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Les effets économiques de l’originalisme constitutionnel aux États-Unis

Pages 3 à 38

Citer cet article


  • Kirat, T.
  • et Marty, F.
(2022). Les effets économiques de l’originalisme constitutionnel aux États-Unis. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 89(2), 3-38. https://doi.org/10.3917/riej.089.0003.

  • Kirat, Thierry.
  • et al.
« Les effets économiques de l’originalisme constitutionnel aux États-Unis ». Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2022/2 Volume 89, 2022. p.3-38. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2022-2-page-3?lang=fr.

  • KIRAT, Thierry
  • et MARTY, Frédéric,
2022. Les effets économiques de l’originalisme constitutionnel aux États-Unis. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2022/2 Volume 89, p.3-38. DOI : 10.3917/riej.089.0003. URL : https://droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2022-2-page-3?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/riej.089.0003


Notes

  • [1]
    Les auteurs remercient Otto Pfersmann, Thibault Schrepel, Maya-Salomé Garnier ainsi que les participants au colloque de l’Université de Tours « Le néolibéralisme anglo-américain des années 1980 » des 15-16 mars 2021 ainsi que les rapporteurs pour leurs commentaires et suggestions sur une version précédente de ce texte.
  • [2]
    Marbury v. Madison, 5 US 137 (1803).
  • [3]
    B. Ackerman, « The Living Constitution », Harvard Law Review, vol. 120, 2007, n°7, p. 1737-1812 ; T. Carrère, « Jack M. Balkin, Le constitutionnalisme américain. Au-delà de la Constitution des origines et de la constitution vivante, Paris, Dalloz 2016 », Jus Politicum, 2018, n°19, p. 261-269.
  • [4]
    W. J. Seidleck, « Originalism and the general concurrence. How originalism can accommodate entrenched precedents while reining in commerce clause doctrine », University of Pennsylvania Journal of Law & Public Affairs, vol. 3, 2018, n°2, p. 263-304.
  • [5]
    Nous ne traitons pas de William Rehnquist, qui fut juge à la Cour suprême de 1972 à 2005 (il la présida à partir de 1986), dans la mesure où il est moins prolixe et moins politiquement engagé que ses collègues sur des sujets sensibles. Pour des raisons de place, mais aussi parce que leurs contributions théoriques à l’interprétation originaliste sont moins nombreuses et marquantes, nous n’évoquons pas de façon détaillée les juges nommés par l’Administration Trump dans les dernières années (Neil Gorsuch, en 2017, Brett Kavanaugh, en 2018 et Amy Coney Barrett en 2020).
  • [6]
    Pour B. Ackerman, op. cit., supra note 2, p. 1802 : « The common law tradition was created by judges for judges. While modern versions encourage judges to engage in a complex dialogue with their many publics, the judiciary remains firmly in the driver’s seat ».
  • [7]
    L. Epstein et J. Knight, « Les préférences des juges. Pour une approche réaliste », Les Cahiers de la Justice, vol. 4, 2015, n°4, p. 589-612.
  • [8]
    K. E. Whittington, « Originalism : A Critical Introduction », Fordham Law Review, vol. 82, 2013, n°2, p. 375-409. À propos des professeurs de droit originalistes, voir J. O. McGinnis et M. Rappaport, « Original Interpretive Principles as the Core of Originalism », Constitutional Commentary, vol. 24, 2007, p. 371-382 ; J.O. McGinnis et M. Rappaport, Originalism and the Good Constitution, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2013 ; J. Greene, « On the Origins of Originalism », Texas Law Review, vol. 88, 2009, p. 1-78 ; R. E. Barnett, « The Original Meaning of the Commerce Clause », University of Chicago Law Review, vol. 68, 2001, p. 101-147, en ligne, https://scholarship.law.georgetown.edu/facpub/509 (consulté le 28 octobre 2022).
  • [9]
    E. Chemerinsky, « The Jurisprudence of Justice Scalia : a Critical Appraisal », University of Hawai’i Law Review, vol. 22, 2000, p. 385-401 ; T. B. Colby et P. J. Smith, « Living originalism », Duke Law Journal, vol. 59, 2009, p. 239-307 ; N. Lund, « Antonin Scalia and the Dilemma of Constitutional Originalism », Perspectives on Political Science, vol. 48, 2019, n°1, p. 7-13.
  • [10]
    Brown v. Board of Education of Topeka, 347 U.S. 483 (1954).
  • [11]
    Miranda v. Arizona, 384 U.S. 436 (1966).
  • [12]
    M. R. Belknap, The Supreme Court Under Earl Warren, 1953-1969, The University of South Carolina Press, 2005.
  • [13]
    O. W. Holmes, « The Path of the Law », Yale Law Journal, vol. 10, 1897, p. 457 et s. (traduction française par Françoise Michaut, « La Common Law et La passe étroite du droit », Clio@Themis Revue électronique d’histoire du droit, vol. 2, 2009, en ligne, https://journals.openedition.org/cliothemis/942 (consulté le 28 octobre 2022).
  • [14]
    R. F. Duncan, « Justice Scalia and the Rule of Law : Originalism vs. The Living Constitution », University of Nebraska College of Law, Faculty Publications, 2016, n°200, p. 17, en ligne, http://digitalcommons.unl.edu/lawfacpub/200 (consulté le 28 octobre 2022).
  • [15]
    R. H. Bork, « Neutral principles and some First amendment problems », Indiana Law Journal, vol. 47, 1971, n°1, p. 20-21, en ligne, https://www.repository.law.indiana.edu/ilj/vol47/iss1/1 (consulté le 28 octobre 2022).
  • [16]
    L.B. Solum, « What is Originalism ? The Evolution of Contemporary Originalist Theory », Georgetown University Law Center, 2011, en ligne, https://scholarship.law.georgetown.edu/facpub/1353/ (consulté le 25 octobre 2022).
  • [17]
    L.B. Solum, op. cit, supra note 16.
  • [18]
    Ibidem.
  • [19]
    Le discours est accessible à l’adresse : https://www.justice.gov/sites/default/files/ag/legacy/2011/08/23/07-09-1985.pdf/ (consulté le 25 octobre 2022).
  • [20]
    Les termes utilisés par Meese pour décrire la pratique décisionnelle de la Cour Suprême (utterly unpredictable) font écho à ceux utilisés par Bork au sujet de la jurisprudence antitrust (« [the] life of the antitrust law... [is] neither logic nor experience but bad economics and worse jurisprudence »). R. H. Bork, « The Goals of Antitrust Policy », American Economic Review, vol. 57, 1967, n° 2, p. 242.
  • [21]
    E. Meese, discours devant l’ABA (supra note 19).
  • [22]
    L. B. Solum, op. cit., supra note 15, p. 14.
  • [23]
    L.B. Solum, op. cit., supra note 15, p. 6-8.
