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Nouveaux outils de gestion de la performance des services et gouvernance publique de l'eau. Principaux enseignements tirés d'une recherche-action menée en milieu urbain

Pages 219 à 240

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  • Tsanga Tabi, M.
  • et Verdon, D.
(2014). Nouveaux outils de gestion de la performance des services et gouvernance publique de l'eau. Principaux enseignements tirés d'une recherche-action menée en milieu urbain. Revue Internationale des Sciences Administratives, . 80(1), 219-240. https://doi.org/10.3917/risa.801.0219.

  • Tsanga Tabi, Marie.
  • et al.
« Nouveaux outils de gestion de la performance des services et gouvernance publique de l'eau. Principaux enseignements tirés d'une recherche-action menée en milieu urbain ». Revue Internationale des Sciences Administratives, 2014/1 Vol. 80, 2014. p.219-240. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-administratives-2014-1-page-219?lang=fr.

  • TSANGA TABI, Marie
  • et VERDON, Dominique,
2014. Nouveaux outils de gestion de la performance des services et gouvernance publique de l'eau. Principaux enseignements tirés d'une recherche-action menée en milieu urbain. Revue Internationale des Sciences Administratives, 2014/1 Vol. 80, p.219-240. DOI : 10.3917/risa.801.0219. URL : https://droit.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-administratives-2014-1-page-219?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/risa.801.0219


Notes

  • [1]
    Marie Tsanga Tabi, Institut national de Recherche en Sciences et Technologies pour l’Environnement et l’Agriculture (Irstea), Unité mixte de Recherche en Gestion Territoriale de l’Eau et de l’Environnement (UMR GESTE), Strasbourg (France). Courrier : marie.tsanga@engees. unistra.fr. Dominique Verdon, Direction du cycle de l’eau de Nantes Métropole, France.
  • [2]
    Les auteurs remercient les relecteurs des versions antérieures de leur texte dont les remarques ont permis de retravailler et d’affiner leur propos.
  • [3]
    Extrait d’interview du responsable des finances et de la prospective de la Direction de l’eau de Nantes Métropole cité avec son accord.
  • [4]
    En 2009, la France était le 3e pays au niveau européen en termes de recours au modèle du Partenariat Public-Privé pour desservir les populations en eau (72 %), après l’Angleterre et la Tchéquie. Aujourd’hui, en France, le secteur privé dessert 66,7 % de la population en eau potable et 53 % en assainissement (enquête Bipe-Fp2e, 2011).
  • [5]
  • [6]
    La direction de l’eau agit pour le compte de l’organe politique, autorité organisatrice du service public d’eau potable et l’assiste dans ses missions de pilotage stratégique et de contrôle des trois opérateurs.
  • [7]
    En l’occurrence, le responsable de la prospective, de la planification et de la programmation et le chargé de la maîtrise des activités et de l’observatoire des consommations d’eau.
  • [8]
    Cité par G. Marcou, p. 7.
  • [9]
    Ibid.
  • [10]
    La notion de régie en France désigne la gestion municipale qui coexiste au niveau national avec le mode de gestion déléguée au privé.
  • [11]
    Diverses lois voient le jour dans les années 1990 pour contrecarrer les dérives du système de gestion déléguée de l’eau.
  • [12]
    Suite à la loi Chevènement no 99-586 du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale.
  • [13]
    Cette configuration mixte des modes de gestion qui résulte de la reterritorialisation, a été maintenue par le politique lorsque les contrats de gestion déléguée sont arrivés à échéance.
  • [14]
    Le concept d’« autorité organisatrice » met l’accent sur la responsabilité des autorités publiques et donc du « politique » dans la définition du service public. Cela recouvre la définition des missions, les objectifs, l’organisation, le cahier des charges (http://www.eurosig.eu/article68.html). Il faut rajouter à ces éléments de définition la fonction de contrôle qui incombe également à l’autorité publique (Denoix de St-Marc, 1996).
  • [15]
    Ce chantier gigantesque démarre en 2001 et s’achève en 2006.
  • [16]
    Mesure qui a conduit à fusionner les services publics d’eau et d’assainissement et à les réorganiser en une entité unique.
  • [17]
    La recherche-action se définit comme une posture de recherche à visée transformatrice, c’est-à-dire qu’elle cherche à produire de la connaissance sur une situation d’intérêt scientifique tout en contribuant à la modification de la situation en accord avec les acteurs concernés (Eden and Huxham, 2002).
  • [18]
    Acronyme qui renvoie au concept anglo-saxon de « l’activities based costing » (A.B.C) et traduit en français par l’approche des coûts par les activités.
  • [19]
    Thèse soutenue en 2010, voir référence en bibliographie.
  • [20]
    Extrait d’un interview du directeur de l’eau réalisé en 2002, cité avec son accord.
  • [21]
  • [22]
    C’est cette idée du jury-citoyen qui a été testée dans le travail de thèse de C. Bédu (2010).
  • [23]
    Le premier outil de reconstitution de coûts de gestion déléguée a été développé en 1998 par l’État central pour outiller ses services déconcentrés en charge des missions d’assistance à la gestion déléguée des petites collectivités locales. Par la suite, les cabinets privés d’audit et de conseils aux collectivités délégantes ont développé à leur tour des outils identiques.
  • [24]
    Un projet d’enquête statistique visant à « quantifier » sur le territoire étudié le matériau fourni par l’enquête qualitative a été prévu. Cette seconde étape à venir n’enlève rien à la valeur des résultats de l’exploration qualitative réalisée où on retrouve la majorité des valeurs publiques identifiées par Jorgensen et Bozeman dans leur inventaire réalisé en 2007.
  • [25]
    Sans être une métropole, le statut particulier du territoire de la ville de Paris est d’être à la fois une commune et un département, ce qui donne à la gouvernance de l’eau une envergure territoriale particulière. Le cas de la gouvernance de l’eau à Paris est devenu médiatique en raison du retour historique en gestion publique intervenu début 2010 après 25 années de gestion privée.
  • [26]
    Voir la thèse de Clémence Bédu (2010).
  • [27]
    En effet, l’expérimentation d’un jury-citoyen étudié dans la thèse de C. Bédu était pensée comme le moyen d’améliorer le dispositif de consultation des usagers préexistant mais sans portée sur le système.
  • [28]
    Information à destination de l’usager-citoyen et de ses mandants.
  • [29]
    Cf. note de bas de page no 2.
  • [30]
    L’effectif du service abonnés est passé de 4 agents pour 65 000 abonnés à 12 agents pour 115 000 abonnés.
  • [31]
  • [32]
    Selon G. Lambert, cette vision mécaniste et universaliste des pratiques de la qualité totale est portée en particulier par les « gourous » de la qualité tels Deming (1988), Juran (1987) et Crosby (1986) qui raisonnent en termes d’absolus de la qualité.
  • [33]
    Cf. le site collaboratif « Opération Transparence » lancée en mars 2011 par deux associations : France Libertés et 60 millions de consommateurs en vue d’établir une cartographie complète du prix du service de l’eau en France (http://www.prixdeleau.fr/page/a-propos).
  • [34]
    Principe déontologique et éthique qui concerne autant les autres acteurs du carré de la gouvernance de l’eau.

