Article de revue

Âge, pouvoir et maladie

Pages 1487 à 1497

Citer cet article


  • Robert, J.
(2005). Âge, pouvoir et maladie. Revue du droit public, Novembre(6), 1487-1497. https://droit.cairn.info/revue-revue-du-droit-public-2005-6-page-1487?lang=fr.

  • Robert, Jacques.
« Âge, pouvoir et maladie ». Revue du droit public, 2005/6 Novembre, 2005. p.1487-1497. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-revue-du-droit-public-2005-6-page-1487?lang=fr.

  • ROBERT, Jacques,
2005. Âge, pouvoir et maladie. Revue du droit public, 2005/6 Novembre, p.1487-1497. URL : https://droit.cairn.info/revue-revue-du-droit-public-2005-6-page-1487?lang=fr.

1 Depuis la plus haute Antiquité, à toutes les époques, sous tous les climats et sur tous les continents, les peuples se sont intéressés, avec inquiétude, à la santé de ceux qui les dirigeaient. Comme si leur survie collective dépendait avant tout d’un seul destin individuel. Comme si, matelots engagés sur un même vaisseau, ils ne voyaient leur salut que dans l’énergie de leur « capitaine ».

2 Les recettes imaginées pour pallier les faiblesses de l’âge ou les avatars de la santé ont varié avec les traditions, les coutumes, les mentalités, la nature des régimes politiques.


3 Certains s’en sont toujours mieux sortis que d’autres.

4 Les monarchies traditionnelles, grâce à l’automaticité de leurs règles successorales, savent où elles vont. Du vivant même du monarque en place, elles connaissent son successeur légitime et si d’aventure celui-ci n’est pas encore en âge de régner, la constitution d’un « Conseil de Régence », composé de membres de la famille et de collaborateurs zélés sert de transition aisée. Ainsi voyait-on, naguère, dans une sérénité qui n’était point seulement de façade, disparaître lentement, quelquefois même en public, le monarque malade et vieillissant.

5 Certaines républiques autoritaires modernes tentent, aujourd’hui, de plus en plus, d’imiter à leur manière la succession du chef des vieilles monarchies soit, en acceptant _ si le chef encore en fonction n’est déjà plus en état de gouverner effectivement _ que de facto le pouvoir soit entre les mains d’un frère ou d’un cousin qui sera en place au moment de l’ouverture de la succession (voir certains émirats arabes), soit en promouvant, du vivant même du dirigeant, un membre de sa famille, par exemple son fils (les cas égyptien ou syrien).

6 Plusieurs dictateurs, dans des pays plus proches de nous, ont voulu eux-mêmes assurer directement leur succession. Le Général Franco _ qui s’était bien gardé de changer, à son accession au pouvoir en Espagne, la nature même du régime politique en place qui demeura « monarchique » désigna lui-même l’héritier qu’il se voulait. Cette transition délicate d’une monarchie officiellement maintenue quoique confisquée par une dictature à une monarchie constitutionnelle classique qui retrouvait sa légitimité, s’effectua sans drame. Même si — pour que l’opération se passât bien — il fallut maintenir en survie artificielle prolongée le dictateur déjà cliniquement mort…

7 La Tunisie a, de son côté, offert un exemple parfaitement spectaculaire d’une succession pourtant délicate. Le Président Habib Bourguiba fut gentiment poussé vers la sortie, sans crise majeure, sans incidents regrettables, quand il apparût à l’évidence qu’il n’était plus en état d’exercer effectivement le pouvoir.

8 Il me souvient de l’une des dernières grandes réceptions qu’Habib Bourguiba fut amené à donner en son Palais de Carthage à l’occasion d’un Congrès de juristes qui s’était tenu à Tunis. Le spectacle était poignant. Voulant honorer ses invités en les saluant tous, les uns après les autres, à l’entrée du grand salon de sa résidence, il se tenait debout au prix d’un immense effort sur lui-même. Mais manifestement il était déjà ailleurs et tous les quarts d’heure, il se retirait dans un petit bureau voisin pour s’y asseoir quelques instants avant de reprendre péniblement sa série de poignées de mains.

