Enfants maltraités, familles maltraitantes ?
Pages 29 à 31
Citer cet article
- SARCINELLI, Alice Sophie,
- Sarcinelli, Alice Sophie.
- Sarcinelli, A.-S.
https://doi.org/10.3917/pld.099.0029
Citer cet article
- Sarcinelli, A.-S.
- Sarcinelli, Alice Sophie.
- SARCINELLI, Alice Sophie,
https://doi.org/10.3917/pld.099.0029
Notes
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[1]
J’utiliserai le terme de Rom pour nommer l’ensemble de groupes hétérogènes qui composent ces minorités et le terme Tziganes lorsque je traiterai de la reconstruction historique.
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[2]
Chachipe a.s.b.l./Roma Rights située à Béreldange (http://www.romarights.wordpress.com), Cultur-Association Iagori d’Oslo, Romsko Srce de Osikek, YUROM Centar de Niš en Serbie (http://www.yuromcentar.org.yu), Belorussian Roma Lawyers Group de Minsk en Biélorussie, Romano Dzuvdipe vzw de Sint-Niklaas, Romski Centar de Zivinice en Bosnie-Herzégovine (http://www.roms-kicentar-tk.org), BRO « Avutnipe » de Kolding au Danemark, Roma Scholarship Foundation – Institute of Social Inclusion de Podgorica au Monténégro, Parlement de l’Union internationale romani et la fondation « Roma Emancipatie » d’Oss en Hollande (http://www.roma-emancipatie.org).
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[3]
Lettre envoyée par les organisations citées ci-dessus en réaction au court-métrage d’Emir Kusturica http://romarights.files.wordpress.com/2009/05/letter-blue-gypsy-260509.pdf.
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[4]
J’ai forgé ce terme pour me référer aux enfances qui s’éloignent des idéaux moraux caractérisant l’enfance ordinaire, une période de la vie idéalisée, fruit d’un concept ethnocentrique et mythique comme le dit Pamela Reynolds « The ground of all making : State Violence, the Family, and Political Activists », Das V., Kleinman A., Ramphele M., Reynolds P., Violence and subjectivity, University of California Press, 2000, p. 141-170. Alice Sophie Sarcinelli, « Infancias marginales, los márgenes de la infancia. Trayectorias de muchachos en situación de calle en el noreste brasileño », Revista Alteridades, 21 n°42, 2011, p. 91-101.
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[5]
Rhacel Salazar Parreñas, « Mothering from a distance : emotions, gender, and intergenerational relations in Filipino transnational families », Feminist Studies, 27 n°2, 2001, p. 361-381.
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[6]
Jean-Sébastien Eideliman, « "S’il vous plaît, pas de pitié !" Les combats des parents d’adolescents handicapés mentaux » dans Didier Fassin et Jean-Sébastien Eideliman, Économies morales contemporaines, La Découverte, 2012, p. 377-396.
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[7]
Marc Bordigoni, Les Gitans, Le cavalier bleu, 2007, p. 91-96.
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[8]
Alessandro Simoni, « Il "problema di una gente vagabonda". Retrospettiva sulla percezione degli "zingari" nella cultura giuridica italiana », in Vitale T, Bonetti P., Simoni A. (eds.), La condizione giuridica di Rom e Sinti in Italia, Giuffré, 2011, p. 225-254.
1Le court-métrage « Blue Gypsy » d’Emir Kusturica, produit en 2005 pour le documentaire « All the invisible children » dans le cadre d’une campagne de sensibilisation sur les droits de l’enfant de l’Unicef, représente un jeune enfant rom [1] angoissé à la perspective d’être bientôt libéré de l’institut correctionnel pour mineurs, se rappelant les violences physiques infligées par son père. On apprend par la suite que le père contrôle une bande d’enfants (dont certains très jeunes) qui commettent des petits larcins en jouant de la musique pour détourner l’attention des passants.
