Compte rendu

Les comptes rendus d'audience, Twitter et le déroulement du procès en temps réel

Pages 75 à 77

Citer cet article


  • Durand-Souffland, S.
(2012). Les comptes rendus d'audience, Twitter et le déroulement du procès en temps réel. LEGICOM, 48(1), 75-77. https://doi.org/10.3917/legi.048.0075.

  • Durand-Souffland, Stéphane.
« Les comptes rendus d'audience, Twitter et le déroulement du procès en temps réel ». LEGICOM, 2012/1 N° 48, 2012. p.75-77. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-legicom-2012-1-page-75?lang=fr.

  • DURAND-SOUFFLAND, Stéphane,
2012. Les comptes rendus d'audience, Twitter et le déroulement du procès en temps réel. LEGICOM, 2012/1 N° 48, p.75-77. DOI : 10.3917/legi.048.0075. URL : https://droit.cairn.info/revue-legicom-2012-1-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/legi.048.0075


1 Je vais vous parler du tweet, procédé qui consiste à raconter quelque chose avec des phrases n’excédant pas 140 caractères. Là, par exemple, si je devais tweeter, je vous dirais « c’était mieux avant ». Je trouve que notre profession est engagée dans quelque chose d’assez inquiétant, une espèce de surenchère. Autrefois, les journalistes se demandaient comment remplir les supports existants. Maintenant les supports arrivent avant même qu’on ait réfléchi à ce qu’on allait mettre dedans. Ce qui fait que l’on court après du numérique, ce qui est un peu embêtant. En ce qui est de ma spécialité, qui me fait vivre et qui est ma passion – raconter les procès –, je ne comprends pas que l’on puisse concevoir que raconter un procès de trois jours ou de trois semaines consiste à livrer un petit tas de phrases de 140 caractères, ce n’est pas possible. Ce n’est pas non plus jeter des seaux de verbatim. Car le tweet a son pendant, qui est le compte rendu en temps réel, écrit, puisqu’on ne peut pas enregistrer les sons. Des journalistes sont dans les salles avec un ordinateur connecté et envoient quart d’heure après quart d’heure du verbatim de ce qu’ils entendent. Ces derniers temps, j’ai cette impression, je ne sais pas si vous la partagez, que sur les grandes affaires qui intéressent les gens – de tout temps les grandes affaires ont passionné les gens, mais là on arrive sur des affaires qui sont de plus en plus clivantes –, on se sent aujourd’hui obligé d’avoir une opinion. Henri Leclerc est là, il est intervenu dans l’affaire Viguier à Toulouse – un professeur de droit accusé d’avoir tué sa femme et qui avait jeté un matelas, pour la résumer (il a été acquitté deux fois). Cette affaire était tellement passionnelle à Toulouse, tellement clivante, que ma consœur Pascale Robert-Diard, du Monde, a dû fermer son blog aux commentaires.

