F. Ost, Le congrès et autres contes juridiques, Paris, Lefebvre Dalloz, 2024, 252 p.
- Par Xavier Dijon
Pages 191 à 196
Citer cet article
- DIJON, Xavier,
- Dijon, Xavier.
- Dijon, X.
https://doi.org/10.3917/riej.093.0191
Citer cet article
- Dijon, X.
- Dijon, Xavier.
- DIJON, Xavier,
https://doi.org/10.3917/riej.093.0191
Notes
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[1]
Lettre du pape François sur le rôle de la littérature dans la formation, disponible en ligne : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2024/documents/20240717-lettera-ruololetteratura-formazione.html. L’interview de Fr. Ost à propos de cette lettre est disponible à l’adresse https://www.rcf.fr/actualite/engagezvous?episode=516780.
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[2]
Discours du pape François au Conseil de l’Europe, Strasbourg, 25 novembre 2014, disponible à l’adresse https://www.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2014/november/documents/papa-francesco_20141125_strasburgo-consiglio-europa.html.
-
[3]
Fr. Ost, Le congrès et autres contes juridiques, Paris, Lefebvre Dalloz, 2024, p. 136.
-
[4]
R. H. Benson, Lord of the World, 1907; trad. Le Maître de la terre : la crise des derniers temps, Pierre Téqui, 2003.
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[5]
Fr. Ost, op. cit., note 3, p. 160.
-
[6]
Message du pape François pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2018, disponible à l’adresse https://www.vatican.va/content/francesco/fr/messages/migration/documents/papa-francesco_20170815_world-migrants-day-2018.html. La citation du pape Benoît XVI se trouve dans l’encyclique Caritas in veritate, n° 47.
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[7]
Fr. Ost, op. cit., note 3, p. 206.
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[8]
Fr. Ost, op. cit., note 3, p. 222.
-
[9]
Pape François, Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation, op. cit., note 1, n° 12.
1 Le 2 octobre 2024, sur les antennes de la Radio chrétienne francophone (RCF Bruxelles), Clotilde Nyssens interviewait François Ost pour entendre ses commentaires à propos d’une lettre du pape François, passée relativement inaperçue puisque publiée en plein été (17 juillet 2024), sur le rôle de la littérature dans la formation [1]. Au fil de l’entretien, le professeur François a manifesté d’abord sa surprise puis ses nombreux points d’accord avec le pape François. Surprise de voir le chef de l’Église catholique lever à l’égard de la littérature la traditionnelle méfiance de l’Institution qui a inventé, après le concile de Trente, l’Index Librorum Prohibitorum, mais surtout large accord sur les bienfaits de la littérature qui permet de réfléchir out of the box. Alors que la culture contemporaine nous plonge trop souvent dans l’immédiat, le livre nous permet d’entendre la voix de quelqu’un (Jorge-Luis Borges) ; il apporte la distance, la nuance par rapport aux jugements scientifiques ou juridiques trop tranchés. À l’écart du bourrage de crâne et de la pensée unique, la littérature ouvre des possibles : les histoires de la Bible – par exemple le Déluge ou la Tour de Babel – sont, à l’instar des mythes grecs, des sources inépuisables de réflexion. Les auditeurs de RCF ont pu ainsi constater que l’auteur de Si le droit m’était conté (2019) et Nouveaux contes juridiques (2021) se trouvait au diapason du texte pontifical sur le rôle de la littérature dans la formation. Outre leur goût pour la littérature, les deux hommes avaient d’ailleurs en commun un même souci pour la protection de la Maison commune. Dans l’émission susvisée, le président du Centre d’étude du droit de l’environnement (Cèdre USL Bruxelles) expliquait qu’il avait particulièrement apprécié la manière dont l’encyclique Laudato Si (2015) était parvenue à porter la question écologique jusqu’à la racine du cœur humain.
2 Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que, quelques jours après la diffusion de l’émission de RCF, François Ost, entrant lui-même dans l’univers décalé du conte, reçoive un appel de la Nonciature apostolique de Bruxelles : par mesure de courtoise réciprocité, Mgr Franco Coppola était chargé d’inviter le professeur à se rendre à Rome (tous frais payés, sauf, bien sûr, si l’invité voulait y apporter librement sa propre contribution) pour approfondir avec le Saint Père quelques thèmes de son plus récent ouvrage intitulé Le congrès et autres contes juridiques. Même si les propos tenus par le Pape lors de sa visite d’État tenue fin septembre 2024 en Belgique n’ont pas suscité un enthousiasme débordant dans les milieux universitaires, pouvait-on refuser une telle invitation ?