1

« Il y a une chose dont le service d’eau ne peut s’affranchir, c’est la contrainte de la technique. Par contre, la question du sens de l’action, la maîtrise du processus décisionnel et la responsabilité publique sont un défi permanent » [3].

2Dans l’univers français des services publics d’eau dominé par « le modèle PPP [4] », le « phénomène performance » va se répandre et occuper le devant de la scène à partir du début des années 1990 dans un contexte marqué par une inflation sans précédent du prix de l’eau et une controverse sur ce prix devenue récurrente. Les indicateurs de performance devront dès lors apporter la preuve de la performance des services publics d’eau. Après l’étape de la normalisation et de la règlementation du contenu de la performance en 2007, un observatoire national des services publics d’eau consultable en ligne par le public [5] est initié en 2009 avec l’objectif d’instaurer un dispositif de gouvernance des services où les indicateurs de performance sont conçus comme « des instruments de bonne gouvernance des services publics pour assurer la satisfaction des usagers » (Premier rapport de l’Office National de l’Eau et des Milieux Aquatiques, 2012).

3À côté de ce modèle national qui peine à se mettre en place, on assiste à l’émergence de modèles locaux de gouvernance de l’eau dont l’originalité tient à leurs composantes territoriales spécifiques et aux processus qui les font advenir.

4Dans cet article où nous ne traitons pas de la gouvernance de l’eau dans sa dimension « eau-ressource » (voir à ce propos le volume 77 de la revue RISA paru en 2011), mais de sa dimension « eau-service », c’est à l’un de ces modèles émergents de gouvernance locale de « l’eau-service » que nous nous intéressons.

5À partir d’une recherche-action menée dans un grand service d’eau urbain, nous montrons comment l’implémentation d’un nouvel outil d’évaluation de la performance va conduire les acteurs à interroger le contenu même de la performance du service et par là, aboutir à recadrer et redéfinir le dispositif de gouvernance locale de l’eau. Nous caractériserons ensuite ce système émergent de gouvernance locale et nous discuterons enfin la portée et les limites des outils de gestion dans le pilotage de la gouvernance du « monde » de l’eau.

Encadré 1 : Enjeux, objectifs et méthode de la démarche de recherche-action mise en place avec le service public de l’eau de Nantes Métropole

Premier pôle urbain du grand-Ouest, Nantes Métropole dessert un territoire couvrant 24 communes représentant 595 000 habitants. Trois opérateurs assurent la desserte en eau de la métropole :
  • la régie communautaire de l’eau (RCE), vieille de plus d’un siècle et en gestion publique, fournit de l’eau à 75 % des habitants ;
  • Véolia et la Saur, compagnies privées d’eau desservent le quart restant du territoire.
La recherche-action d’une durée de 5 ans mise en place entre notre équipe de recherche et la direction de l’eau [6] est un programme de recherche co-conçu avec les acteurs de terrain qui poursuit l’objectif dual de répondre à des préoccupations de changement managérial tout en faisant avancer les connaissances fondamentales dans les sciences humaines et sociales (E. Christen-Gueissac, 2006).
La méthode mise en œuvre emprunte aux approches constructivistes (au sens de K. Lewin, 1951, et d’Alex Mucchielli, 1991). Elle se fonde sur la définition d’une stratégie et d’un protocole de recherche mettant l’accent sur la situation concrète qui fait problème (dans notre cas sortir de l’enfermement techniciste de l’évaluation de la performance), s’insère dans les rapports sociaux réels (l’action au quotidien) et est liée au projet d’innovation managériale (l’introduction d’un outil d’analyse d’une dimension neuve de la performance).
Le déroulement de la recherche s’appuie sur un protocole constitué de différentes étapes allant de la planification (objectifs, moyens, timing) à la collecte des données en passant par des phases de débriefing et de retours réflexifs sur les résultats et le déroulement de la recherche. Sur un plan opérationnel, un groupe de pilotage de la recherche constitué d’acteurs de la direction de l’eau [7] et de chercheurs de notre équipe a conduit et animé la recherche. La phase « terrain » a donné lieu à 15 séances de travail avec différents groupes d’agents des services, à 2 séances de confrontation avec la cellule qualité, à 3 ateliers de restitution collective et de discussion réunissant le groupe de pilotage de la recherche-action, la hiérarchie gestionnaire et l’encadrement intermédiaire. Des groupes de discussion impliquant respectivement des usagers du service et des agents des deux opérateurs d’eau ont également été réalisés pour identifier les valeurs publiques de l’eau.
Notre analyse empirique, se fonde sur l’étude du matériau collecté pour instrumenter la recherche, (interviews, observations du terrain et le retour réflexif mené avec les acteurs). Nous mobilisons également la documentation interne du service.

La mise en questions du modèle nantais de gouvernance de l’eau

6L’émergence du modèle local nantais de gouvernance de l’eau est le résultat d’un processus relevant à la fois d’une tradition d’innovation managériale et des effets induits par le passage en communauté urbaine en 2001.

Éléments d’appréhension de la notion de gouvernance

7Malgré le flou conceptuel et la polysémie qui caractérisent la notion de gouvernance, mot valise peu stabilisé sur un plan théorique, sa diffusion planétaire semble en avoir fait une évidence pour mieux appréhender la complexité de l’action collective contemporaine.

8D’après Marcou (2006), la première occurrence de la notion date du XVe siècle et revient à un légiste anglais, John Fortescue dans son ouvrage « The governance of England » où il oppose le mode de gouvernance par le contrat de son pays à celui des rois de France qui gouvernaient par la tyrannie et sans égards pour leurs sujets. La notion réapparaîtra à la fin des années 1980 dans les travaux de politistes et sociologues sur les impasses des politiques d’ajustement structurel des pays d’Afrique. Le concept de gouvernance est alors utilisé comme alternative à celui de gouvernement car il ne préjuge pas du lieu, du caractère et de la véritable autorité de décision (P.McCarney et al., 2003) [8].