2 C’est pour vous dire. Dans l’affaire Clearstream, il fallait être pour l’un ou pour l’autre – on ne va pas donner de noms. En ce moment, dans l’affaire Bettencourt, on est pour la mère ou pour la fille, on est pour Courroye ou pour Prévost-Déprez. C’est un peu délirant. Et dans le cadre des procès, l’intrusion du tweet et de ces formes de journalisme irréfléchi est pour beaucoup dans cette dérive qui nous conduit tous à la facilité. Prendre position pour ou contre, après tout, ça ne mange pas de pain, ce n’est pas nous qui jugeons. Et je pense que nous, journalistes, ne faisons pas assez attention à cela. La mise en perspective, c’est compliqué. Raconter un procès, c’est un métier. Je l’ai découvert, il y a une dizaine d’années. Je savais que c’était difficile. C’est plus que difficile car on a une masse d’informations absolument invraisemblable. Quand on est en presse écrite, on a un espace papier de plus en plus réduit, car ça coûte cher, les journaux sont de plus en plus minces comme vous l’aurez constaté. En radio, quand Frédéric Pottecher, notre glorieux ancêtre faisait à l’époque sur Europe 1, dix minutes où il racontait une audience entière, maintenant mes confrères arrivent en 30 secondes parfois à résumer une journée d’audience. Le format web : on pourrait se dire que c’est formidable, Internet, parce que l’espace est gratuit et illimité… sauf que l’on part du principe que le lecteur web a un cerveau formaté différemment et qu’il lui faut des phrases courtes, très simples à comprendre et des articles pas trop longs car des études nous disent que, à partir de la septième ligne, 95 % des gens sont encore là, à la neuvième ligne, ils ne sont plus que 70 %, etc. On se rend compte qu’on met en ligne des articles dont on ne lit plus que les chapeaux maintenant. C’est très compliqué. La presse s’est beaucoup battue. On a bien sûr allègrement violé le secret de l’instruction pour mieux informer nos contemporains. Mais maintenant il y a cette espèce de dictature de l’instantanéité qui fait que tout ce qui se dit devient une information, ce qui est faux. Je ne partage absolument pas cette opinion. J’imagine qu’il n’est déjà pas facile pour vous, avocats et magistrats, dans une affaire médiatique, d’être devant une nuée de journalistes plus ou moins bien intentionnés qui se déplacent en groupe, en troupeau, en bande organisée. Mais on pouvait se dire qu’ils prenaient leurs notes avant de construire quelque chose d’un peu astucieux. Mais maintenant, tout ce que vous faites et dites est susceptible d’être raconté et mis en ligne immédiatement par des gens, qui certes sont journalistes, mais qui vont tweeter aujourd’hui au procès mais demain à l’assemblée des actionnaires de LVMH. Pour tweeter, nul besoin de comprendre ce que l’on envoie. Cela me fait un petit peu peur. Je me souviens d’un tweet devenu collector chez nous datant de l’affaire Clearstream : « Mme de Villepin se recoiffe. » Quand on avait appris que ça avait fait l’objet d’un message, on a été à la fois un peu amusés et consternés. Et on n’a pas ri longtemps parce qu’ensuite, on s’est rendu compte – parce qu’on ne tweete pas tous, techniquement c’est difficile – qu’on faisait l’objet nous-mêmes de tweets. C’est-à-dire que les followers tweetent aussi des messages sur les journalistes qui sont à côté d’eux et comme on se dit des blagues entre nous – parce que c’est parfois pénible aux Assises – on se rend compte ensuite que ça se retrouve sur Internet. C’est embêtant car c’est une cascade, quelque chose qui part, qu’on n’arrête plus. Vous, juristes, si vous avez un client qui a fait l’objet d’un tweet, vous allez essayer de le faire enlever du Net – je ne sais même pas si c’est possible. Je n’aime pas trop cette pression. Cette façon de raconter des procès revient en fait à gommer toute la chair de l’audience. En fait on jette des petits os, comme ça. Les gens, de l’autre côté, sont branchés, connectés à plusieurs choses à la fois, en même temps d’ailleurs. Tout cela m’effraie. Et malgré tout – même si on n’en est qu’au début, on le voit de plus en plus avec les tablettes – on ne peut rien faire contre. En même temps, il n’y a aucune raison d’interdire cette information, je ne vois pas au nom de quoi on l’interdirait. Je pense que maintenant, plus que jamais, nous, journalistes, devons faire très attention à ce que l’on écrit. Nous devons être encore plus responsables qu’à l’époque bénie où, dans les journaux, nous avions une page entière pour raconter l’audience de la veille que l’on rédigeait fiévreusement dans une chambre d’hôtel miteuse en banlieue. Maintenant, ce n’est plus le cas. La rareté de l’espace devrait faire que nous devrions être beaucoup plus attentifs à ce que l’on publie, à ce que l’on met en ligne. Le risque que nous devons éviter, c’est de tomber dans ce clivage, de prendre parti pour ou contre. Avant le procès, on ne peut pas prendre parti. Mais pendant le procès et même après, il faut faire extrêmement attention et profiter du luxe que l’on peut avoir d’expliquer les choses dans la longueur pour ne pas tomber dans les simplifications désastreuses pour tout le monde puisqu’on voit bien que ces affaires, qui sont traitées comme elles sont traitées, ne sont pas souvent bonnes pour l’image de la justice et ne sont guère meilleures pour notre profession.

3 S.D.-S.

4 BASILE ADER : Merci beaucoup, M. Durand-Souffland. Le message était court mais très clair et de mon point de vue très pertinent. Comme je l’ai dit, nous avons modifié l’ordre de présentation de la plaquette car il est plus cohérent que nous ayons tout de suite la réponse à la question de savoir si même les dessinateurs de presse ne seraient pas les bienvenus dans une salle de justice car ils croqueraient les justiciables dans une posture pas forcément avantageuse, entre deux gardiens, dans un box quelquefois vitré et que ça resterait. Rien que ça justifierait que, comme on l’a fait ou tenté de le faire à deux reprises, l’on exclue un dessinateur d’une salle d’audience alors même que ce sont les seuls qui peuvent rapporter l’image pour ceux qui sont à l’extérieur. Mme Sauteraud, vous présidez la 17e chambre depuis de nombreuses années et je crois que vous avez fait partie d’une des formations aux Assises qui ont rencontré ce cas de figure. Pour votre double expérience dans les faits et parce que vous avez une très bonne connaissance et pratique du droit à l’image, votre intervention était donc la plus justifiée.


Date de mise en ligne : 25/03/2014

https://doi.org/10.3917/legi.048.0075