  • [24]
    M. D. Ramsey, « Beyond the Text : Justice Scalia’s Originalism in Practice », Notre Dame Law Review, vol. 5, 2017, n° 92, p. 1945-1975.
  • [25]
    J. O. McGinnis et M. Rappaport, « Original Interpretive Principles as the Core of Originalism », op. cit., supra note 8, p. 374.
  • [26]
    R. H. Bork, « Legislative Intent and the Policy of the Sherman Act », The Journal of Law & Economics, vol. 9, 1966, p. 7-48 ; R. H. Lande et R. O. Zerbe, « The Sherman Act is a No-Fault Monopolization Statute : A Textualist Demonstration », American University Law Review, vol. 70, 2020, p. 497-588, en ligne, https://scholarworks.law.ubalt.edu/all_fac/1115 (consulté le 28 octobre 2022).
  • [27]
    Lequel rejette l’approche des intentions originelle telle que mise en œuvre par Bork mais qui pour autant n’a pas développé ni dans ses écrits doctrinaires ni dans sa rédaction d’arrêts ou d’opinions dissidentes ou concordantes d’analyse textualiste du Sherman Act (R. H. Lande et R.O. Zerbe, ibidem, p. 511).
  • [28]
    L.B. Solum, op. cit., supra note 15, p. 29.
  • [29]
    Pour Posner, l’activisme de l’ère Warren fut une « left-leaning expansion of constitutional law ». R. A Posner, Reflections on Judging, Harvard University Press, 2013, p. 172.
  • [30]
    « The first requirement of a sound body of laws is that it should correspond with the actual feelings and demands of the community, whether right or wrong » (O. W. Holmes, The Common Law, Boston, Little, Brown & Co, 1881, p. 41).
  • [31]
    A. Kamp, « Between-the-Wars Social Thought : Karl Llewellyn, Legal Realism, and the Uniform Commercial Code in Context », Albany Law Review, vol. 59, 1995, p. 325-397.
  • [32]
    D. Kennedy, The Rise and the Fall of the Classical Legal Thought, Beard Books, 1975.
  • [33]
    T. C. Grey, « Langdell’s Orthodoxy », University of Pittsburgh Law Review, vol. 45, 1983, n°1, p. 1-53.
  • [34]
    Lochner v. New York, 198 U.S. 45 (1905).
  • [35]
    Si le projet de réforme de la Cour Suprême porté par le Président Roosevelt n’aboutit pas, les renouvellements (suite à des décès ou à des démissions) des juges conduisirent à ce qu’en 1941 seulement deux d’entre eux avaient été nommés avant 1933. Dès le printemps 1937, plusieurs arrêts de la Cour Suprême confirmèrent des politiques engagées par l’administration Roosevelt, dans les domaines du droit du travail ou des assurances sociales (voir par exemple West Coast Hotel Co. v. Parrish, 300 U.S. 379 [1937] pour le salaire minimum et Steward Machine Company v. Collector of Internal Revenue 301 U.S. 548 [1937] pour le Social Security Act promulgué en 1935).
  • [36]
    A. Scalia, A Matter of Interpretation : Federal Courts and the Law, Princeton, Princeton University Press, 2018 (1997).
  • [37]
    Dans le Federalist Paper n° 78, Hamilton estimait que le pouvoir judiciaire est le plus faible des trois pouvoirs, n’ayant l’épée de l’exécutif, ni le « porte-monnaie » du législatif. Il proposait cependant que la Cour suprême soit garante de la Constitution.
  • [38]
    J. Boudon, « La séparation des pouvoirs aux États-Unis », Pouvoirs, vol. 4, 2012, n° 143, p. 113-122 ; D. Lacorne, L’invention de la république. Le modèle américain, coll. Pluriel, Paris, Hachette, 1991.
  • [39]
    Le juge Scalia a siégé de 1986 à sa mort en 2016. Il avait été nommé par le Président Reagan. Il a signé en 2012 avec Bryan Garner un ouvrage titré Reading Law et constituant la meilleure synthèse de cette approche. Il a été remplacé par un juge lui aussi originaliste, Neil Gorsuch, qui a publié une tribune dans The Time dans laquelle il soutient que l’originalisme est « la meilleure approche de la Constitution » (N. Gorsuch, « Why Originalism Is the Best Approach to the Constitution », The Time, 6 septembre 2019). W.J. Seidleck (op. cit., supra note 4, p. 266) écrit à son propos : « Justice Gorsuch has expressed strong concern about the overreach of federal power – even though possible remedies would upend basic doctrines of modern administrative law ». Les auditions par la Commission des lois (Judiciary Committee) de Neil Gorsuch dans le cadre de sa nomination à la Cour Suprême entre le 20 et le 23 mars 2017 (hearings 115-208 ; serial n° J-115-6) offrent une discussion approfondie sur son adhésion au textualisme. Voir https://www.congress.gov/115/chrg/shrg28638/CHRG-115shrg28638.htm (consulté le 25 octobre 2022).
  • [40]
    Il faut également souligner que Hamilton comme Madison voyaient dans la séparation des pouvoirs la garantie des libertés individuelles (J. B. Staab, « The Political Thought of Justice Antonin Scalia : A Hamiltonian Conservative », Perspectives on Political Science, vol. 48, 2019, n°1, p. 14).
  • [41]
    D. Lacorne, op. cit., supra note 38, p. 126 et s.
  • [42]
    Madison, dans Le Fédéraliste, notamment dans la note n°10 publiée en 1787, considère que pour éviter la tyrannie de la majorité, il faut favoriser l’expression des « factions » et jouer sur la formalisation des intérêts pour éviter de donner un rôle actif au décideur. Ce dernier doit être un arbitre neutre. Il ne s’agit pas à ce titre d’une conception telle que celle défendue par Hamilton, qui préconisait un gouvernement interventionniste pour contrecarrer des intérêts privés trop puissants. Voir D. Mongoin, « Le Fédéraliste revisité », Jus Politicum. Revue de droit politique, 2012, n° 8, en ligne, http://juspoliticum.com/article/Le-Federaliste-revisite-539.html (consulté le 28 octobre 2022).
  • [43]
    Les originalistes voyaient dans les arrêts progressistes comme Brown v. Board of Education ou Roe v. Wade des décisions dénuées d’analyse juridique (N. Lund, op. cit., supra note 2, p. 9).
  • [44]
    M. B. Brennan, « Book Review : Overcoming Law by Richard Posner », Marquette Law Review, vol. 79, 1995, n°1, p. 329-346. La notion de « législateur interstitiel » provient d’une opinion dissidente d’Oliver Holmes dans l’arrêt Southern Pac. Co. v. Jensen, 244 U.S. 205, 221 (1917).
  • [45]
    N. Gorsuch, op. cit., supra note 39.
  • [46]
    United States v. American Trucking Assns. Inc., 310 U.S. 534 (1940). La Cour Suprême indique dans cet arrêt que s’écarter du sens littéral du texte est alors justifié comme le montre un précédent de 1922 : Ozawa v U.S., 260 U.S. 178, 194 (1922).
  • [47]