9 Celui qui devait devenir le Président Ben Ali sut opérer en douceur, avec tact, ce qui n’était rien moins qu’un coup d’État. Mais sans bruit, sans effusion de sang, sans bannissement, sans procès. Habib Bourguiba se retira dans son splendide palais de Monastir où il devait mourir quelque temps après. La Tunisie lui fit des obsèques nationales. Celles qui étaient légitimement dues au héros de son indépendance, à son « Combattant Suprême ».


10 Sans doute nos républiques parlementaires sont-elles moins attentives, plus légères, plus insouciantes. On a longtemps occulté le problème de l’incapacité éventuelle des gouvernants à gouverner.

11 On peut penser que, sous les IIIe et IVe Républiques, la question de la santé du Président n’était pas primordiale dès l’instant que celui-ci n’exerçait qu’une magistrature d’influence ou « morale » et que le pouvoir se trouvait ailleurs. Entre les mains d’un Président du Conseil, point encore atteint par l’âge et qui pouvait alors facilement soit démissionner soit être démissionné (par un vote hostile de l’Assemblée).

12 Quand on retrouva — un petit matin — sur la voie ferrée — un homme, en tenue de nuit, qui était tombé du train et qui n’était autre que son Président, Paul Deschanel, la France ne s’arrêta point d’aller de l’avant…


13 Les choses ont changé avec la Ve République. Le Président de la République — du moins depuis 1962 — y est élu au suffrage universel et se trouve investi de pouvoirs énormes. Il y a longtemps — par une dérive d’ailleurs regrettable — que le Président a cessé de n’être qu’un arbitre pour se muer en véritable guide de la nation, élu par une majorité « présidentielle », sur un programme qui est le sien.

14 Dès lors, le problème de son âge et de sa santé prend une tout autre dimension.

15 À l’évidence, le Général de Gaulle ne se posait guère — pour lui-même — la question. Doté d’une robuste santé, plébiscité par l’Histoire et protégé par la Providence, son âge ne le préoccupait guère. Pourtant, on n’ignorait point qu’il avait quelques petites difficultés de vision (le fidèle Bonneval ne le quittait pas des yeux et l’aidait même très discrètement quand il devait franchir des escaliers) et le Général n’avait point caché qu’il dût subir quelques interventions prostatiques…

16 Mais les milieux gouvernementaux ne s’en inquiétaient point.

17 On se souvient de la fameuse conférence de presse qu’il tînt à un moment où quelques rumeurs bruissaient sur sa santé. Nullement interrogé directement sur ce point (on n’aurait point osé !) le Général aborda lui-même le sujet en déclarant qu’il se portait fort bien et ajoutant : « Mais rassurez-vous ! Comme tout un chacun, je ne manquerai point de mourir un jour »…

18 Hélas ! Ce jour vint aussi pour lui. Mais il avait alors quitté l’Élysée…

19 Ultérieurement, par trois fois, le problème faillit se poser de manière aiguë.

20 Une première fois, avec Georges Pompidou. Nul n’a oublié la vision douloureuse de Georges Pompidou descendant de l’avion qui le ramenait d’une Conférence internationale, le visage congestionné, la démarche lourde, la fatigue visible… pour ne pas dire l’épuisement ! On le savait souffrant depuis quelque temps mais le mot d’ordre officiel était de dire qu’il était sujet à des grippes successives sans gravité.

21 Sans doute cette situation torturait-il le Président lui-même, qui tenta de faire réduire la durée du mandat présidentiel à 5 ans mais devant le peu d’enthousiasme des parlementaires, il interrompit de lui-même la procédure…

22 Le destin emporta quelques semaines plus tard le Président et joua alors le mécanisme d’une nouvelle élection parfaitement décrit par la Constitution (qui, sur ce point, sera plus tard complétée par une révision voulue par Valéry Giscard d’Estaing).

