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Finlande : le droit d’asile menacé ?

Pages 7 à 10

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  • Tervonen, T.
(2016). Finlande : le droit d’asile menacé ? Plein droit, 111(4), 7-10. https://doi.org/10.3917/pld.111.0007.

  • Tervonen, Taïna.
« Finlande : le droit d’asile menacé ? ». Plein droit, 2016/4 n° 111, 2016. p.7-10. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-plein-droit-2016-4-page-7?lang=fr.

  • TERVONEN, Taïna,
2016. Finlande : le droit d’asile menacé ? Plein droit, 2016/4 n° 111, p.7-10. DOI : 10.3917/pld.111.0007. URL : https://droit.cairn.info/revue-plein-droit-2016-4-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pld.111.0007


1 Septembre 2015. Des centaines de demandeurs d’asile arrivent chaque jour dans la petite ville de Tornio, un port au nord de la Finlande. Principalement irakiens et afghans, ils ont d’abord traversé la Méditerranée, puis sont remontés jusqu’au nord de la Suède pour traverser la frontière terrestre avec la Finlande. Ici, à la limite de la Laponie, le passage est simple : pas de contrôle d’identité comme sur les ferrys qui circulent entre Helsinki et Stockholm, les capitales finlandaise et suédoise.

2 Les autorités sont dépassées, d’autant que le nombre de franchissements augmente chaque jour. « Ce sont les citoyens qui ont réagi en premier, en apportant des boissons chaudes, des repas, des vêtements, et en organisant des hébergements d’urgence chez les particuliers », se souvient Katja Hietala, jeune mère de famille installée à Kemi, une ville voisine de Tornio. Kemi est l’étape suivante des réfugiés : il y a là une gare qui permet de rejoindre le sud du pays et un commissariat qui enregistre les demandes d’asile. « C’était une réaction de solidarité très spontanée : l’hiver arrivait, on n’allait pas laisser des gens dehors sans nourriture et sans vêtements adaptés. Il y avait aussi de l’inquiétude. Kemi et Tornio sont de petites villes de 20000 habitants chacune – tout d’un coup, nous avions des centaines d’étrangers dans les rues… »

3 Fin septembre, près de trois semaines après les premières arrivées, les autorités réagissent enfin, avec l’ouverture à Tornio d’un centre de tri, sur le modèle des hotspots européens, destiné à enregistrer tous les arrivants, leur proposer un hébergement d’urgence pendant une semaine au plus, le temps de les orienter vers des structures d’accueil appropriées ailleurs dans le pays. La capacité des 28 centres existants est déjà saturée, ce seront donc 184 nouvelles structures qui ouvriront à la hâte, dans des écoles, des casernes, des hôtels désaffectés.

4 « Nous avons dû augmenter notre capacité d’accueil de 700 à 19 000 en l’espace de trois mois, et ouvrir plus de cent nouveaux centres d’accueil », explique Inka Kovanen, attachée de communication en charge de l’accueil des demandeurs d’asile à la Croix-Rouge finlandaise. L’organisation gère environ la moitié des centres, les autres étant pris en charge directement par les communes ou par le secteur privé. Les décisions d’ouverture et de fermeture des centres sont prises par le bureau de l’immigration placé sous l’autorité du ministère de l’intérieur. « Il a fallu s’adapter très vite, trouver du personnel et le former à toute vitesse. Mais nous avons réussi à héberger tout le monde. Personne n’est resté dehors. »

5 Au total, 32 476 demandes d’asile sont enregistrées en 2015, contre 3600 l’année précédente. Rapporté au nombre d’habitants – 5 millions –, cela place la Finlande en quatrième position au sein de l’Union européenne pour l’accueil des réfugiés. Du jamais vu dans ce petit pays du nord de l’Europe qui n’a connu aucune vague d’immigration importante.

Vrais Finlandais ou racistes avérés ?

6 L’ouverture rapide de nombreux centres d’accueil ne suscite pas que de l’empathie. « Dans plusieurs communes, nous avons dû faire face à la peur des habitants. En général, les choses se sont apaisées grâce à la médiation. Plus il y a d’échanges entre les habitants et les personnes accueillies, mieux cela se passe », explique Inka Kovanen.

7 En effet, la gestion de ce nombre inhabituel de demandeurs d’asile s’est faite dans un contexte politique particulier. En avril 2015, cinq mois avant les premières arrivées à Tornio, le parti populiste et eurosceptique des Vrais Finlandais est entré pour la première fois au gouvernement. Il y détient quatre ministères – ceux des affaires étrangères, de la défense, de la santé et des affaires sociales ainsi que celui de l’emploi et de la Justice – et gouverne avec le parti centriste et les conservateurs.

8 Les Vrais Finlandais ont bâti leur succès sur ce qu’ils nomment eux-mêmes une « critique de l’immigration », évoquant une préférence nationale et exigeant une politique de l’asile plus stricte ainsi qu’une fermeture des frontières de l’Union européenne. Créé en 1995, le parti a percé sur la scène politique dans les années 2000, grâce à son président Timo Soini, élu député européen en 2009. Sous la houlette de Soini, le parti assoit définitivement son pouvoir aux élections législatives de 2011, en obtenant 19 % des voix et 39 sièges de députés sur 200. Quatre ans plus tard, il entre au gouvernement.