9Pour la Banque Mondiale à la fin des années 1980, la notion devient normative : on parle de « bonne gouvernance » et elle « désigne la façon dont doit s’exercer un pouvoir légitime en interaction avec les différentes composantes de la société, pour le bien commun » [9].

10Le terme a ensuite fait un retour remarqué dans les pays développés au début du XXIe siècle où il a suscité une abondante littérature depuis une quinzaine d’années (Osmont A., et al. 2008). Aujourd’hui, la notion de gouvernance est déclinée sous différents angles : gouvernance globale, gouvernance mondiale, gouvernance locale, gouvernance territoriale, gouvernance urbaine, gouvernance de l’eau… En réalité, il existe différents modèles de gouvernance qui ont émergé ces dernières années avec leurs spécificités locales (Mazouz, Tremblay et al., 2005).

11Dans le secteur de l’eau, le terme « gouvernance » s’est diffusé avec la promotion à l’international du modèle de partenariat public-privé (PPP) et notamment du « modèle français de l’eau » considéré alors par les principales institutions financières internationales comme référence par excellence (Banque Mondiale, 2003). Les échecs rencontrés ces deux dernières décennies par ce modèle ont surtout remis à l’ordre du jour la question de la coordination des parties prenantes et du jeu politique dans un contexte multi-acteurs marqué par des divergences d’intérêts, une asymétrie informationnelle et un déséquilibre des rapports de forces qui brouillent et complexifient la conduite des processus de gouvernance.

12Aussi, alors que l’idée d’une gouvernance mondiale de l’eau est débattue, en France où la gestion de l’eau est locale, la notion de gouvernance est en construction à l’échelle des territoires locaux et à l’échelle nationale. Sur la métropole nantaise, le processus par lequel émerge et se construit le modèle de gouvernance de l’eau se fait par paliers face à de nouveaux enjeux.

L’émergence du modèle nantais de gouvernance de l’eau : changement de légitimation et d’instrumentation de l’action publique

13Le management de la régie [10] communautaire de l’eau (RCE) de Nantes-Métropole s’ancre dans un passé où le choix de gestion publique de l’eau remonte à plus d’un siècle dans un contexte global de délégation des services d’eau au privé. Aussi, la légitimation du choix de gestion publique a-t-elle toujours été une préoccupation autant pour le politique que pour le manager public qui devra sans cesse apporter la preuve de la performance du service. Cette justification par la performance comme modalité de légitimation de l’action publique prend des formes différenciées dans le temps (cf. schéma 1) :

  • La 1re période relève de l’avant-restructuration territoriale de la desserte en eau où la légitimation de l’action se fait principalement par la technique, les normes qui s’y réfèrent et les outils de gestion pour l’instrumenter : c’est l’âge de gouvernance par le moyen de la « citadelle technique » ;
  • La 2e période qui démarre avec l’élargissement du territoire d’action du service d’eau en 2001, marque un tournant du mode de justification et d’instrumentation de l’action publique locale : on entre dans l’ère de la « gouvernance urbaine de l’eau ».

Schéma 1

Évolution du management de la performance du service public d’eau à Nantes-Métropole et du mode de légitimation de l’action publique

Description de l'image par IA : Diagram avec flèches et texte en anglais.

Évolution du management de la performance du service public d’eau à Nantes-Métropole et du mode de légitimation de l’action publique

Source : Tsanga Tabi M., Dominique V., Even L, février 2010.

14Lorsque la rationalité technicienne suffit à légitimer le système de gouvernance du service public : le modèle de la « citadelle technique ». Le modèle de gouvernance des services publics d’eau qui s’est structurellement imposé et que nous avons qualifié de « citadelle technique » (Tsanga Tabi, 2003), comporte des spécificités propres aux activités publiques en « réseau » qui forment l’arrière-plan contextuel dans lequel s’enracinent les représentations de l’action des acteurs.

15En effet, le management des grands services publics urbains (eau potable, assainissement, électricité…) s’inscrit dans un univers où la prise en charge de l’intérêt général incarné dans l’idéal de santé publique, relève d’un cadre d’action défini par de nombreuses contraintes réglementaires, juridiques et budgétaires à satisfaire. Cette approche règlementée a prévalu tout au long du 1er siècle (1895-1995) constituant la 1re période de gouvernance de l’eau à Nantes qui s’opère d’abord par la technique.

16Les outils de gestion de la performance à l’œuvre ressortent alors d’une logique de « rationalisation spécialisée » de l’action (Moisdon, 1997). Les outils de gestion sont les « pilotes invisibles de l’action publique » (D. Lorrain, 2005) et posent la question du « qui gouverne l’eau ? » (Citroni et al., 2007, Massardier, 2011).

17Cette forme de rationalisation technicienne par les outils de gestion prendra une ampleur telle qu’elle surdétermine le management du service et structure a priori les représentations de la performance des acteurs et le mode de légitimation de la gouvernance. Ce modèle perdure pendant près d’un siècle sans remise en cause

18La décennie 90 voit arriver sur la scène nationale de vives controverses suscitées par « l’explosion du prix de l’eau » (rapport Guellec, 1995) qu’autorise la situation de monopole du système. Un mouvement de re-règlementation du secteur de l’eau s’enclenche [11]. C’est dans ce contexte national mouvementé que le service d’eau nantais s’attelle à moderniser le fonctionnement de la citadelle technique. Il s’agit alors de faire évoluer ce système de gouvernance autocentré sur la technique vers un système ouvert au politique et à l’usager bénéficiaire du service. Deux nouveaux outils sont introduits.

  • Le contrat d’objectif en 1995 comme premier outil de finalisation de l’action et qui résulte pour la première fois d’une concertation entre le politique et l’ingénieur et inaugure l’émergence d’une relation managériale jusque-là inexistante ;
  • L’instrumentation de la performance par l’outil qualité en 1997 comme moyen de prise en compte de l’usager considéré comme le parent pauvre du management des services d’eau.

19L’outil qualité connaîtra ses heures de gloire : la régie de l’eau obtient plusieurs labels qualité et prix régionaux. Toutefois, l’outil « qualité de service » ne remettra pas fondamentalement en cause le mode de légitimation de l’action par la technique.

20L’émergence du modèle nantais de gouvernance de l’eau : lorsque effets de territoire se combinent avec innovation managériale. À partir de 2001, les effets de la reterritorialisation de la desserte en eau combinés à la dynamique d’innovation managériale, vont pleinement jouer dans le processus de restructuration de la gouvernance de l’eau à Nantes Métropole.