    F. H. Easterbrook, « The Role of Original Intent in Statutory Construction », Harvard Journal of Law and Public Policy, vol. 11, 1988, p. 59-69.
  • [48]
    A. Scalia, op. cit., supra note 36.
  • [49]
    J. F. Manning, « Textualism as a Nondelegation Doctrine », Columbia Law Review, vol. 97, 1997, p. 673 et s.
  • [50]
    N. H. Buchanan et M. C. Dorf, « A Tale of Two Formalisms : How Law and Economics Mirrors Originalism and Textualism », Cornell Law Review, vol. 106, 2021, p. 591-676.
  • [51]
    Ibidem, p. 621.
  • [52]
    A. Scalia, op. cit., supra note 36, p. 17.
  • [53]
    La portée de l’influence originaliste dans l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization du 24 juin 2022 fait l’objet de discussions. Si l’arrêt rédigé par le Juge Alito revêt une dimension « conservatrice » au sens fort du terme, il est difficile de le rattacher à une analyse de l’original public meaning de la clause du due process of law ; voir notamment C. R. Sunstein, « The Alito Draft », 23 mai 2022, en ligne, https://ssrn.com/abstract=4117446 (consulté le 3 novembre 2022).
  • [54]
    US v Lopez, 514 US 549 (1995).
  • [55]
    District of Columbia v Heller, 554 US 570 (2008).
  • [56]
    W. J. Seidleck, op. cit., supra note 4, p. 265.
  • [57]
    J. Stevens, dissent, District of Columbia v. Heller (2008).
  • [58]
    T. Carrère, « Jack M. Balkin, Le constitutionnalisme américain. Au-delà de la Constitution des origines et de la constitution vivante, Paris, Dalloz 2016 », Jus Politicum, 2018, n°19, p. 265.
  • [59]
    O. Pfersmann, « Comparative Hermeneutics of Constitutional Revision Clauses and the Question of Structural Closure of Legal Systems”, Cardozo Law Review, vol. 40, 2019, p. 3203.
  • [60]
    C. R. Sunstein, « Textualism and the Duck-Rabbit Illusion », California Law Review, vol. 11, novembre 2020, n° 463, p. 15.
  • [61]
    O. Pfersmann, op. cit., supra note 59.
  • [62]
    Le juge Scalia est connu dans les milieux financiers pour avoir mené la majorité de la Cour suprême (Republic of Argentina v. NML Capital [2014]) pour rejeter la demande de la République d’Argentine de revenir sur l’arrêt du la Cour de district de New York qui avait donné raison au fonds vautour NML Capital, afin d’obtenir le paiement à leur valeur faciale des obligations du Trésor argentin achetées avec une forte décote lorsque l’Argentine s’est déclarée en cessation de paiement en 2001 (J. Pratter et al., « Conflits de juridictions », Revue critique de droit international privé, vol. 3, 2015, n°3, p. 632-655).
  • [63]
    M. D. Ramsey, op. cit., supra note 24.
  • [64]
    Voir à ce propos M. D. Ramsey, op. cit., supra note 24, p. 1953 : « Indeed, in many of his opinions the English law background did the most of the work in defining the constitutional rule ».
  • [65]
    A. Scalia et B. A. Garner, Reading Law : The Interpretation of Legal Texts, West Publishing, 2012, p. xxvii.
  • [66]
    A. Scalia, op. cit., supra note 36.
  • [67]
    « Nothing but the text reflects the full legislature’s purpose. Nothing ». A. Scalia et J. F. Manning, « A Dialogue on Statutory Constitutional Interpretation », George Washington Law Review, vol. 80, 2012, p. 1612.
  • [68]
    R. A Posner, op. cit., supra note 29. Notons que l’approche historique a fait l’objet d’une vive critique de la part du juge Kennedy dans l’arrêt Exxon de 2005 (Exxon Mobil Corp. v. Allapattah Services, Inc., 545 U.S. 546 [2005]) au travers d’une citation de Wald : « legislative history is itself often murky, ambiguous, and contradictory. Judicial investigation of legislative history has a tendency to become, to borrow Judge Leventhal’s memorable phrase, an exercise in “looking over a crowd and picking out your friends” ». P. M. Wald, « Some Observations on the Use of Legislative History in the 1981 Supreme Court Term », Iowa Law Review, vol. 68, 1983, p. 195 et s.
  • [69]
    J. B. Staab, op. cit., supra note 40, p. 20.
  • [70]
    E. Chemerinsky, « The Federalism Revolution », New Mexico Law Review, vol. 31, 2001, p. 7-30, en propose une analyse détaillée.
  • [71]
    M. D. Ramsey, op. cit., supra note 24, p. 1949-1950.
  • [72]
    T. B. Colby, « Originalism and Structural Argument », Northwestern University Law Review, vol. 113, 2019, p. 1299.
  • [73]
    Ibidem, p. 1325 et s.
  • [74]
    E. Chemerinsky, op. cit., supra note 9.
  • [75]
    E. Chemerinsky, op. cit., supra note 9, p. 392.
  • [76]
    R. A Posner, op. cit., supra note 29, p. 179.
  • [77]
    Ibidem, p. 235.
  • [78]
    Gibbons v. Ogden, 22 U.S. 1 (1824).
  • [79]
    NLRB v. Jones & Laughlin Steel Corp., 301 U.S. 1 (1937).
  • [80]
    Wickard v. Filburn, 317 U.S. 111 (1942).
  • [81]
    Cette loi fédérale promulguée en 1933, qui régit les prix et la production agricoles, est en quelque sorte le pendant agricole du National Industrial Recovery Act, lui aussi promulgué cette même année. Pour plus de détails, voir T. Kirat et F. Marty, « The Late Emerging Consensus Among American Economists on Antitrust Laws in the Second New Deal (1935-1941) », History of Economic Ideas, vol. XXIX, 2021, n°1, p. 11-51, en ligne, https://doi.org/10.19272/202106101001 (consulté le 3 novembre 2022).
  • [82]
    Heart of Atlanta Motel, Inc. v. United States, 379 U.S. 241 (1964).
  • [83]
    Gonzales v. Raich, 545 U.S. 1 (2005).
  • [84]
    United States v. E. C. Knight Co., 156 U.S. 1 (1895).
  • [85]
    Hammer v. Dagenhart, 247 U.S. 251 (1918).
  • [86]
    Seul Afro-américain à la Cour suprême, il est issu d’un milieu populaire assez pauvre et fut militant des droits civiques (et proche des Black Panthers) dans sa jeunesse.
  • [87]
    Voir notamment L. J. Strang, « The Most Faithful Originalist : Justice Thomas, Justice Scalia, and the Future of Originalism », University of Detroit Mercy Law Review, vol. 88, 2011, n°4, p. 873-882.
  • [88]
    Camps Newfound/Owatonna, Inc. v. Town of Harrison, Me., 520 U.S. 564, 610 (1997).
  • [89]
    J. M. McGoldrick Jr., « Why Does Justice Thomas Hate the Commerce Clause ? », Pepperdine University School of Law, Legal Studies Research Paper Series, 2019, n°9, p. 23.
  • [90]
    N. Lund, op. cit., supra note 9.
  • [91]
    J. M. McGoldrick Jr., op. cit., supra note 89, p. 88.
  • [92]
    Alden v Maine, 527 U.S. 706 (1999).
  • [93]