9 Avec les élections de 2015, les Vrais Finlandais deviennent le deuxième parti du pays, certains députés affichant des positions ouvertement racistes et xénophobes. C’est le cas de Jussi Halla-Aho qui a été condamné en justice pour incitation à la haine après avoir qualifié l’islam de « religion pédophile », alors qu’il présidait la commission de l’administration au Parlement – commission en charge notamment des questions concernant le droit des étrangers.

10 L’arrivée de plus de 30 000 demandeurs d’asile a donc lieu dans un contexte où les discours racistes sont aussi courants que banalisés sur la scène politique. « Les élections de 2011 ont été un détonateur pour moi », explique Suldaan Said Mohamed, vice-président du Parti de gauche. « Pour moi, la victoire des Vrais Finlandais était le moment ou jamais pour réagir. J’ai décidé d’entrer activement en politique et je me suis présenté aux élections municipales. » Le jeune militant d’origine somalienne décrit une ambiance de plus en plus hostile aux personnes « racisées » : des insultes dans la rue, un climat de peur qui s’installe. Les réseaux sociaux servent de défouloir général, y compris pour certains responsables politiques qui n’hésitent plus à y déverser leur haine des étrangers et de l’islam.

11 Ceux qui dénoncent publiquement le racisme deviennent rapidement des cibles de harcèlement, parfois de menaces personnelles. Suldaan Said Mohamed évoque la mise en examen d’un policier retraité, accusé de menace de mort et diffamation à son encontre. « Je ne dépose pas plainte à chaque menace, je n’en ai tout simplement pas le temps. » Les menaces sont aussi le lot quotidien du blogueur Sakari Timonen, qui suit depuis cinq ans les activités des mouvements d’extrême droite finlandais sur les réseaux sociaux. Selon lui, la présence des Vrais Finlandais au Parlement a largement contribué à la prolifération de discours racistes, tolérés sous prétexte de liberté d’expression. Dans les médias, le débat politique s’est polarisé autour d’une mise en opposition de « deux extrêmes » : les « critiques de l’immigration » et les « adeptes de la tolérance ». « Comme si le “juste milieu” consistait à être au-dessus de la mêlée et à considérer que les propos racistes et ceux qui les condamnent se valent », se désole Sakari Timonen.

12 Même s’il s’agit de groupes relativement restreints, les mouvements racistes et néofascistes occupent efficacement le terrain sur les réseaux sociaux et dans les médias. Selon Timonen, ce sont souvent les mêmes qui organisent des patrouilles de rue pour « garantir la sécurité des citoyens » ou qui affrètent des bus pour manifester aux abords des centres d’accueil.

13 Il aura fallu attendre septembre 2016 pour que le ministère de l’intérieur réagisse à la montée des discours d’incitation à la haine en affectant des moyens supplémentaires à une unité spécialisée de la police. Quelques jours plus tôt, un jeune homme était décédé suite à une agression par des manifestants du groupe néofasciste Vastarintaliike (Mouvement de résistance). La victime était Finlandaise et blanche. L’annonce fut suivie d’une mise en examen pour incitation à la haine d’Ilja Janitskin, fondateur du site internet MV-lehti qui relaie depuis plusieurs années des propos xénophobes et sert de forum à plusieurs groupuscules d’extrême droite.

Limiter l’asile : une première

14 Cette volonté de s’attaquer aux discours de haine n’a pas empêché les nombreuses réformes législatives concernant l’asile et le droit des étrangers, annoncées par le nouveau gouvernement et défendues notamment par les Vrais Finlandais. En mai 2016, le Parlement a supprimé le droit au séjour pour raison humanitaire. Jusque-là, un permis de séjour pouvait être accordé sur cette base, par exemple en cas de catastrophe naturelle ou de risques pour la sécurité des personnes.

15 En juillet, ce sont les conditions du regroupement familial qui ont été considérablement durcies. Jusqu’alors, aucune condition de ressources n’était exigée des réfugiés statutaires. Désormais, toute personne étrangère souhaitant faire venir sa famille en Finlande doit justifier de revenus d’au moins 1000 euros mensuels pour soi-même, auxquels doivent s’ajouter 700 euros par adulte, 500 euros pour le premier enfant mineur et 400 euros par enfant supplémentaire. Pour un réfugié souhaitant faire venir son conjoint et ses deux enfants mineurs, cela représente donc des revenus mensuels de 2600 euros. À titre de comparaison, le salaire mensuel moyen des personnes employées dans la santé, les services et la vente était de 2495 euros en 2014. Par ailleurs, le taux de chômage des étrangers s’élève à 25 %.