21L’amplification des effets d’extension du territoire et de l’offre des services publics urbains. C’est en 2001 lors du passage en communauté urbaine [12] (passage de 4 à 24 communes) que l’idée de gouvernance urbaine s’impose à la hiérarchie politique et managériale avec l’introduction dans le raisonnement, d’un nouveau schéma d’acteurs et de règles d’action.

22

« Qu’est-ce que la gouvernance locale des services urbains de Nantes métropole ? C’est un schéma d’acteurs et un cadre d’action qui forment ce que nous avons appelé le modèle triangulaire, qui est notre socle théorique et qui fait de l’autorité organisatrice un acteur majeur du développement durable local, et pas simplement une autorité de régulation. L’outil qui lui permet de devenir cette autorité organisatrice est la coopération intercommunale, qui lui offre une taille critique, avec des ressources propres et une vraie capacité de négociation en regroupant les compétences transférées et élargissant l’aire d’intervention sous une autorité unique ».
(directeur des services urbains de Nantes Métropole, extrait du 1er séminaire de Gestion Publique de l’Eau organisé dans le cadre de la recherche-action IRSTEA-Nantes Métropole, juin 2007)

23Les effets de cette reterritorialisation du service se jouent à deux niveaux :

24En premier lieu, le système d’action se complexifie et de nouveaux enjeux qui ne ressortent plus seulement de la rationalité technique sont mis en évidence. L’élargissement du territoire met en scène une nouvelle catégorie d’acteurs (deux opérateurs privés) induisant une mixité des modes de gestion [13]. En second lieu, cette nouvelle configuration de l’action suscite une revalorisation des fonctions de « policy-making » de la nouvelle Communauté Urbaine : comment dorénavant organiser cette mixité des modes de gestion et définir la stratégie du service public à l’échelle du nouveau territoire, développer une capacité d’expertise pour appuyer l’aide à la décision et asseoir le contrôle des trois opérateurs d’eau ?

25Le nouveau chantier de la gouvernance urbaine s’organise autour du thème de « l’autorité organisatrice [14] » et est analysée au sein du « modèle triangulaire » représenté par le triptyque élus-opérateurs-usagers, où le rôle de l’élu, en interactions avec les deux acteurs du triangle, est débattu et traduit en mots d’ordre politiques. Une des premières priorités sera d’harmoniser le prix [15]et le niveau de service à l’échelle de la métropole indépendamment du mode de gestion. La re-formalisation de la politique de l’eau à l’échelle du grand cycle de l’eau [16] est l’épisode le plus récent (2012) de ce réagencement de la gouvernance locale.

26Le second élément majeur qui participe à cette reconfiguration de la gouvernance urbaine de l’eau, se joue au sein même du service d’eau.

Les effets de la dynamique d’innovation managériale

27Alors qu’une commission ad-hoc œuvre à la mise en place de l’objectif de convergence tarifaire de l’eau, une innovation managériale originale est initiée par le service public d’eau. Un programme de recherche-action [17] d’une durée de 5 ans, est conçu courant 2005 entre notre équipe de recherche et la direction de l’eau du service.

28Dans le nouveau contexte de Nantes Métropole, l’outil de recherche-action donne une nouvelle envergure à la question de la performance qui ressort désormais d’un changement de vision d’une partie des acteurs du service. On passe d’une approche du service public perçu comme « objet technique » à une perception du service public considéré comme support « d’un système d’action publique » où la dimension globale de l’action est censée intégrer à la fois le politique et la société dans l’acte de production (Muller, 2000). La performance est mise en questions, c’est la 3e saison du management de la performance du service public d’eau (cf. graphique 1). De nouveaux enjeux de performance sont inscrits à l’ordre du jour :

  • un 1er enjeu d’efficience dont la mesure est considérée comme condition à la mise en évidence de la performance économique de la RCE, donne lieu à un premier chantier d’évaluation des coûts par la méthode des activités (ABC) [18] ;
  • le 2e enjeu d’actualité de la recherche-action est celui de la démocratisation du fonctionnement de la « citadelle technique ». Il est alors question d’expérimenter un « dialogue citoyen » selon des formes appropriées pour combler ce déficit structurel de la gestion de l’eau. Un travail de thèse est lancé et soutenu en 2010 (Bédu, 2010) [19] ;
  • enfin, la durabilité économique du service est le 3e enjeu important inscrit à l’agenda de la recherche-action. Il vise, via l’instrumentation d’un observatoire local des consommations d’eau, la connaissance et l’analyse prospective des usages en eau.

L’apport des nouveaux outils de management de la performance du service à la construction du système nantais de gouvernance

29Le déroulement du chantier « ABC » provoque un débat interne autour des finalités et de l’utilité du nouvel outil de mesure des coûts et fait émerger de nouveaux éléments d’appréhension de la gouvernance.

Du questionnement sur les finalités de la mesure de l’efficience à celui relatif à la spécificité de la gestion publique de l’eau

30Jusque-là, l’appréhension du coût du service n’avait été perçue qu’en termes de conséquence de la logique technico-réglementaire. Le contexte de mixité de gestion change la donne en posant le problème de comparaison de la performance des deux catégories d’opérateurs. L’efficience de la gestion publique de l’eau est posée et le critère du « juste-prix » de l’eau sont pris comme points de repère analytiques pour questionner la performance économique des opérateurs publics et privés. En l’absence d’évaluation et de débat sur ladite performance, penser et mettre en mots la contrainte de l’efficience est un sujet nouveau, difficile à cerner concrètement comme le laisse entendre l’un des responsables hiérarchiques du service :

31

« Le prix de l’eau n’est pas cher s’il est perçu comme juste nécessaire, mais la frontière entre le juste-nécessaire, le nécessaire et le non-nécessaire est dans les faits, rendue très perméable [20] ».

32Il est proposé d’implanter un nouvel outil autour des critères du juste-prix, de l’accessibilité au service, des inducteurs de la consommation de ressources par les activités. Ce déplacement du regard des acteurs n’est pas un fait ordinaire : quelles nouvelles finalités économiques entrevoir dorénavant ? Pour quels types de réajustements ? Ces interrogations interpellent pour la première fois et collectivement les acteurs et réinterrogent leur vision de la performance. Elles questionnent surtout l’identité et de la raison d’être de la RCE. Pour l’ensemble du personnel, il est entendu que l’action du service public cadrée par la rationalité économique inhérente au contexte de l’accès marchand à l’eau, relève cependant de l’idéal de l’intérêt collectif. L’analyse du matériau issu des interviews des agents et des focus-groups permet d’identifier trois scénarii de finalités envisageables (tableau 1 page suivante).