23 Une deuxième fois, mais cette fois plus dramatiquement, se posa la question de l’état de santé du Président.

24 Dès son accession à la Présidence de la République, en mai 1981, François Mitterrand, pour éviter que ne circulent à nouveau, cette fois à son sujet, des rumeurs (fantaisistes ?) sur la santé du Président, avait pris la décision de publier régulièrement des bulletins officiels de santé. Ce qu’il fit. Mais on sût — plus tard — qu’ils étaient faux. Il n’empêche ! Le peuple français avait l’impression qu’il était tenu au courant de l’état de santé du Président. François Mitterrand ne cachait d’ailleurs point les opérations qu’il dût subir au cours de son mandat. On le voyait entrer et sortir de l’hôpital, n’évitant pas les journalistes et plaisantant même avec eux sur son cas.

25 Mais la maladie irrémédiable dont il était atteint s’aggravant avec le temps, il ne fut bientôt plus question de cacher quoi que ce soit. Des audiences furent déplacées. Le Président s’accordait tous les jours de longs temps de repos… Fort élégamment, en grand seigneur, Édouard Balladur, alors Premier Ministre, fit savoir qu’il assumerait — autant que de besoin et tout le temps qu’il faudrait — les fonctions normalement dévolues au chef de l’État que celui-ci ne serait plus, physiquement, en état d’exercer. Mais une telle situation pourrait-elle perdurer longtemps ?

26 J’étais alors au Conseil constitutionnel quand le problème se posa. Bienheureusement, le Président Mitterrand était à quelques mois de la fin de son second mandat et il n’était pas question qu’il se représentât pour un troisième. Il convenait donc simplement d’attendre, le mieux possible, que s’achève la durée légale du mandat présidentiel. On verrait après…

27 C’est — en fait — ce qui se produisit. François Mitterrand put achever dignement sa mission. Jacques Chirac fut élu. L’ancien Président, réfugié rue Le Play, s’éteignit quelques mois plus tard. Mais que se serait-il passé si François Mitterrand avait été, alors, à mi-mandat ? Le Premier Ministre aurait-il pu assumer à lui tout seul la double charge ? Pendant combien de temps ?

28 Une troisième fois — la dernière ? — la santé du Président revint sur le devant de la scène.

29 Brutalement, le samedi 3 septembre 2005, on apprit que le Président de la République, Jacques Chirac, avait été, en urgence, la veille, hospitalisé au Val-de-Grâce. L’opinion publique fut d’autant plus inquiète — à juste titre — que, pendant les quelques jours qui suivirent, le cafouillage fut complet.

30 On apprit d’abord que le Premier Ministre lui-même n’avait été tenu au courant de cette hospitalisation que le lendemain, comme tout le monde. Vrai ou faux ? Si la rumeur était exacte, on notera un sérieux dysfonctionnement dans les services de l’État.

31 Puis, distillée par le canal d’un laconique communiqué, lu aux portes de l’hôpital du Val-de-Grâce, par un médecin militaire en tenue, la nouvelle fut répandue que le chef de l’État avait été victime d’un accident vasculaire intracérébral de nature hémorragique. De qui émanait exactement ce communiqué ? De l’équipe médicale en charge du Président ? Mais pourquoi ne l’avait-elle pas signé ? De l’autorité militaire ? Ou du petit aéropage secret responsable de la communication personnelle du Président ? Dans cette dernière hypothèse, l’information donnée n’avait aucune valeur scientifique.

32 Ce qui devait inévitablement se produire, se produisit alors.

33 Faute d’une information fiable officielle et en totale méconnaissance d’un dossier qu’ils n’avaient nullement examiné, d’éminents médecins se permirent de donner à des organes de la presse écrite voire sur des plateaux de télévision une ou plusieurs consultations médicales sur ce mal « clandestin » dont le Président venait d’être frappé.

34 Pour l’un, il convenait d’être délibérément optimiste ; le Président ne pouvait que reprendre très vite ses activités après cette petite alerte qui devait être, à l’évidence, minimisée. Un autre spécialiste était plus prolixe. On apprenait assez vite, par ses indiscrétions, qu’après un accident de ce type, 60 % des patients récupéraient complètement, sans aucune séquelle physique ou neurologique. Dans 20 % des cas, ils gardaient des séquelles qui ne les empêchaient pas, toutefois, de mener une vie autonome. Ce praticien n’hésitait pas à en conclure qu’« au vu de ce qui a été annoncé » (?) « le Président entrait dans la première catégorie, celle des 60 %… et “ que le fait qu’il puisse recevoir des collaborateurs et parler avec eux était notamment très rassurant ” ».