    Sur la question des revirements de jurisprudence vis-à-vis des arrêts considérés comme « a-textuels », voir N. Iacono, « Stare (In)Decisis : The Elusive Role of Precedent in Originalist Theory and Practice », Georgetown Journal of Law and Public Policy, vol. 20, 2022, n°1, p. 389-426.
  • [94]
    J. O. McGinnis et M. Rappaport, « Originalism and Precedent », Harvard Journal of Law and Public Policy, vol. 34, 2010, n°1, p. 125.
  • [95]
    Ibidem, p. 126.
  • [96]
    United States v. Morrison, 529 U.S. 598, 627 (2000).
  • [97]
    Cité par R. E. Barnett, op. cit., supra note 8, p. 102.
  • [98]
    G. S. Nelson et R. J. Pushaw, Jr., « Rethinking the Commerce Clause : Applying First Principles to Uphold Federal Commercial Regulations but Preserve State Control over Social Issues », Iowa Law Review, vol. 85, 1999, n°1.
  • [99]
    R. E. Barnett, op. cit., supra note 8.
  • [100]
    W. J. Seidleck, op. cit., supra note 4.
  • [101]
    N. Lund, op. cit., supra note 9.
  • [102]
    J. O. McGinnis et M. Rappaport, « Originalism and Supermajoritarianism : Defending the Nexus », Northwestern University Law Review, vol. 102, 2007, p. 18-29 ; des mêmes auteurs : op. cit., supra note 94.
  • [103]
    Au sens où si une règle était digne de recueillir une immense majorité en sa faveur du moment où elle pourrait faire l’objet d’un vote pour devenir un amendement à la Constitution. À notre avis, c’est là un exercice de droit constitutionnel purement hypothétique.
  • [104]
    W.J. Seidleck, op. cit., supra note 4.
  • [105]
    G.L. Priest, « Bork’s Strategy and the influence of the Chicago School on Modern Antitrust Law », Journal of Law and Economics, 57-S3, 2014, p. S1-S17.
  • [106]
    L. M. Khan, « Amazon’s Antitrust Paradox », Yale Law Journal, 2017, n° 126, p. 712-805.
  • [107]
    R. A Posner, op. cit., supra note 29, p. 60.
  • [108]
    R. Van Horn, « Reinventing Monopoly. The Roots of Chicago Law and Economics », in The Road from Mont Pèlerin. The Making of the Neoliberal Thought Collective, P. Mirowski et D. Plehwe (dir.), Harvard University Press, 2009, p. 204-237.
  • [109]
    Robert Bork, Solicitor General, c’est-à-dire numéro trois dans la hiérarchie administrative du DoJ, avait participé pendant l’affaire du Watergate à la tentative de Richard Nixon de démettre de ses fonctions le procureur spécial Fox, qui conduisit au « massacre du samedi soir ». Il lui fut reproché de s’être exécuté en contrepartie d’une promesse que lui aurait faite le Président de le nommer à la Cour Suprême. Cette affaire fut l’une des bases du refus du Congrès de valider le choix du Président Reagan. Voir U.S Senate, Hearings before the Committee on the Judiciary United State Senate on the nomination of Robert H. Bork to be associate Justice of the Supreme Court of the United States, septembre 1987 : « Judge Bork’s action raises serious questions about the extent to which he, as a justice on the nation’s highest court, would require the federal government to adhere to constitutional and other legal limitations. This point is particularly crucial in light of the recent Iran-Contra scandal » (US Senate, p. 5469). Pour une présentation de l’épisode par Robert Bork lui-même, voir son livre : Saving Justice : Watergate, the Saturday Night Massacre, and Other Adventures of a Solicitor General, NY Encounter Books, 2013.
  • [110]
    US Senate, ibidem, p. 5468.
  • [111]
    US Senate, ibidem, p. 6257.
  • [112]
    Pour une discussion générale de la réduction de la portée du Sherman Act à une dimension purement économique et exclusivement centrée sur l’efficacité allocative, au détriment de toute considération distributive et de toute dimension économique, voir J. Britton-Purdy et al., « Building a Law-and-Political-Economy Framework : Beyond the Twentieth Century Synthesis », Yale Law Journal, vol. 129, 2020, p. 1784-1835.
  • [113]
    US Senate, op. cit., supra note 109, p. 6258.
  • [114]
    Ibidem, p. 6261.
  • [115]
    Reagan, suite au véto du Sénat, avait déclaré que la personne qu’il nommerait à la place de Bork « will share Judge Bork’s belief in judicial restraint – that a judge is bound by the Constitution to interpret laws, not make them » (New York Times, 24 octobre 1987). Après avoir proposé un juge fédéral, Douglas Ginsburg, ce dernier se retira après que la presse eut relayé son assuétude passée à la marijuana. Finalement, c’est Anthony Kennedy, un « mainstream conservative », qui fut nommé (https://constitutioncenter.org/blog/on-this-day-senate-rejects-robert-bork-for-the-supreme-court [consulté le 27 octobre 2022]). Le nom même de « Bork » est passé dans la langue courante sous la forme d’un verbe (« to bork »), qui signifie : barrer, par un vaste mouvement de contestation, l’accès à une position de responsabilité de quelqu’un. Voir à ce titre, la définition du Merriam Webster Dictionary : « to attack or defeat (a nominee or candidate for public office) unfairly through an organized campaign of harsh public criticism or vilification ».
  • [116]
    L’hypothèse selon laquelle l’efficacité était dès l’origine la seule finalité de l’Antitrust américain et celle selon laquelle l’application des règles antitrust avait été détournée de leurs finalités pour protéger des firmes inefficaces avaient été formulées par Robert Bork bien avant la publication de son Antitrust Paradox.
  • [117]
    R. A. Posner, op. cit., supra note 29, p. 185.
  • [118]
    Ibidem, p. 188.
  • [119]
    Cependant, l’histoire n’est pas un cas isolé, l’opportunisme des cabinets en matière de recours à l’économie dans les contentieux concurrentiels pourrait être également relevé : les parties peuvent rechercher dans les différents modèles d’économie industrielle une explication pro-concurrentielle à telle ou telle stratégie (M. Deschamps et F. Marty, « L’analyse économique du droit est-elle une théorie scientifique du droit ? », Cahiers de Méthodologie Juridique – Droit Prospectif / Revue de la Recherche Juridique, 2008, n° 22, p. 2541-2569).
  • [120]
    Brown v Board of Education of Topeka, 347 U.S. 483 (1954).
  • [121]
    Reiter v Sonotone Corp, 442 US 330 (1979). La Cour Suprême cite ici directement Bork, The Antitrust Paradox, Free Press, 1978, p. 66.
  • [122]
