchie n’étaient pas un repaire pour délinquants, mais un asile pour malheureux.

26 Il est tentant de ne voir dans la bande à Bonnot que des criminels entendant draper leurs exactions dans les plis du drapeau noir de l’anarchie. Mais il n’est pas certain qu’il faille balayer d’un revers de main tout idéal et nier leur révolte « au nom de la fraternité humaine » [27]. Les illégalistes voulaient vivre, le plus intensément possible, sans attendre les changements sociaux. Bonnot et ses complices furent, selon la formule de La bataille syndicale du 1er mai 1912, certes des « monstre[s] », mais aussi des « impatients de justice sociale » [28]. Cependant, la conjonction d’une hypertrophie du moi et de connaissances, notamment de type scientiste, mal assimilées, explique, sans l’excuser, leur conduite [29].

27 Issus de la classe sociale laborieuse, ils la jugeaient très durement : lâche devant leurs exploiteurs et incapable d’un sursaut révolutionnaire. Il ne fallait donc rien attendre de l’action politique. À cet égard, les positions de Garnier, exprimées dans des notes dactylographiées (longtemps attribuées par erreur à Callemin) [30] sont explicites :

28

« Pourquoi cette minorité qui possède est-elle plus forte que la majorité qui est dépossédée ? Parce que cette majorité du peuple est ignorante et sans énergie ; elle supporte tous les caprices des possédants en baissant les épaules. […] Ne voulant pas être exploité et non plus exploiteur, je me mis à voler » [31].

VIII. L’émergence du mythe

29 À Nogent comme à Choisy, une foule de badauds vint en nombre pour assister à l’arrestation des bandits assiégés. De tous bords, la presse s’offusqua du plaisir morbide transformant la mort en un spectacle. En outre, le déploiement des forces lors des deux sièges lui apparut disproportionné. Tout en ne témoignant aucune sympathie pour les tueurs, les journaux de l’époque – de L’Humanité à L’Action française –, se demandèrent s’il n’y avait pas, là, le risque de les voir transformer en martyres [32]. L’analyse était juste. Une légende dorée prit rapidement de l’ampleur, profitant de ce que la biographie des protagonistes n’était pas toujours limpide. S’est ainsi répandue l’hypothèse selon laquelle Bonnot aurait séjourné en 1910 à Londres, où il aurait été le chauffeur de sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), le père de Sherlock Holmes [33], à moins que ce ne fût d’Ashton Wolfe, un ami proche du romancier.

30 Une reconstruction romantique l’a donc peu à peu emporté sur la restitution historique des faits. En mai 68, un amphithéâtre de la Sorbonne fut débaptisé pour l’affubler du nom de Jules Bonnot [34]. Dans deux registres différents, l’un humoristique, l’autre propagandiste, Joe Dassin (en 1968) [35] et Boris Vian (en 1975) [36] ont chanté les bandits tragiques. Après un film en 1968, une pièce de théâtre fut montée en 1971 [37]. Une série télévisée serait en préparation.

31 Nombre d’analyses sont complaisantes avec les hommes de la bande et feignent d’ignorer sa sauvagerie. Avec arme, haine et violence : voilà ce que fut leur mode d’action. Même s’ils s’en prirent à la même banque, la Société Générale, ils furent loin des méthodes d’un Albert Spaggiari (1932-1989). Il est vrai que celui-ci n’était pas du même bord politique qu’eux… Or, en oubliant leurs victimes – non des milliardaires repus, mais de pauvres gens –, il est devenu tentant de les assimiler à des Robin des bois modernes. L’horreur suscitée par leurs crimes a progressivement fait place à une morbide fascination.

En guise de conclusion : des personnages de roman

32 Les illégalistes du début du XXe siècle, tout comme les policiers qui les traquèrent, avaient assez de personnalité et d’épaisseur pour être élevés au rang de personnages de roman. Ainsi, du côté des bandits, Alexandre Jacob, signant ses forfaits par « Attila », inspira-t-il Maurice Leblanc (1864-1941) pour son personnage d’Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur[38]. Quant aux protagonistes de l’affaire Bonnot, ils apparurent, en particulier René Valet, dans un roman de Michel Ragon (né en 1924) [39].

33 Du côté des forces de l’ordre, l’un des policiers ayant travaillé, dans un rôle subalterne, sur la bande à Bonnot fut le futur commissaire Marcel Guillaume (1872-1963). Il a laissé ses Mémoires, publiés en feuilleton dans le quotidien Paris-Soir, de février à avril 1937, qui sont l’une des sources (bien que discutable) de l’affaire Bonnot. Or, Guillaume devait être le principal modèle du Jules Maigret de Georges Simenon (1903-1989).


Mots-clés éditeurs : Anarchisme, Bagne, Bande, Brigades du « Tigre », Crime organisé, Droit à la restitution, Hold-up, Illégalisme, Peine de mort, Police, Préfecture de police, Propagande par le fait, Reprise individuelle, Sûreté générale, Travaux forcés, Vol légal