35 Un autre éminent professeur avançait — lui — qu’on distinguait, plus précisément, deux types d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) frappant des personnes âgées, pour la plupart, de plus de 65 ans : les premiers provoqués par un épanchement de sang dans le tissu cérébral (le sang, s’échappant de l’artère, formant alors un hématome) ; les seconds, qualifiés d’attaques cérébrales ischémiques résultant d’une artère bouchée par un caillot sanguin. Tout accident vasculaire cérébral se manifestait en général par une hémiplégie, des troubles de la sensibilité ou du langage, des troubles visuels ou de la coordination des mouvements.

36 Plusieurs neurologues — consultés par un journal du matin — se montraient de leur côté rassurants sur l’évolution de l’état de santé du chef de l’État, s’estimant face à quelque chose de très banal, l’essentiel étant maintenant — ajoutaient-ils — « d’identifier la cause de cet accident pour éviter la récidive » Eh oui !

37 On devait, pendant quelques jours, en rester là… jusqu’à la sortie, une petite semaine après, de l’illustre patient qui, avec son inégalable sourire, affirmait d’un ton voulu absolument naturel mais tout de même un peu crispé, qu’il était animé « d’un désir qu’il pouvait difficilement dissimuler : rentrer le plus vite chez lui ».

38 Mais quel serait le temps de sa convalescence ? Un repos complet s’imposerait-il plusieurs jours ? Pourrait-il honorer les audiences prévues, accomplir les voyages projetés, prendre l’avion ?

39 L’opinion finit, par bribes, par être informée sur ces différents points. Et le Président sembla reprendre normalement ses activités, même s’il dût, dans l’immédiat, renoncer à certaines. Tout se terminait donc, apparemment, pour le mieux.

40 Mais que se serait-il passé s’il en avait été autrement ? Si le Président s’était trouvé, par exemple, empêché pendant plusieurs semaines, voire pendant plusieurs mois, de mener une existence autonome ?

41 Il aurait évidemment fallu appliquer la procédure prévue, dans de tels cas, par la Constitution.

42 Mais il y a longtemps que les spécialistes sont quasi-unanimes pour penser que cette procédure est politiquement et moralement inapplicable.

43 L’article 7 de notre Constitution dispose en effet qu’« en cas de vacance de la présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement constaté par le Conseil constitutionnel saisi par le gouvernement et statuant à la majorité de ses membres, les fonctions de Président de la République… sont provisoirement exercées par le Président du Sénat ».

44 Une telle procédure implique donc que l’initiative de la demande d’empêchement parte de Matignon et soit transmise — pour décision définitive — au Palais Montpensier. Ce qui veut dire qu’il appartient au Premier Ministre — qui, on le rappellera, a été nommé par le chef de l’État — et à lui seul de saisir le Conseil constitutionnel d’une requête aux fins de déclaration d’empêchement du Président de la République.

45 Situation impossible, voire intolérable. Comment peut-on imaginer que le Chef du gouvernement — qui voit quotidiennement le chef d’État — se résolve un jour — sauf drame absolu ou incapacité manifeste _ à demander à la plus Haute juridiction du pays de déclarer officiellement que le premier magistrat de la République se trouve hors d’état de continuer à exercer ses fonctions ?

46 Si le Premier Ministre appartient à la majorité présidentielle, comment lui demander de consentir à une telle démarche ?

47 Si la France se trouve en période de cohabitation, comment l’opinion publique jugerait-elle un Premier Ministre qui pourrait éventuellement chercher par ce biais à se débarrasser d’un Président dont il ne partage pas les idées ? Ou simplement être soupçonné de vouloir le faire ?