3 En présentant au Pape les deux études qui ouvrent son ouvrage, d’abord sur le premier procès qui condamne Socrate à boire la cigüe (Athènes 399 AC), puis sur le second qui l’acquitte sous l’égide de la Fondation Onassis (New-York, Athènes 2011-2012 PC), l’auteur laissait déjà transparaître ses sympathies devant le Pape. Sympathie d’abord pour ce fils de l’accoucheuse Phénarète, qui sera d’ailleurs encore cité plus loin dans l’ouvrage. Socrate, en effet, a décidément choisi de privilégier le registre de la question pour mener son interlocuteur au-delà des clôtures qu’il s’est construites afin d’y enclore ses propres intérêts ; un choix qui lui aura valu, lors de son procès antique, la malveillance de la part de tous les hypocrites qui dénaturent le régime démocratique athénien ; sympathie ensuite pour une avocate imaginaire Zoé Linardès, qui, au procès moderne en révision, n’hésite pas à ruer dans les brancards en dénonçant la parodie qu’est cette révision ellemême : plutôt que mobiliser tous les principes généraux du droit moderne dans le but d’innocenter aujourd’hui Socrate et, du même coup, de faire croire que la démocratie contemporaine est elle-même exempte de vices, ne fallaitil pas plutôt laisser parler Socrate lui-même qui aurait fustigé les idéologies, les gabegies, et la bien-pensance qui s’y répandent ? En entendant son interlocuteur, le Pape comprenait mieux pourquoi il plaisait à certains auteurs de considérer Socrate comme un proto-chrétien ; en tout cas, il ne pouvait s’empêcher de se rappeler le discours qu’il avait lui-même tenu le 25 novembre 2014 au Conseil de l’Europe : « À l’Europe, nous pouvons demander : où est ta vigueur ? Où est cette tension vers un idéal qui a animé ton histoire et l’a rendue grande ? Où est ton esprit d’entreprise et de curiosité ? Où est ta soif de vérité, que jusqu’à présent tu as communiquée au monde avec passion ? » [2]
4 Le troisième article du professeur Ost porte le titre de l’ouvrage luimême : « Le congrès ». D’emblée le Pape félicita son distingué visiteur, non seulement pour ses dons d’observation et son ironie à la fois tendre et féroce dans la description des personnages qui hantent les colloques internationaux, mais encore et surtout pour la réponse qu’il a su donner, y compris par le truchement de la dérision, aux divers mouvements woke qui finissent par déchirer le tissu social en repliant chacune des minorités offensées sur leur seule et unique perception subjective du réel, considérant toutes les autres comme agressives à leur égard. En contraste avec cette triste dérive, le Pape voyait dans l’amitié de la doctorante belge Pauline et de la métisse mauritanienne Mariem, détaillant l’une à l’autre les richesses de leurs cultures respectives, un parfait exemple de l’inspiration qui lui avait fait écrire Fratelli Tutti. Comment, en effet, rejoindre les humains dans leur universalité sinon en passant par la bienveillance qui respecte la particularité d’autrui, jusque dans sa propre langue ? Mais le Pape s’interrogeait tout de même : ce seul bon sentiment était-il suffisant pour relever le défi de rejoindre l’universel ? Si un des orateurs au Congrès, ayant pris pour titre de sa communication « Quel grand récit pour le droit à l’heure de la fin des grands récits ? », constatait que « notre postmodernité est marquée par la fin des grands récits mobilisateurs comme celui du salut chrétien, du progrès des Lumières de la raison, ou encore le récit de la révolution prolétarienne et de son ‘grand soir’ » [3], le Pape se demandait si le grand récit du salut chrétien subirait le même sort que le rationalisme des Lumières ou le grand soir marxiste, c’est-à-dire une fin qui pourrait même se jouer à la manière apocalyptique décrite par Richard Hugh Benson dans Le Maître de la terre [4], à savoir le bombardement du Vatican, mais, s’accrochant comme machinalement à sa croix pectorale, le Souverain Pontife retrouva vite sa paix intérieure.
5 Sur le texte suivant, « Le Petit Prince au pays du Covid », le Pape a bien compris les limites des attitudes prises devant l’ampleur de la syndémie par les divers personnages que rencontrait le héros d’Antoine de Saint Exupéry : le politique (« à la guerre comme à la guerre »), l’épidémiologiste (« la santé n’a pas de prix »), le juriste (« nécessité fait loi »), le businessman (« les affaires sont les affaires »), le communicateur (« tout répéter deux fois pour que la thèse discutable devienne certitude’ » ; du même coup, il a apprécié, en fin de parcours, à l’endroit où le pangolin du virus remplaçait le renard du Petit Prince, « tout un petit peuple de personnes invisibles, vouées aux tâches qu’on tenait pour inessentielles » [5] et qui s’employaient, en ce temps-là, à créer du lien autour d’elles. Lui-même, en tant que Pasteur universel s’y était employé dans le registre qui lui convenait en donnant, le 27 mars 2020, à partir d’une place Saint Pierre qui s’était faite étrangement vide, sombre et pluvieuse comme pour mieux épouser les tristes couleurs du deuil, une bénédiction Urbi et Orbi pour dire à la Ville et au Monde que ce lien-là montait, implorant, jusqu’au Ciel et qu’il en descendait fortifié.