    L. M. Khan, op. cit., supra note 106 ; Lande et Zerbe, op. cit., supra note 26. R. H. Lande, « A Traditional and Textualist Analysis of the Goals of Antitrust : Efficiency, Preventing Theft from Consumers, and Consumer Choice », Fordham Law Review, vol. 81, 2013, p. 2349-2403.
  • [123]
    L. M. Khan, op. cit., supra note 106, p. 740.
  • [124]
    « If we will not endure a king as a political power, we should not endure a king over the production, transportation, and sale of any of the necessities of life. If we would not submit to an emperor, we should not submit to an autocrat of trade, with power to prevent competition and to fix the price of any commodity ». Sénateur John Sherman, US Senate ; 21 Cong. Rec, (Bound) – Senate ; March 21, 1890, p. 2457 (en ligne, https://appliedantitrust.com/02_early_foundations/3_sherman_act/cong_rec/21_cong_rec_2455_2474.pdf [consulté le 27 octobre 2022]). La même interprétation se retrouve dans la position dissidente du juge William Douglas dans l’arrêt Columbia Steel de 1948 : « the fortunes of the people will not be dependent on the whim or caprice, the political prejudice, the emotional stability of a few self-appointed men » (United States v. Columbia Steel 334 U.S. 495 [1948]).
  • [125]
    Pour le Sénateur George Hoar, les monopoles sont « a menace to republican institutions themselves », US Senate, ibidem, p. 3146.
  • [126]
    L. M. Khan, op. cit., supra note 106.
  • [127]
    R. Pitofsky, « The Political Content of Antitrust », University of Pennsylvania Law Review, vol. 127, 1979, p. 1051.
  • [128]
    Voir notamment, sur les limites d’une interprétation sur la seule base de l’efficience : H. First et S. Weber Waller, « Antitrust’s Democracy Deficit », Fordham Law Review, vol. 81, 2013, p. 2543-2574. Le terme même de bien-être du consommateur n’était pas connu en 1890 mais l’identification entre la protection de la concurrence et celle de la recherche de l’efficacité allocative est également contestable (voir B. Orbach, « How Antitrust Lost its Goal », Fordham Law Review, vol. 81, 2013, n°5, p. 2272).
  • [129]
    R. H. Lande, op. cit., supra note 122.
  • [130]
    L. M. Khan, op. cit., supra note 106.
  • [131]
    Comme le note Robert Lande ; cet exercice n’avait pas été précédemment réalisé : « To my knowledge neither Justice Scalia nor anyone else has ever undertaken a textualist analysis of the antitrust statutes to determine whether the goal of these statutes is to enhance efficiency, to prevent firms with market power from using market power to steal from consumers, to enhance consumer choice, or to accomplish some other purpose ». R. H. Lande, op. cit., supra note 122, p. 2354. Voir également sur l’interprétation textualiste du Sherman Act : A. J. Meese, « Justice Scalia and Sherman Act Textualism », Notre Dame Law Review, vol. 92, 2014, n°5, p. 2013-2052.
  • [132]
    R. H. Lande, « Wealth Transfers as the Original and Primary Concern of Antitrust : The Efficiency Interpretation Challenged », Hasting Law Journal, vol. 34, 1982, p. 65-151.
  • [133]
    « Do terms like “stealing”, “robbery”, “extortion”, and “stolen wealth” sound like synonyms for allocative inefficiency ? Or is it more likely that Congress in effect awarded the property right to what we today call “consumers’ surplus” to consumers ? » (R. H. Lande, op cit., supra note 121, p. 2358).
  • [134]
    T. Kirat et F. Marty, op. cit., supra note 81.
  • [135]
    R. H. Lande, op. cit., supra note 122, p. 2372.
  • [136]
    Ibidem, p. 2375.
  • [137]
    Act of Dec. 20, 1861, Pub. L. No. 62, § 2, 1861 Ga. Laws 66, 67.
  • [138]
    Darcy v. Allein (The Case of Monopolies), 1601, 77 Eng. Rep, 1260.
  • [139]
    Lande et Zerbe, op. cit., supra note 26.
  • [140]
    Scalia et Garner, op. cit., supra note 55.
  • [141]
    B. Orbach, op. cit., supra note 128.
  • [142]
    Ibidem, p. 2259.
  • [143]
    R. Bork, op. cit., supra note 26, p. 14.
  • [144]
    B. Orbach, op. cit., supra note 125, p. 2261.
  • [145]
    H. Hovenkamp, Whatever Did Happen to Antitrust Movement ?, Research Paper n° 18-32, University of Pennsylvania Law School - Institute for Law and Economics, décembre 2018.
  • [146]
    Continental T.V., Inc. v. GTE Sylvania, Inc., 433 U.S. 36 (1977). Pour une analyse, voir R. A Posner, « The Next Step in the Antitrust Treatment of Restricted Distribution : Per se Legality », University of Chicago Law Review, vol. 48, 1981, n° 6.
  • [147]
    J. Newman, « Reactionary Antitrust », Concurrences, vol. 4, 2019, p. 66-72.
  • [148]
    D. H. Ginsburg et T. M. Owings, « Since Bork », Journal of Law, Economics & Policy, vol. 10, 2014, n° 3, p. 599-614.
  • [149]
    R. H. Bork, The Antitrust Paradox, New York, Free Press, 2ème éd. augmentée, 1993 (1978), p. ix-x.
  • [150]
    D. H. Ginsburg et T. M. Owings, op. cit., supra note 148, p. 602.
  • [151]
    Ibidem, p. 603.
  • [152]
    H. Hovenkamp, op. cit., supra note 145, p. 18.
  • [153]
    M. R. Baye et J. D. Wright, « Is Antitrust too Complicated for Generalist Judges ? The Impact of Economic Complexity and Judicial Training on Appeals », Journal of Law and Economics, vol. 54, 2011, n° 1, p. 1-24.
  • [154]
    E. Ash, D. L. Chen et S. Naidu, « Ideas Have Consequences : The Impact of Law and Economics on American Justice », NBER Working Paper, février 2022, n° 29788, en ligne, https://www.nber.org/papers/w29788 (consulté le 3 novembre 2022).
  • [155]
    F. Lancieri, E. A. Posner et L. Zingales, « The Political Economy of the Decline of Antitrust Enforcement in the United States », NBER Working Paper, août 2022, n° 30326, en ligne, https://www.nber.org/papers/w30326 (consulté le 30 novembre 2022).
  • [156]
    D. H. Ginsburg, « Originalism and Economic Analysis : Two Case Studies of Consistency and Coherence in Supreme Court Decision Making », Harvard Journal on Law and Public Policy, vol. 33, 2010, n° 1, p. 235.
  • [157]
    O. Pfersmann, « De l’impossibilité de changement de sens de la constitution », in Mélanges en l’honneur de Pierre Pactet : L’esprit des institutions, l’équilibre des pouvoirs, coll. Études, Mélanges, Travaux, Paris, Dalloz, 2013, p. 357.
  • [158]
    N. H. Buchanan et M. C. Dorf, « A Tale of Two Formalisms : How Law and Economics Mirrors Originalism and Textualism », Cornell Law Review, vol. 106, 2021, p. 591-676.
  • [159]
    J. Britton-Purdy et al., op. cit., supra note 112.