48 On ajoutera que, de son côté, le Conseil constitutionnel se trouverait placé dans une situation infiniment délicate. Comment répondre à la demande du Premier Ministre sans mener une enquête complète sur l’état de santé réel du Président de la République ? À quels médecins devrait-il alors s’adresser ? Comment et par qui les choisir ? Le Président du Conseil constitutionnel décidera-t-il seul ou le Conseil dans son ensemble, et à quelle majorité ? Celle exigée pour la décision finale ?

49 À trois reprises, le pays a failli être placé dans une telle situation. Il a eu la chance que les choses se règlent d’elles-mêmes. L’aura-t-il toujours ?


50 Il est plus que temps, au calme, de s’atteler à l’étude et à la solution d’un tel problème.

51 Que prévoit-on, à l’étranger, qui puisse nous éclairer ? L’exemple américain vient, naturellement, à l’esprit. Mais il semble que les rédacteurs de la Constitution américaine sur ce point aient envisagé le problème sous un angle quelque peu différent du nôtre.

52 Le 25e amendement de la Constitution des États-Unis, entré en vigueur en 1967, a pour objet avoué, non pas de prévoir comment se séparer d’un Président devenu inapte à occuper le Bureau ovale, mais de prévenir le maintien en fonctions d’un Président qui n’est plus en mesure de les exercer. Cela pourrait d’ailleurs se produire en France si le Premier Ministre ne saisissait pas le Conseil constitutionnel ou si, saisi, celui-ci ne voulait point constater son empêchement.

53 La procédure prévue aux États-Unis est longue et compliquée. Elle envisage deux hypothèses. La première permet au chef de l’État d’informer lui-même les deux Chambres qu’il est dans l’incapacité d’assumer les pouvoirs et les devoirs de sa charge et que, dès lors, tant qu’il n’aura pas revu une telle position, ses attributions seront transmises au vice-Président. Mais que se passera-t-il si, comme la chose peut hélas et naturellement se produire, le chef de l’État ne se rend point compte ou ne veut point se rendre compte qu’il n’est plus en mesure de faire face à ses responsabilités, et considère, en toute conscience, au contraire, qu’il en est encore parfaitement capable ?

54 Le texte américain envisage alors que si, vraiment le vice-Président et la majorité du gouvernement, parfaitement au courant de l’état de santé précaire du Président, se décident à transmettre aux deux Chambres une déclaration solennelle et écrite affirmant que le Président ne peut plus exercer le pouvoir, le vice-Président assumera immédiatement celui-ci en tant qu’intérimaire.

55 Éventuellement, le Président malade pourrait retrouver ses pouvoirs s’il déclarait, après une certaine période de repos et de soins, qu’il se sent de nouveau apte à exercer ses fonctions. Encore faudrait-il que le vice-Président et le gouvernement ne fassent point connaître aux Chambres une opinion contraire. Auquel cas, ce serait alors au Sénat et à la Chambre des représentants de trancher définitivement le débat et, en cas de constatation de l’empêchement du Président, d’ouvrir la procédure d’élection d’un nouveau Président.

56 Il ne nous apparaît pas, à l’évidence, qu’un tel système puisse être importé en France. D’abord, nous n’avons pas de vice-Président (même si, en l’espèce, le Président du Sénat pourrait parfaitement jouer son rôle). Mais surtout, dans un pays comme la France, cette discussion ouverte entre le Président, son gouvernement, le vice-Président (ou le Président du Sénat) et les deux Chambres, sur l’état physique, psychologique ou mental du Président en place serait à la fois déplacée, pénible et inacceptable ; et trop longue.

57 Il faut se contenter d’un mécanisme plus simple, rapide et facile à utiliser en cas d’urgence.

58 Pourquoi ne pas créer, au début du mandat présidentiel, une commission, légère, composée de 3 éminents médecins, scientifiquement incontestés et réputés pour leur conscience professionnelle et leur intégrité, chargée de deux missions précises :

  • — Donner et publier, chaque année, un bulletin de santé du Président donnant une information circonstanciée sur son état médicalement constaté.
  • — Intervenir en cas d’urgence (découverte d’un mal pernicieux ; hospitalisation brutale) pour renseigner — en toute clarté — l’opinion publique sur ce qui vient d’arriver au Président.