6 Sur le cinquième récit, « La Cour, le terroriste et l’humanitaire », les deux interlocuteurs étaient-ils l’un et l’autre conscients du caractère délicat du dilemme ? Dans l’affaire Vandecasteele, le professeur avait mis en avant, jusque dans un article de La Libre Belgique, la nécessité pour les pouvoirs publics, de garder fermes les règles de l’État de droit qui, en l’occurrence, sanctionnent sévèrement les auteurs d’actes terroristes, sans céder à la tentation d’abandonner ces règles à l’appréciation de personnes particulières, seraient-elles même les proches du malheureux travailleur humanitaire malmené dans les geôles iraniennes. Mais, à la page d’en face de ce même journal, son challenger rappelait que, dans l’Évangile, le bon berger ne craint pas d’abandonner le troupeau pour sauver une seule brebis égarée. Est-ce pour jouer ce rôle de bon pasteur que, de son côté, à l’occasion de la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié (14 janvier 2018), le pape n’avait pas hésité à écrire : « Le principe de la centralité de la personne humaine, fermement affirmé par mon bien-aimé prédécesseur Benoît XVI, nous oblige à toujours faire passer la sécurité personnelle avant la sécurité nationale » [6]. Là-dessus s’étaient levées des vagues de protestation : alors que de nombreux pays européens ont été pris pour cibles des attentats revendiqués par les islamistes venus d’ailleurs, comment le Pape pouvait-il se permettre de minimiser la nécessité de garantir la sécurité nationale ?
7 Sauver une vie en relâchant un terroriste coupable d’en avoir supprimé des dizaines, ou maintenir un ordre légitimement répressif en sacrifiant un compatriote : qui a raison ? C’est probablement Justine. Nouvellement promue comme juge à la Cour constitutionnelle, Justine s’est trouvée, tout au long du traitement de l’affaire de l’échange des prisonniers, partagée entre les deux logiques : celle de l’amour qui veut libérer l’humanitaire emprisonné (ou encore : sauver de la noyade les occupants de la barque surchargée fuyant le mauvais sort qu’ils connaissent en Afrique) et celle de la violence ou de l’invasion qu’il faut nécessairement juguler pour protéger le bien de tous. Justine avait conclu sa réflexion par une dialectique : « Entre les deux, le droit (…) tente, plus ou moins adroitement, de faire entendre sa voix, la voix du tiers. À la violence, il emprunte la force, à l’amour il emprunte l’aspiration éthique » [7]. En entendant cette réflexion de Justine, le pape François s’est rappelé non seulement la phrase que le grand-prêtre Caïphe avait adressée au Conseil suprême de Jérusalem « Vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas » (Jn 11,50) ; il s’est rappelé aussi le choix posé par ce seul homme d’exposer sa nudité à cette logique de la violence pour qu’elle soit défaite par celle de l’amour : « Ma vie, nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même » avait-il dit (Jn 10,18).
8 Sur les deux récits qui ferment l’ouvrage (« Le dernier cours » et « La dernière session ») largement autobiographiques, l’entretien dût se faire plus bref, car l’heure avançait. Impressionné par la conscience professionnelle que manifestait le professeur, tant dans la dispensation soigneuse de ses cours (y compris dans le nettoyage du tableau et la vérification des micros) que dans la conduite bienveillante des examens qu’il soumettait au principe de charité, le pape ne put que l’en féliciter. Mais un aveu l’avait particulièrement frappé dans les dernières pages de son interlocuteur : « C’est parce que je considère que je ne suis pas arrivé à dire vraiment ce qu’il fallait dire que j’écris encore et encore ; c’est parce que je suis resté bien en-deçà de ce qu’il faut arriver à penser que je tente, encore et encore, de l’approcher (…) Moi, je me verrais plutôt comme Sisyphe, voué à remonter chaque jour la pierre qui m’échappe » [8]. Certes, le Pape admirait cette opiniâtreté du professeur-écrivain, mais il se demandait s’il fallait la mettre sous le signe – désespéré et désespérant – du mythe grec ; cet acharnement scripturaire lui faisait plutôt penser au déploiement d’un étonnement, voire d’un émerveillement qui prend le temps de remonter jusqu’à sa source. Sans chercher nullement à forcer ou à récupérer la pensée de l’auteur invité, le pape songeait à lui appliquer la démarche qu’il recommandait lui-même dans sa récente Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation : « Grâce au discernement évangélique de la culture, il est possible de reconnaître la présence de l’Esprit dans la réalité humaine diversifiée, c’est-à-dire de saisir la semence déjà enfouie de la présence de l’Esprit dans les événements, dans les sensibilités, dans les désirs, dans les tensions profondes des cœurs et des contextes sociaux, culturels et spirituels » [9].
9 Les deux François se sont alors quittés sur une solide poignée de mains en convenant de publier conjointement un résumé de leurs échanges dans la Civiltà Cattolica (Rome) et dans la Revue interdisciplinaire d’études juridiques (Bruxelles).