16 En septembre, les délais de recours contre les refus d’asile ont été raccourcis. Alors que, dans toute démarche administrative, le délai de recours est de 30 jours, celui des demandes d’asile a été ramené à 21 jours pour un premier recours, et à 14 jours pour un second recours. L’accès à l’aide juridictionnelle a été restreint par la même occasion, elle est désormais réservée à des cas particuliers. Selon le ministère de la justice, cette réforme vise à renforcer l’efficacité en désengorgeant les administrations en charge des dossiers.

17 « C’est la première fois que les politiques affichent une volonté claire de limiter le nombre de demandeurs d’asile », remarque Kaisa Väkiparta, chargée de communication de l’association Pakolaisapu qui participe à des projets de soutien aux réfugiés en Finlande et à l’étranger. « Les évolutions législatives se succèdent actuellement à une cadence telle qu’il devient de plus en plus difficile d’intervenir en tant qu’ONG. La préparation des lois est faite à la va-vite et sans consultations. »

Des futurs sans-papiers

18 Selon les nouvelles lignes directrices du bureau de l’immigration, en charge des demandes d’asile, l’Afghanistan, la Somalie et l’Irak sont désormais considérés comme des « pays sûrs », dont les ressortissants peuvent être renvoyés chez eux. Un accord de réadmission vient d’être signé avec l’Afghanistan en octobre 2016. Les négociations avec l’Irak et la Somalie sont toujours en cours. « Il y a aujourd’hui environ 10000 dossiers d’asile en cours, dont l’immense majorité concerne des Irakiens. La ligne actuelle du bureau de l’immigration laisse présager des réponses négatives. Que va-t-il se passer si aucun accord de réadmission n’est trouvé avec l’Irak ? » Après un refus, le demandeur d’asile dispose d’un délai de trente jours pour quitter le centre d’accueil. Au terme de ce délai, il n’a plus droit à un hébergement et devient un sans-papiers. Pour le moment, la Finlande n’a jamais été confrontée à un nombre important de sans-papiers. Selon les estimations de la police, ils seraient environ 2000, pour la plupart hébergés par des connaissances ou de la famille.

19 Kaisa Hyytinen, directrice du centre d’accueil de Punkalaidun géré par la Croix-Rouge, redoute l’arrivée des décisions négatives. « Cela fait quinze ans que je fais ce travail. Les critères d’obtention de l’asile ont été clairement durcis. Celui qui obtenait l’asile il y a encore quelques mois serait débouté aujourd’hui. Or la situation dans les pays d’origine n’a pas véritablement évolué. » Le centre accueille aujourd’hui 150 personnes, dont une centaine sont encore en attente de réponse. Les effets du durcissement de la législation se font déjà sentir. « La plupart des personnes que nous accueillons sont des hommes seuls, dont certains ont laissé derrière eux femme et enfants en espérant un regroupement familial. Pour beaucoup d’entre eux, c’est le désespoir qui s’installe. Même avec une décision positive, ils ne pourront probablement jamais faire venir leur famille. » De plus en plus d’entre eux envisagent désormais un retour volontaire au pays. Pas nécessairement pour y rester, précise Hyytinen : « Leur projet est de rejoindre leur famille et de repartir vers un autre pays, comme la Turquie. » Depuis le début de l’année, plus de 900 demandeurs d’asile ont choisi le retour volontaire. Parallèlement, les arrivées ont drastiquement diminué, surtout depuis que les contrôles d’identité ont été réintroduits entre le Danemark et la Suède, bloquant ainsi la principale route vers la Finlande.

20 Aujourd’hui, certains centres d’accueil ferment leurs portes, parfois au grand dam des habitants de petites communes qui ont trouvé leur compte dans le regain économique lié à l’arrivée des demandeurs d’asile. Un centre d’accueil, c’est aussi des emplois, des clients, une nouvelle vitalité, notamment pour les communes rurales.

21 C’est cette réalité que beaucoup d’acteurs de terrain préfèrent souligner, dans un climat politique peu favorable aux droits des étrangers. Inka Kovanen, de la Croix-Rouge, cite l’exemple de la commune de Kyyjärvi, où la création d’un centre d’accueil avait suscité de fortes résistances. Désormais, l’annonce de sa fermeture en suscite encore plus. Plus de la moitié des 1300 habitants ont signé une pétition pour protester contre la fermeture et le maire s’est rendu à la capitale pour négocier le maintien du centre.

22 « Il ne faut pas non plus oublier qu’à côté des groupuscules xénophobes qui font beaucoup de bruit dans les réseaux sociaux, plus de 10000 Finlandais se sont portés volontaires pour être bénévoles dans les centres d’accueil ou participer à des actions », rappelle Kovanen.

23 Kaisa Väkiparta, de l’ONG Pakolaisapu, préfère elle aussi souligner la réaction citoyenne d’une majorité de Finlandais. « Quand, en septembre dernier, il y a eu une première grande manifestation contre le racisme à Helsinki, il y avait 15 000 personnes dans la rue. Dans la contre-manifestation organisée par le groupe Suomi ensin ! [La Finlande d’abord !], ils étaient… trente. »


Date de mise en ligne : 27/12/2016

https://doi.org/10.3917/pld.111.0007