1 Les juges doivent-ils être créateurs du droit, ou être la bouche de la loi (version française) ou de la Constitution (version américaine) ? Cette question condense les deux doctrines, antagoniques, qui traversent le monde juridique et le monde politique aux États-Unis : la constitution vivante et l’originalisme. Depuis que la Cour suprême s’est érigée en garante de la Constitution fédérale par son arrêt Marbury v. Madison en 1803 [2], la place des tribunaux fédéraux dans le système institutionnel américain n’a manqué de susciter d’intenses controverses, entre les tenants d’une conception vivante de la Constitution (living constitutionalism), animée par les juges fédéraux, consistant à adapter les règles, y compris constitutionnelles, aux réalités du temps, et les tenants du cantonnement du travail judiciaire à une interprétation littérale de la Constitution [3]. Ces doctrines opposées recoupent une séparation entre libéralisme sociétal et conservatisme. Elles correspondent également à une ligne de fracture entre libéralisme économique fondé sur le retrait de l’État et libéralisme tempéré par la régulation fédérale, dans la lignée de l’Administrative State qui a été construit sous le New Deal[4].

2 Cet article s’intéresse aux juges fédéraux américains qui revendiquent leur adhésion à l’originalisme ; Antonin Scalia (1936-2016), Clarence Thomas (juge à la Cour suprême depuis 1991), et Robert Bork (1927-2012) [5]. Nous prenons le parti de fonder notre analyse sur les idées et les prises de position des juges dans la mesure où le système juridique des États-Unis leur donne une importance particulière (on parle de judge-made law[6]), ce qui justifie que soient prises en compte leurs idées juridiques, politiques et sociétales [7]. Ces trois juges incarnent le old originalism, pratiqué sur la scène judiciaire, des années 1970 aux années 1990. Depuis lors, prospère un « nouvel originalisme », plus centré sur la théorie constitutionnelle dans la sphère académique que sur les pratiques judiciaires [8]. Nous étudions, dans une perspective de droit économique, les traductions de l’originalisme dans la sphère économique, en termes de places respectives du marché et de l’État fédéral, en termes également de droit de la concurrence. Pour les juges originalistes, la limitation de la réglementation fédérale que révèle leur tendance à rendre des décisions pro-marché est concomitante aux normes qu’ils prétendent trouver dans le texte de la Constitution. À cet égard, ces juges affirment que la référence centrale au texte de la Constitution garantit leur neutralité dans des affaires qui ont un fort retentissement sociétal ou politique. Nous examinons cette affirmation de neutralité de manière critique en nous plaçant sur le terrain de l’économie ; à la suite de Chemerinsky, Colby & Smith et Lund [9], nous montrerons que les arguments originalistes fournissent davantage une rhétorique qu’une solide méthodologie de l’interprétation de la Constitution, et que cette rhétorique n’est pas neutre, ni idéologiquement, ni économiquement. Ces différentes variantes ont eu pour effet de donner un fondement constitutionnel à la réduction de l’interventionnisme économique fédéral et ont orienté les décisions de justice, notamment dans le domaine de l’antitrust dans un sens pro-défendeur i.e. pro-entreprises dominantes.