2 Le court-métrage a valu de vives critiques à l’Unicef de la part d’une série d’organisations de défense des droits des Roms [2], qui l’accusent d’alimenter des représentations stéréotypées, à savoir « l’idée que des parents roms, paresseux et irresponsables, poussent leurs enfants au vol » et « l’idée selon laquelle les Roms sont les principaux responsables de leurs problèmes, et que les intérêts et le bien-être des enfants seraient peut-être mieux préservés en les séparant de leur famille [3] ». Les organisations se plaignent aussi du fait que la pauvreté, la marginalisation et la discrimination auxquelles les populations roms sont confrontées, soient, quant à elles, passées sous silence. Loin d’être exceptionnelle, cette polémique révèle certains des enjeux et des dynamiques qui caractérisent le débat public autour de l’enfance et de la parentalité rom.
Redresser les parents roms
3 Les représentations les plus répandues de l’enfance rom correspondent à l’image qu’en donne le court-métrage : des enfants peu enclins à la scolarisation, aptes au vol, susceptibles de mendier ou de travailler, de se marier et d’avoir des enfants dès leur plus jeune âge. Ces images puisent leur origine dans les conditions objectives d’une minorité d’enfants roms en situations d’abandon scolaire, de mariage précoce, de délinquance ou de travail juvénile, lesquelles ont été érigées au rang de « traits culturels » comme si elles faisaient partie d’une supposée culture éducative rom. Ces traits sont considérés comme déviants par rapport à l’idéal-type de l’enfant dans les sociétés contemporaines, fruit d’une vision idéalisée transmise par les médias et validée par des spécialistes et notamment des professionnels de la société : l’enfant qui est élevé à la maison, va à l’école et reste donc dépendant de sa famille pendant de longues années, et qui n’est pas censé avoir atteint une maturité suffisante pour travailler, se marier et avoir des enfants. Les enfants roms suscitent, de ce fait, de forts sentiments qui oscillent entre la pitié et la peur, la compassion et le mépris.
4 Puisque les enfants sont généralement construits comme innocents, les parents sont souvent tenus pour responsables. Ainsi, la figure de l’enfant rom « hors de l’enfance » [4] s’accompagne-t-elle de celle du parent rom insouciant, inadéquat et négligent car en décalage par rapport aux idéaux de « parentalité appropriée » [5] ou bien celle du « parent combatif » [6] considéré comme une victime et qu’il faut défendre et aider. Si la désapprobation et la stigmatisation de l’éducation des enfants appartenant aux minorités tsiganes sont courantes, dans d’autres milieux, les pratiques éducatives des parents roms (comme la liberté ou le sens de la famille) sont idéalisées [7]. Refusant d’expliquer les conditions de vie difficiles des enfants rom par l’incapacité de leurs parents, militants et activistes pointent du doigt des siècles d’exclusion et les transformations récentes de l’Europe de l’Est.
5 Cependant, comme le montre le débat public qui s’est développé en France, la tendance générale est d’appréhender les Roms comme une catégorie univoque et monolithique, et d’expliquer les problématiques les concernant par l’appartenance ethnique. Cela se vérifie d’autant plus lorsqu’il est question de l’enfance et de l’éducation au sein de la famille, des objets qui se prêtent particulièrement bien à cacher ce qui relève du politique. Or, il convient peut-être de réfléchir à la manière dont les rapports entre les groupes roms et les sociétés européennes se sont construits et cristallisés. Ceci permettrait de comprendre la manière dont sont conçues les interventions sociales auprès de ces populations.
Une culture éducative fabriquée
6 La figure du « parent rom » a été construite progressivement au cours de l’histoire. Dès leur arrivée en Europe au Moyen Âge, des stéréotypes ambivalents au sujet des Tsiganes, y compris à propos du traitement des enfants, les ont renvoyés à une altérité absolue : entre la fin de XIXe et le début du XXe siècle, ils furent accusésd’anthropophagie, d’enlèvement, de mutilation d’enfants [8] et jugés incapables d’éduquer leurs propres enfants. L’altérité, la déviance et l’infantilisation des Roms ont été théorisées de manière diverse au fil du temps, en fonction des idéologies en vogue : l’exotisme, le racisme, le « pédagogisme », le psychologisme et, enfin, le culturalisme.