60 Si — de ces informations rendues publiques immédiatement — il devait ressortir que le Président risque, à brève échéance, de ne plus pouvoir demeurer à la tête de l’État, le Conseil constitutionnel, destinataire privilégié de tous les communiqués médicaux, devrait se réunir pour émettre un vote, à la majorité prévue par le texte constitutionnel actuel, sur la décision de constatation de l’empêchement. Si cette décision s’avérait inéluctable, il appartiendrait ensuite au Conseil constitutionnel (qui est déjà compétent en cette matière) d’organiser la tenue d’une nouvelle élection présidentielle.

61 Ainsi l’opinion publique, tenue scrupuleusement informée de l’état de santé du Président pendant toute la durée d’une période éventuelle d’indisponibilité serait pleinement rassurée par la double garantie qui lui serait apportée d’une décision grave prise successivement par deux collèges irréprochables (tant au plan médical qu’au plan juridique et politique).

62 C’est en effet alertée publiquement par un avis médical incontestable que la plus Haute juridiction du pays se trouverait conduite à prendre une telle décision.

63 Mais que devient alors — on entend déjà l’objection ! — le sacro-saint principe, du respect de la vie privée ? L’état de santé de tout un chacun ne fait-il partie de cette « intimité personnelle » à laquelle aurait droit tout citoyen ? Et le Président de la République n’est-il point — en ce domaine — un citoyen comme les autres ? Ne doit-on point donc respecter le secret de ses petits malheurs de santé comme il apparaîtrait raisonnable que l’on respectât les détails de sa vie privée ?

64 Encore faudrait-il que les intéressés fassent — en premier — preuve de la plus grande discrétion à leur propre sujet.

65 Les péripéties conjugales ou amoureuses de telle ou telle personnalité ne devraient intéresser personne et rester strictement confidentielles. À tout le moins pourrait-on exiger que ces personnalités n’utilisent point leur vie sentimentale, leur famille et leurs enfants comme instruments ou atouts de leur propre promotion politique…

66 La santé, de même, doit rester du domaine de l’intimité privée tant qu’elle ne débouche pas dans l’arène publique.

67 Les ennuis de santé d’un Président ne concernent que lui, sauf s’ils se trouvent susceptibles d’avoir une répercussion directe sur sa conduite des affaires de l’État.

68 Il y a plusieurs années paraissait un livre qui fit quelque bruit par son intitulé même : « Ces grands malades qui nous gouvernent ». Il est vrai qu’à l’époque les exemples ne manquaient pas de grands pays qui avaient à leur tête, soit des malades, soit des vieillards, voire même (la chose fut fréquente) les deux à la fois.

69 On aurait dû réfléchir à ce cri d’avertissement. Il est encore temps.

70 Mais il faut bien voir que trois questions se trouvent ici étroitement imbriquées : celle de la maladie ; celle de l’âge ; celle du nombre et de la durée des mandats électifs.

71 Il faut avoir le courage de les traiter ensemble.

  • — S’agissant de la première, le lecteur aura compris que nous proposons la solution, somme toute assez simple, commode et insoupçonnable, d’une alerte sanitaire donnée par des médecins notoires (ils pourraient être désignés par l’Académie de Médecine) qui déclencherait la saisine d’un organe juridictionnel seul constitutionnellement habilité à prendre la décision de déclaration d’empêchement.
  • — Comme — en général — l’âge pèse toujours (plus ou moins) sur l’état de santé, il conviendrait également que fût pour l’avenir interdit à tout candidat âgé de plus de 65 ans de se présenter à l’élection présidentielle pour un premier mandat. Ce qui permettrait, en même temps, de limiter à deux le nombre de mandats possibles. À 75 ans, nul ne pourrait plus désormais prétendre à la magistrature suprême. Comme d’ailleurs à d’autres magistratures, comme, par exemple, celle du Sénat…
  • — Cette limitation à deux des mandats présidentiels est une mesure saine et salutaire. Elle permet aux citoyens, satisfaits par un Président qui vient d’accomplir un premier mandat exemplaire de voter une fois encore pour lui, mais seulement une fois.