3 Notre parti pris est d’envisager la diffusion de l’originalisme dans les juridictions fédérales en insistant sur les prises de positions des juges précités sur des problématiques économiques.

4 La section 1 analyse l’affirmation de neutralité de l’interprétation originaliste de la Constitution. La section 2 s’attache à l’interprétation originaliste de la clause de la Constitution qui donne au Congrès des pouvoirs de réglementation économique, via la Commerce clause, en mettant Clarence Thomas en première ligne. La section 3 s’attache au droit antitrust et à la pratique judiciaire telle que promue par Robert Bork, qui maria École de Chicago et originalisme.

1 – L’interprétation originaliste de la constitution : une neutralité en débat

5 En tant que théorie de l’interprétation de la Constitution, l’originalisme prend le contre-pied de la méthode d’interprétation pragmatiste, créative, qui avait marqué la Cour suprême sous la présidence du juge Warren entre 1953 et 1969, que l’on a qualifié de « période progressiste ». En effet, c’est sous la présidence Warren que la Cour suprême a mis un terme à la ségrégation raciale (Brown v. Board of Education en 1954 [10]), renforcé les droits de la défense en matière pénale (Miranda v. Arizona en 1966 [11]), et accompagné le développement de la régulation fédérale. Belknap [12] rappelle ainsi que sous la présidence du juge Warren, la majorité de la Cour suprême a réussi à faire du droit constitutionnel un outil au service du progrès social et de nouvelles libertés individuelles, contribuant notablement à l’achèvement des idées progressistes alors dominantes dans la société américaine. En effet, la jurisprudence constitutionnelle progressiste de la Warren Court reposait sur l’idée que la Constitution doit être interprétée de manière ouverte, en fonction des circonstances présentes et des nécessités perçues du temps, suivant ainsi la théorie du juge Oliver W. Holmes pour qui « De telles questions sont vraiment des champs de bataille où les moyens n’existent pas pour des déterminations qui seront bonnes pour toujours et où la décision ne peut rien faire d’autre qu’incarner la préférence d’un corps donné, à un moment donné, dans un lieu donné » [13]. À contrepied de cette conception, les tenants de l’originalisme recommandent de s’en tenir au texte de la Constitution de 1787 ou, pour certains, aux intentions des Pères fondateurs, rédacteurs et « ratificateurs » du texte. Cela donne alors au juge fédéral un rôle beaucoup plus restreint, à l’encontre du juge-législateur de l’ère Warren [14].

A – L’originalisme : origines et variantes

6 L’originalisme a pris son essor dans les années 1970. Une série de publications influentes a été réalisée, en commençant par le premier article originaliste de Robert Bork en 1971 où il écrivait : « I would insist at the outset that constitutional law, viewed as the set of rules a judge may properly derive from the [Constitution] and its history is not an expression of our political sympathies or of our judgments about what expediency and prudence require »[15]. Un autre juge, William Rehnquist publie un article critique de la doctrine de la living constitution en 1976 [16] ; en 1977, le professeur de droit à Harvard Raoul Berger publie un article soutenant que les interprétations du 14ème amendement par la Cour suprême sont contraires à l’intention originelle des Pères fondateurs [17] Enfin, en 1985, l’Attorney General Edwin Meese fait un discours devant l’American Bar Association soutenant que les juges devraient avoir pour devoir fondamental de contrer les tentatives de prendre de la distance avec les dispositions littérales de la Constitution et de s’émanciper de l’intention des Pères fondateurs [18].

7 En effet, dans son discours devant l’American Bar Association le 9 juillet 1985, Edwin Meese mit en exergue l’approche originaliste qui devrait à son sens guider les juges :

8

As the « faithful guardians of the Constitution », the judges were expected to resist any political effort to depart from the literal provisions of the Constitution. The text of the document and the original intention of those who framed it would be the judicial standard in giving effect to the Constitution[19].