7 Malgré des différences selon les contextes, à plusieurs reprises, le lien établi entre l’anormalité, la déviance du parent dit « tsigane » et la dépravation de l’enfant a été utilisé pour justifier des actions vis-à-vis de ces populations, qu’il s’agisse de violences, de poursuites judiciaires, de mise à distance ou de véritables politiques d’assimilation.
8 À plusieurs reprises, les parents tsiganes ont été accusés d’obliger leurs enfants à travailler ou, pire, à mendier et à voler. Bien qu’on ne puisse pas parler d’une persécution permanente, la condamnation des parents, les tentatives de leur inculquer des normes éducatives et de les redresser, ou bien de minimiser leur influence sur les enfants ont été des constantes et perdurent, dans bien des cas, jusqu’à nos jours.
9 Ce processus de catégorisation a souvent débouché sur des prises en charge spécialisées des parents comme des enfants, dont les campi nomadi italiens et les villages d’insertion français ne sont que des exemples. Ces politiques oscillent entre une logique de justice (garantir un droit) et une logique d’éducation derrière laquelle se dissimule une mission civilisatrice.
10 Certes, les tentatives de faire des Roms des sujets actifs n’ont pas manqué, mais, dans la plupart des cas, elles se sont soldées par des échecs. L’absence de reconnaissance des Roms ou une vision souvent réifiée et homogénéisante de ces minorités, ainsi qu’une claire hiérarchisation entre le statut des Roms et de leurs modes de vie sont autant d’éléments qui empêchent de mener à bien les interventions destinées à ces populations. Bien au contraire, ces actions semblent reproduire les mêmes dynamiques d’infériorisation. En invoquant le multiculturalisme, on risque de renforcer leur altérité radicale et de cacher les disparités auxquelles les Roms sont confrontés. Si, dans certains cas, on les pousse à se conformer, dans d’autres, on persiste à les traiter différemment, sous prétexte qu’« ils sont Roms ».
Des parents, tout simplement
11 Enfin, la catégorie « Roms » est également manipulée par les pouvoirs publics, selon les contextes, conformément à ce que l’on souhaite : les discipliner, les protéger, les intégrer ou encore les éduquer. Selon les modes d’interaction suivis avec les différents groupes ou familles, les pouvoirs publics choisissent si les Roms méritent une protection, ont besoin d’être éduqués ou, au contraire, doivent faire l’objet de rejet, d’indifférence ou de tolérance. En somme, l’alternance et l’ambiguïté entre mise à distance et assimilation n’a jamais cessé.
12 Pourquoi est-il si difficile de penser les Roms comme des hommes ou des femmes, appartenant à une classe sociale donnée, ayant une nationalité et ainsi de suite ? Il est important de souligner que cette difficulté résulte tout autant des non-Roms que des Roms, lorsqu’ils cherchent à maintenir les frontières qui les séparent.
13 Le temps est venu de promouvoir une nouvelle façon de se considérer les uns les autres à partir des questions qui sont perçues des deux côtés comme problématiques. En s’intéressant aux perceptions des Roms, on verra que ce que les parents souhaitent transmettre à leurs enfants présente autant de divergences que de convergences par rapport à ce que l’on attendrait d’une hypothétique famille mainstream. Penser avec les Roms et penser les Roms comme des acteurs sociaux comme les autres est la seule voie pour répondre aux besoins spécifiques de telle famille ou tel groupe, sans pour autant retomber dans les pièges du passé. Et les parents roms pourront enfin devenir tout simplement des parents.?
Délinquants et victimes. La traite des enfants d’Europe de l’Est en France
Olivier Peyroux, Délinquants et victimes. La traite des enfants d’Europe de l’Est en France, Ed. Non-lieu, 2013, 204 p.