33Certes, la mesure de la performance économique dans les organisations publiques locales n’est pas un phénomène récent, en particulier dans les pays anglo-saxons (Poister T.H, Streib G., 1989, 1994). En Angleterre, l’impact du Nouveau Management Public (NMP) a eu pour effet l’instauration d’un management par le chiffre (Hood, 2007) qui se diffuse dans le secteur de l’eau dès 1990 avec la privatisation des services publics d’eau. Le chiffrage de la performance par l’Ofwat, l’autorité de régulation nationale de l’eau, détaille et rend publique l’activité économique et financière des compagnies d’eau anglaises (sous la rubrique « junereturns » [21]).

Tableau 1

Finalités rattachables à la quête de performance économique de la RCE [22]

Tableau avec trois scénarios et leurs finalités associées.
Hypothèses des scénarii Nouvelles finalités Scénario 1 Analyse de la productivité par la mesure des coûts sans action sur le prix de l’eau – connaissance du juste prix de l’eau – réajustement organisationnel des activités Scénario 2 Gains de productivité mis en évidence par la mesure des coûts et maintien du prix de l’eau – augmenter le niveau de qualification des agents – dynamiser le dialogue citoyen en organisant un jury-citoyen22 pour activer la relation entre le politique et l’usager Scénario 3 Gains de productivité mis en évidence par la mesure des coûts et baisse du prix de l’eau – baisse de tarif pour les segments de publics défavorisés en vue de favoriser l’accessibilité à l’eau de ces populations

Finalités rattachables à la quête de performance économique de la RCE [22]

34En France, paradoxalement l’efficience de gestion des services publics d’eau a toujours été une question sensible et sujette à controverse car le coût a toujours constitué une rente informationnelle pour les exploitants privés. Les effets attendus en termes d’efficience n’ont guère été convaincants. Jensen et Stonecash (2005) mettent en évidence une réduction des coûts suite au transfert de la gestion d’un service public au privé, mais la contractualisation faisant intervenir des opérateurs publics a aussi abouti à des économies (17 %). D’autres analyses évaluent le niveau moyen d’économies entre 6 et 12 % (Hodge, 1999).

35En fait, c’est le développement d’expertise juridique dans le domaine de la négociation de contrats et l’élaboration d’outils de reconstitution des coûts des services d’eau délégués [23]qui ont contribué au réajustement des prix. Cela a été observé en particulier lors des récentes renégociations des contrats d’eau, et dans certains cas, la baisse du prix renégocié a été telle que la notion de contrats « lowcost » a été évoquée dans la presse. Cependant, l’asymétrie d’information et l’opacité financière des comptes demeurent (Cour des Comptes, 2011). L’une des illustrations symboliques de cette situation est certainement l’absence d’indicateur d’efficience économique dans la liste des indicateurs de performance retenus au niveau national. Le débat sur la mesure et l’origine des gains d’efficience et leurs effets dans l’organisation et la gouvernance de l’eau reste ouvert sur le plan théorique et pratique (Jensen et Stonecash, 2005).

36À Nantes, la réflexion sur les coûts et l’identité propre de l’opérateur public vont amener les acteurs à sonder le contenu « public » de leur action.

Du questionnement sur la « chose publique » aux valeurs : la nécessité d’une axiologie de l’action du service public

37La mise en débat de l’outil de mesure de la performance économique du service public d’eau aura trois niveaux de répercussions.

38La confrontation de l’outil ABC à l’outil qualité et la reconfiguration des outils de mesure de la performance du service. Alors qu’il est question dans le cadre de la démarche « ABC » d’identifier le socle des activités opérationnelles et stratégiques du service pour piloter la performance, la cellule qualité ayant déjà mis au point sa cartographie des processus, discute l’intérêt de reproduire l’exercice. La confrontation conduit à la simplification de l’existant. La modélisation « ABC » faisant passer le modèle initial de 21 à 7 processus sera retenue comme base à la mise en cohérence des outils de mesure de la performance (cf. schéma 2).

Schéma 2

Reconfiguration des outils de mesure et de management de la performance dans le cadre du nouvel espace de gouvernance du service public d’eau

Description de l'image par IA : Diagram de réorganisation des outils de mesure et de management de la performance.

Reconfiguration des outils de mesure et de management de la performance dans le cadre du nouvel espace de gouvernance du service public d’eau

39La réflexion sur le fondement public de la performance du service et l’identification des valeurs publiques de l’eau. Si la mixité des modes de gestion et leur mise en compétition est intéressante comme principe de gouvernance, l’homogénéisation des prestations de service et du prix de l’eau prescrite par le politique ne rend pas leur comparaison possible au regard des critères du prix et du service rendu à l’usager.

40Il faut alors reconsidérer la liaison causale entre l’action et les critères de jugement de son utilité en dehors de la rationalité en moyens qui jusque-là avait cadré l’action. Il en résulte une réflexion sur le contenu de la « chose publique » et une revendication d’un type nouveau, la « publicitude » (Moore 1995 ; Bozeman, 1987, 2007 ; Gibert, 1994) du service public qui va trouver une traduction dans l’idée de référentiel d’évaluation du service public (cf. schéma 2).

41Une enquête qualitative est réalisée sur la base de focus-groupes en vue d’identifier collectivement les valeurs ressortant de la « publicitude » du service public d’eau. Deux des valeurs publiques fondamentales constituant le socle de la publicitude du service [24] sont présentées dans l’encadré 2. Elles rendent compte d’une nouvelle vision de la gouvernance « publique » de l’eau.