73 Il faut en effet savoir dire qu’au-delà d’un certain âge (et 75 ans est déjà, à l’évidence, un âge certain), même si apparemment l’homme concerné présente une forme physique et intellectuelle remarquable, il entre nécessairement dans une période plus fragile où tout peut arriver, brusquement : l’accident, banal pour un homme plus jeune, dont on sort alors plus malaisément et qui souvent vous handicape ; la survenance un jour révélée, d’un mal plus profond et qui ne laisse plus grande chance de survie ; l’usure, enfin et surtout, d’un organisme auquel il fut longtemps et beaucoup demandé et qui crie grâce.

74 Il serait imprudent de ne point réfléchir aux conséquences que pourraient avoir sur la conduite du pays tout entier les aléas, voire les faiblesses de la santé de celui à qui elle fut confiée, sans doute trop tardivement…

75 « La vieillesse est un naufrage » aurait dit le Général de Gaulle en pensant à la destinée du Maréchal Pétain.

76 S’il eût — hélas ! — en l’occurrence raison, il émettait, sur le fond, une évidence essentielle.

77 Ce n’est point dénigrer l’humaine condition que d’avancer qu’il est, dans sa nature même, d’avoir comme seul avenir sa disparition et comme destin probable, au préalable, un affaiblissement de sa puissance d’action et de réflexion…

78 Ce n’est point par hasard qu’une date de retraite a été fixée, partout, pour l’activité humaine.

79 Si, bien entendu, la fixation de l’âge limite peut — et doit — varier avec la nature de l’activité, n’en reste pas moins qu’il est un moment où tout homme doit ralentir son rythme, mesurer sa fatigue, répartir ses efforts, se ménager des temps de repos, s’occuper d’un corps qu’il a longtemps négligé…

80 L’homme politique — surtout l’homme politique — comme les autres ! Car il a, plus qu’un autre s’il a assumé de hautes responsabilités donc de lourdes charges, usé son organisme et ses forces.

81 La conduite d’un État est une mission redoutable. Elle exige d’immenses possibilités personnelles, une lucidité de tous les instants, une attention constamment en éveil, une résistance physique, mentale, nerveuse, hors du commun. Mais tout s’use vite, avec le temps, surtout quand il est constamment occupé et qu’il défile à une vitesse dont nul ne peut prétendre en avoir toujours la maîtrise.

82 Il est un âge où il faut savoir s’arrêter. Il est davantage un âge où l’on doit arrêter l’homme… qui continuerait volontiers, parce que la vie active est passionnante, qu’il sent encore — pour combien de mois ? — que ses forces sont intactes, parce qu’il veut continuer à servir son pays, ou peut-être parce qu’il a aussi peur du vide, du futur agenda vierge, de la fuite des faux amis, de l’ennui, de l’oubli…

83 C’est lui rendre service que de le stopper à temps, quand son intelligence est intacte, son brio inentamé, son image sans tache.

84 Malheur à ceux qui veulent s’accrocher aux vanités illusoires d’une autorité en déclin, aux ors trompeurs des palais nationaux, à la satisfaction, éphémère, d’avoir un peu de pouvoir… parce qu’ils sont toujours là !

85 Aucune institution ne gagne à laisser se pérenniser ses responsables, diminués ou moribonds. Et puis il est indispensable que les élites se renouvellent, que les jeunes générations puissent accéder plus aisément au pouvoir.

86 Même l’Église a compris aujourd’hui qu’elle devait se séparer de ses dignitaires (évêques, archevêques, cardinaux) quand ils atteignent un âge par avance fixé : 75 ans. Que n’a-t-elle appliqué cette règle à ses Papes…

87 Elle aurait évité au monde, bouleversé par une interminable agonie et un courage superbe, le spectacle insoutenable d’un homme qu’abandonnaient lentement ses forces et qui n’exhalait plus qu’une parole sombre et inaudible.


88 Un peu de courage politique épargnerait — par quelques réformes sans grands risques — à la France les vicissitudes et malheurs de ces fins publiques, misérables et dangereuses.


Date de mise en ligne : 19/09/2024