Encadré 2 : Exemple de deux valeurs publiques du service à évaluer qui structurent le modèle de la gouvernance publique de l’eau en construction à Nantes-Métropole

La valeur « solidarité » et les valeurs voisines identifiées (justice sociale, équité, protection du droit humain fondamental d’accès à l’eau) ne sont pas un objet neuf dans le champ de la doctrine française du service public.
Ce qui change dans le nouvel espace de gouvernance urbaine de l’eau, c’est le fait d’une part que cette dimension sociale de l’action jusque-là absente des préoccupations managériales, soit devenue un thème d’actualité sur les différentes scènes de gestion de l’eau (locale, nationale et internationale) en raison de la montée des vulnérabilités socio-économiques de certaines populations accentuée par les hausses du prix de l’eau. Cette notion est apparue dans le cadre de l’enquête qualitative, comme un critère nécessaire à la justification de la chose publique, une valeur fondamentale fondant la spécificité de la performance publique et susceptible de différencier l’opérateur public de l’eau des opérateurs privés. « On est sur des produits de vie. Je veux dire l’eau, c’est vital. On ne peut pas laisser en difficulté des gens dans un pays où on a un réseau d’développé, … La régie, quelle qu’elle soit, a un rôle social, forcément… » (extrait du focus group B).
Une deuxième valeur intéressante figurant dans le socle des valeurs publiques fondamentales du service public nantais, est la valeur « crédibilité du politique » et ses co-valeurs : intégrité, sens des responsabilités politiques et ouverture.
La valeur « crédibilité du politique » a un statut particulier dans la typologie des valeurs identifiées car elle relève des valeurs de nature anthropologique censées être incarnées par les personnes. Son importance dans le système de gouvernance publique tient à deux choses. Elle accrédite l’expression des choix politiques d’une qualité considérée comme une lacune importante des systèmes politiques contemporains : la confiance qui figure au titre des enjeux clés du service public d’eau : « Alors là, c’est bien simple, il ne faut faire confiance à aucun parti politique. Ce sont des manipulateurs, des menteurs, c’est clair je ne leur fais pas du tout confiance. Ils peuvent avancer tous les arguments qu’ils veulent, la fois d’après ils font autre chose et ils font ce qu’ils ont envie de faire » (extrait du focus group C). On touche ici à la dimension déontologique et éthique de la gouvernance qui, dans le cadre de la gestion d’un bien aussi symbolique que l’eau, rend bien compte de sa multi-dimensionnalité. Enfin, cette valeur « crédibilité de l’acteur politique » est intéressante dans l’appréhension du nouveau cadre de gouvernance en fournissant des éléments objectivés collectivement pour nourrir l’indispensable réflexion sur la clarification du rôle des parties prenantes à la gouvernance de l’eau.

42La re-formalisation de la trame de gouvernance du service public : les quatre pôles du dispositif de gouvernance de l’eau en construction à Nantes. Sur un plan analytique, l’effet miroir que joue la recherche-action pour le service apporte des éléments originaux à la compréhension des enjeux de gouvernance de l’eau et des questions d’organisation et de pilotage qui en découlent. Ainsi, quatre éléments structurants de la gouvernance publique de l’eau ressortent de la fertilisation croisée entre les éléments empiriques issus de la recherche-action et la littérature spécialisée sur la gouvernance (cf. schéma 3) :

Schéma 3

Caractérisation du modèle de gouvernance publique de l’eau en construction sur la métropole nantaise

Description de l'image par IA : Diagramme en forme de triangle avec trois branches, chacune contenant du texte.

Caractérisation du modèle de gouvernance publique de l’eau en construction sur la métropole nantaise

431. Le premier niveau structurant du dispositif de gouvernance formé par le haut de la pyramide, est constitué par le pôle des valeurs portant et garantissant le système. Dans le système d’acteurs, ce pôle est celui qui implique en premier lieu l’autorité organisatrice et situe la dimension politique de la gouvernance. Cette dimension est affirmée au sein des grandes métropoles comme Bordeaux, le Grand Lyon, Rennes ou Paris [25] qui rendent compte de l’instauration d’un leadership de type politique dans la trame de la gouvernance locale se manifestant par le développement de compétences propres de policy-making et d’expertise pour asseoir le pilotage du service.

442. Le second pôle de la gouvernance qui représente la société civile et notamment les usagers-citoyens du service public d’eau renvoie à la dimension démocratique du dispositif de gouvernance. Le renforcement de la dimension politique de la fonction gouvernante passe également par l’activation du dialogue citoyen entre l’autorité organisatrice et les habitants. Ce volet démocratique de la gouvernance est le plus grand défi posé à la citadelle technique qui considère l’usager comme un profane [26]. Ce processus d’ouverture de la construction de politique publique à la société civile, doit être apprécié par rapport à la notion de bien commun et d’intérêt général qui ne peut être réduit à l’agrégation d’intérêts particuliers. D’où la nécessité d’un référentiel commun reflétant une axiologie de l’action dont les valeurs traduisent une norme supérieure, un idéal, une équivalence générale et universelle (Bolstanski et Thévenot, 1991) sur laquelle fonder l’évaluation de la « chose publique ».

453. Le troisième pôle relève de la dimension gestionnaire du système de gouvernance, dont les outils de management et d’évaluation de la performance de la politique publique locale de l’eau font partie. Ce volet fait intervenir les opérateurs managers du service public d’eau (publics et privés). Dans le projet de gouvernance nouvelle du service public, la fonction des outils intervient à deux niveaux :

  • les outils de mesure de la performance doivent permettre d’ouvrir le dialogue de gestion aux citoyens en vue d’activer la relation autorité organisatrice-usagers ;

46En effet, si l’ouverture de la citadelle technique aux usagers en est à ses balbutiements à Nantes Métropole [27], le défi posé à la mesure de la performance repose sur sa capacité à susciter un débat public de fond sur l’eau qui a fait défaut jusque-là. Le système de reporting interne à l’œuvre a toujours fonctionné en vase clos alimenté par la production d’indicateurs de performance focalisée sur les résultats immédiats (les output) : qualité de l’eau au robinet, permanence de service, taux de fuite des réseaux, taux d’impayés…

47Or, le remodelage en cours de la gouvernance de l’eau n’est possible que s’il s’appuie, d’un point de vue pratique, sur des indicateurs de redevabilité qui relèvent du politique et qui se préoccupent des « outcome » du service public. Ce sont ces indicateurs qui traduisent l’impact du service public d’eau sur les citoyens et la société (Smith P., 1990 ; Gibert, 2000 ; Trosa, 2004) : équité d’accès au service public d’eau, maintien au service des populations vulnérables, justeprix de l’eau… Cette distinction analytique entre output et outcome qui renvoie selon Gibert (1986) à l’image de la 1re fonction de production (output) et de la 2nde fonction de production (outcome) spécifique à l’action publique, n’est pas chose aisée et demeure l’un des points récurrents du débat sur l’analyse de la performance du secteur public (Gibert, 2003). Ainsi, une nouvelle dimension de l’outil de mesure de la performance transparaît, celle d’un usage situé dans une optique de légitimation de type sociétale de la gestion de l’eau (Brooks, 2002).

  • les outils de mesure de la performance doivent rendre compte de la dimension publique de la performance du service d’eau.

48Dans le nouvel espace de gouvernance, l’utilité sociale des outils de mesure de la performance ne pouvait se penser sans une mise en relation avec un énoncé de l’axiologie de l’action rendant compte de la multi-dimensionnalité des enjeux de gouvernance et fondée sur une rationalité en valeurs au sens weberien du terme, i.e. entendue ici comme un idéal à atteindre. Cette nouvelle exigence suppose un dépassement de la seule logique de reporting interne pour intégrer les outcome et les valeurs sous-jacentes dans le reporting externe [28].

494. Enfin, entre l’autorité organisatrice et les opérateurs managers, nous faisons apparaître la catégorie particulière des acteurs détenteurs « d’expertise ». L’expert étant celui qui « détient un savoir particulier dans un milieu professionnel. Spécialiste reconnu, il tire sa compétence spécifique de son expérience, des acquis d’une longue pratique … » Lascoumes (2005). Cette fonction ici est assurée par une bureaucratie administrative pour les activités de fabrication des politiques publiques, et par la Direction de l’eau pour les activités de maitrise d’ouvrage du service d’eau. Lorsque l’harmonisation du prix de l’eau a été mise en œuvre, c’est ce pôle d’acteurs experts qui a été le maître d’œuvre de ce chantier. À côté des savoirs-experts traditionnels des corps d’ingénieur propres aux métiers de l’eau et dominants dans les process de décision stratégique, on voit se développer, une nouvelle expertise indispensable de type « managériale ».

50Au final, en mettant en avant la dimension politique de la gouvernance qui implique à la fois l’acteur politique et l’usager, la recherche-action fait émerger l’interrogation sur les valeurs publiques. Ce repositionnement du système de gouvernance au niveau des valeurs et de sa dimension politique renvoie à des enjeux de nature éthique dans le système de gouvernance publique. L’OCDE en 2000 y voyait « la clef de voûte d’une bonne gouvernance ». Certes, le nouvel équilibre en construction n’est pas en rupture catégorique avec la logique inhérente à la citadelle technique « dont il ne saurait s’affranchir complètement [29] ». Dans un système d’action où les managers publics en position d’experts sur le plan technique et financier, ont eu tendance à influencer la formulation des objectifs et des moyens à mettre en œuvre, ce nouvel équilibre relève d’une hybridation des logiques anciennes et des logiques nouvelles. L’exercice du sens des responsabilités par le politique et à sa capacité d’arbitrage en faveur des priorités définis collectivement (i.e. impliquant l’usager en amont de la décision) conditionnera l’effectivité de ce réagencement.

Discussion : portée et limites des outils d’instrumentation de la performance dans la gouvernance publique de l’eau

51Au point où nous en sommes, il est intéressant de questionner la portée de la dynamique des nouveaux outils d’évaluation de la performance dans le remodelage du dispositif de gouvernance étudié.

Les enseignements de la mise en œuvre de l’outil qualité : l’illusion d’une gouvernance par les seuls indicateurs de performance

52Au-delà du rôle classique de rationalisation et de formalisation de l’action dont procède toute forme d’instrumentation gestionnaire (Cochoy et al., 1998 ; Segrestin, 1996, 2004), le bilan nantais de la démarche qualité et les premiers retours de la démarche ABC, montrent la difficulté des outils gestionnaires à libérer la citadelle technique de son inertie et de l’anomie organisationnelle dans la gestion de l’eau.

53Si certains auteurs ont vu dans le management par la qualité, les éléments d’un renouveau du modèle bureaucratique (Emery, 2009), à Nantes Métropole, les effets en partie bénéfiques de cet outil (culture de gestion participative, changements organisationnels autour de la relation à l’usager [30], formalisation d’une charte locale d’obligations du service public d’eau [31], systématisation de la mesure de la performance) restent mitigés. Le ressenti global des agents, en réalité privés de marge de manœuvre budgétaire, est celui d’une « solitude » des pilotes de processus.

54

« C’est une fausse prise de responsabilité …. où on ne nous donne pas la capacité hiérarchique de décider. On te répond que c’est ton problème, tu te débrouilles avec la qualité ».
[extrait des échanges du groupe ad-hoc, 2009]

55Les autres critiques bien connues renvoient au modèle mécaniste de l’organisation sous-tendu par la démarche qualité (Lambert G., Ouedraogo N., 2006) [32] dont la justification en termes de performance se fonde sur les moyens. Dans les faits, ce constat n’est pas neuf dans le monde de l’eau. L’outil qualité « encastré » dans les rationalités techniques n’a pas réformé le fonctionnement du service, car le changement attendu en faveur de l’usager du service, parent pauvre de la citadelle technique ne s’opère pas. L’instrumentation de la performance par l’intermédiaire de l’outil qualité ne s’exerce qu’en faveur d’une vision consumériste de l’usager excluant la figure de « l’usager-citoyen », figure plus collective et nécessaire à l’exercice des exigences démocratiques de l’action publique. Or, sur un plan théorique, il est établi que l’usager du service public ne saurait être réduit à la figure imposée du « client » (Warin, 1997, Jeannot, 1998 ; Clarke, Newman et al., 2007). Plus encore, le rejet du dogme du client-centrisme renvoie à une revendication du caractère de bien public et essentiel de l’eau pour lequel la figure de client est inappropriée (Tsanga Tabi, 2006).

56Par ailleurs, la figure de client comme argument de modernisation dans un contexte de monopole naturel non régulé où l’usager est captif, n’est pas pertinente. Si l’usager du service public d’eau change de nom, il n’y a pas de quoi crier victoire pour l’usager, car « la véritable victoire du client, c’est la fin des monopoles » (Dupuy, 1998). Dans notre cas, l’argument du client ignore les enjeux du juste-prix et du dialogue citoyen. Le management de la performance par le prisme de la qualité n’intervenant que dans le cadre de la relation opérateur-usager, il ne règle pas « les problèmes de qualité » éventuels relevant du relationnel élu-usager ou du relationnel élu-opérateurs susceptibles d’affecter la satisfaction de « l’usager-client » [33]. Ce détournement par les acteurs de l’usage des indicateurs à des fins propres est un phénomène connu dans le monde du management (Boussard, 2001 ; Gibert, 2000).

57Une telle approche ne peut aboutir qu’à une lecture étriquée de la gouvernance de l’eau, ne rendant pas compte de la multi-dimensionnalité des enjeux de gouvernance qui suppose au minimum un « processus de coordination des acteurs, des groupes sociaux et d’institutions en vue d’atteindre des objectifs définis et discutés collectivement » (Le Galès, 2006). Or, le bilan de la réalité de la participation des citoyens à la prise de décision publique dans l’eau est mitigé (Pflieger 2007, Bédu 2010) tandis que les effets de cette participation lorsqu’elle est effective, restent difficiles à évaluer. Aussi, l’évaluation de la réalité et des bénéfices attendus de la gouvernance est bien plus exigeante que la production des résultats de la 1re fonction de production (output) du service public. Le risque posé par cette approche de la gouvernance est l’enfermement du dialogue citoyen au niveau des output sans ouverture aux enjeux éthiques, sociaux et politiques qu’induit l’idée de gouvernance publique de l’eau.

L’enclenchement de la dynamique du « carré » de la gouvernance publique de l’eau à Nantes Métropole reste à venir

58L’énoncé de performance publique auquel conduit l’outil de mesure de l’efficience du service public d’eau et qui permet d’équiper le système de gouvernance de l’eau en valeurs publiques, est une idée que les acteurs de la métropole nantaise doivent s’approprier et dont l’apprentissage reste à faire.

59L’un des éléments clés de la trame de gouvernance publique de l’eau en émergence à Nantes Métropole est cette réalité difficile à ignorer aujourd’hui : celle d’un système ouvert et multidimensionnel. D’où la nécessité d’une mise en ordre de cette multi-dimensionnalité au sein du relationnel du « carré » de la gouvernance. Les valeurs publiques de l’eau identifiées participent à cette mise en ordre et en particulier à l’introduction du sens de l’action publique dans le système de gouvernance. Or, s’il y a un élément de fond qui fait défaut au système de gouvernance de l’eau instauré au niveau national, c’est bien celui de l’idéal de gouvernance à réaliser, des valeurs et du sens de l’action stratégique, nouveau défi de tous les instants. En effet, ainsi que le fait remarquer Segrestin (2004) : « la fuite en avant dans l’ordre des valeurs est l’un des plus grands ressorts du travail managérial, … Il en est toujours ainsi, car toute innovation de poids requiert un changement de perception, l’invention de nouvelles figures mentales ». Les valeurs publiques dans le système de gouvernance de l’eau en émergence, sont d’abord une innovation par la force des idées, point de départ et ferment du changement.

60Or, entre le temps du changement et l’adaptation au changement d’univers de l’action, il y a cette phase de résistance au changement qui coexiste avec la réflexion sur les nouveaux outils et sa maturation. Si les premiers calculs de coûts par activités au sein du service public de l’eau ont permis une analyse de la productivité qui a plutôt rassuré la direction de l’eau, il ne s’agit pas seulement de rendre les agents plus « cost-consciousness » (Groot et Budding, 2004). L’information sur le coût du service et sa mesure ont vocation à rendre visible la valeur économique du service public pour établir le juste-prix censé refléter la valeur de justice dans le cadre de la politique tarifaire. Cette donnée sur le coût est censée rendre visible « l’agrégat si convoité qu’est la rente de monopole » (Ruffat, 2000) au travers des gains de productivité. Comment alors amener les opérateurs d’eau privés du système d’action à rendre compte de leurs coûts en toute transparence ? C’est un autre des défis de gouvernance à relever.

61L’autre difficulté opérationnelle de mise en œuvre du nouvel outil ABC réside dans la mise en pratique de la nouvelle convention collective de transversalité interne et de décloisonnement du fonctionnement que les agents se sont appliqués à construire. Le dépassement des barrières hiérarchiques et la prise en compte des données non techniques dans le dialogue de gestion interne en est seulement à ses débuts. La volonté de transversalité se heurte à la tendance au repli sur les objectifs propres des acteurs qu’on observe également dans le cadre des réformes des autres grands réseaux de service public (Poupeau, 2010).

62Par ailleurs le remodelage en cours du système de gouvernance du service public d’eau à Nantes Métropole a particulièrement mis en évidence la place et le rôle de l’acteur politique dans l’activation et la défense des valeurs de gouvernance. Celui-ci est impliqué à ce titre à trois niveaux :

  • en termes de savoir faire manifesté dans son aptitude à gérer des demandes et des problèmes publics ;
  • en termes de savoir être[34], i.e. dans ses capacités à incarner les valeurs de la gouvernance (crédibilité, intégrité, sens de ses responsabilités politiques…) ;
  • enfin, le troisième défi réside dans la capacité de l’autorité organisatrice à activer la relation élu-citoyens du « carré » du système d’acteurs. Si la faisabilité technique de l’activation de cette relation par le moyen d’ateliers-citoyens a été démontrée (Clémence Bédu, 2010), le véritable défi reste celui du risque politique qu’induit tout engagement au niveau des valeurs (Rhodes et Wanna, 2006).

Conclusion

63Dans le monde de l’eau qui ne peut s’affranchir de la technique, les nouveaux outils de mesure et de management de la performance qui prônent l’efficacité du type « nouveau management public » (NMP) auront toujours la faveur des managers et feront encore l’admiration du profane. Cela étant, la tendance de cette instrumentation de la performance à s’autonomiser et à focaliser l’attention des acteurs sur la mécanique de la citadelle technique, au détriment des finalités du service public a jusque-là été une constante. Le phénomène de métropolisation des services publics d’eau en France qui intervient dans un contexte en pleine mutations, augure d’une ère nouvelle de gouvernance publique de l’eau caractérisée par un ancrage territorial fort et une multi-dimensionnalité des enjeux de service publics. Dans ce système ouvert de la gouvernance publique de l’eau, cette dérive de l’instrumentation gestionnaire qui a eu tendance à justifier la gouvernance de l’eau en référence à la seule dimension technicienne et marchande du service, n’est plus légitime, ni pertinente.

64L’expérience de recherche-action dont nous avons fait le récit, montre comment dans le contexte actuel de gouvernance locale, l’introduction de nouveaux outils d’instrumentation de la performance peut contribuer à remodeler et à consolider le système de gouvernance en question selon l’idéal de gestion de la chose publique. En particulier, la dynamique d’innovation managériale expérimentée aboutit à identifier quatre pôles clés de gouvernance locale, où la pertinence des outils de gestion de la performance réside avant tout dans leur capacité à donner à la gouvernance publique sa pleine mesure ; celle-ci se situant dans l’accomplissement des valeurs publiques essentielles que doit porter le système de gouvernance.

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Mots-clés éditeurs : administration régionale et locale, bonne gouvernance, gestion publique, performance, valeurs publiques

Date de mise en ligne : 24/03/2014

https://doi.org/10.3917/risa.801.0219