9 L’administration républicaine au travers de l’Attorney General mettait donc en avant l’originalisme historique comme voie à suivre pour clore l’ère Warren dont il s’agissait de mettre en exergue l’incohérence des décisions [20]. Dans la défense de l’originalisme par le ministre de la Justice de Reagan, figurait, au-delà de l’argument de la sécurité juridique liée à la cohérence des décisions, la neutralité des juges, définie en elle-même comme la fin de l’activisme progressiste :

10

In my opinion a drift back toward the radical egalitarianism and expansive civil libertarianism of the Warren Court would once again be a threat to the notion of limited but energetic government. What then should be a constitutional jurisprudence actually be ? It should be a Jurisprudence of Original Intention. By seeking to judge policies in light of principles, rather than remould principles in light of policies, the Court could avoid both the charge of incoherence and the charge of being either too conservative or liberal[21].

11 Solum (2011) analyse en détail les évolutions et les transformations des idées originalistes contemporaines, en mettant en évidence les désaccords et lignes de fractures entre les différentes doctrines. Il y a néanmoins un cœur commun, à savoir la conviction que le sens originel de la Constitution a été fixé au moment où chacune de ses dispositions a été élaborée puis ratifiée [22].

12 Plusieurs variantes, en partie successives, de l’originalisme peuvent ainsi être identifiées :

  1. L’originalisme des intentions originales, qui considère que la signification de la Constitution est déterminée par les intentions de ses auteurs, soit des Pères fondateurs (framers), soit des ratificateurs de la Constitution. Bork, Berger, Rehnquist et Meese semblent se rattacher à cet originalisme dit des intentions originales [23].
  2. L’originalisme du sens public originel (original public meaning), pour lequel le sens du texte est déterminé par le sens des mots et de phrases existants au moment où la Constitution a été écrite et ratifiée. Antonin Scalia fut d’abord un adepte de la théorie de l’original public meaning, avant d’élargir sa perspective et de développer une pratique plus originale de l’originalisme [24].
  3. L’originalisme des méthodes originelles (original methods originalism), qui considère que le sens du texte est celui qui aurait été dérivé de la Constitution par les méthodes d’interprétation en vigueur au moment où les clauses constitutionnelles ont été écrites et ratifiées [25].

13 Dans le domaine du droit antitrust, par exemple, les deux premières variantes de l’originalisme peuvent être identifiées dans les travaux de Bork et – dans une approche plus critique – de Lande et Zerbe [26]. Bork ambitionne de renouer avec l’intention originelle du législateur en analysant les débats parlementaires. À l’inverse, Lande et Zerbe développent ce que pourrait donner une analyse textualiste du Sherman Act en suivant la méthode développée par Scalia [27].

14 Analysant les idées plutôt que leur application concrète, Solum considère que l’ampleur des différences entre ces conceptions ne doit pas être surestimée : « (…) most or almost all originalists agree that original meaning was fixed or determined at the time each provision of the constitution was framed and ratified »[28]. S’il admet une certaine unité des idées originalistes quant au moment où le sens originel a été fixé, Solum reconnait que dans la pratique judiciaire les juges sont plus ou moins radicaux dans l’application des conceptions originalistes. Nous en prendrons la mesure dans la section 2, à propos de Thomas et Scalia.

15 En outre, l’originalisme est issu d’une réaction à l’activisme judiciaire des tribunaux qui a prévalu du milieu des années 1930 aux années 1960. Cet activisme visait à accompagner si ce n’est à susciter les évolutions sociétales par le droit [29]. Il s’agissait à la fois, pour reprendre les termes d’Oliver W. Holmes, de baser la décision du juge sur les nécessités perçues du temps [30] mais aussi de faire de la jurisprudence un outil de transformation sociale [31]. Cette approche était née d’une opposition à un conservatisme judiciaire issu de l’influence de la Classical Legal Thought[32].

16 Cette dernière, telle que la défendait Christopher Langdell [33], conduisait à un conservatisme jurisprudentiel certes proche de ce que sera l’originalisme (en termes d’interprétation stricte de la défense de la liberté contractuelle, de celle du droit de propriété, du 13ème amendement de la Constitution américaine) mais reposant sur une base différente : il s’agissait de déduire logiquement des décisions sur la base d’une cohérence interne attribuée à la Common Law et non de se baser sur une recherche historique des intentions du législateur ou sur une analyse textuelle. La Classical Legal Thought sous-tendit l’ère conservatrice dans la jurisprudence de la Cour suprême dite ère Lochner du nom d’un arrêt de 1905 marqué par une célèbre opinion dissidente d’Oliver W. Holmes [34]. Cette ère conservatrice ne prendra fin que dans les années 1930 durant le second mandat de F.D. Roosevelt [ 35]. L’ère activiste et progressiste de la Cour suprême contre laquelle s’est élevé l’originalisme ne peut se comprendre que replacée dans cette dynamique historique. On peut souligner que, aux yeux de Scalia [36], le droit public et le droit constitutionnel posent essentiellement des questions d’interprétation des lois (statutes) et de la Constitution qui sont spécifiques par rapport à la méthode de la common law qui consiste à appliquer la règle du précédent aux cas judiciaires actuels.

17 Au regard de leur opposition à la doctrine de la « constitution vivante », les juges originalistes comme Bork et Thomas sont plus proches de James Madison que d’Alexander Hamilton qui, parmi les Pères fondateurs, défendit le plus vigoureusement un strong government[37], et réalisa, comme Secrétaire au Trésor, la création d’une Banque nationale des États-Unis, l’autorisation de la dette publique et du financement fédéral de la dette des États, etc. Quant à Madison, il avait une conception différente de la vocation de la Constitution et de l’organisation des pouvoirs, mettant en avant la neutralité du pouvoir fédéral [38]. Scalia [39] fait figure d’exception, du fait qu’il se réclamait de la philosophie politique et des principes constitutionnels d’Hamilton, en particulier sur la séparation des pouvoirs : un pouvoir exécutif et un pouvoir judiciaire forts, occupés par des hommes d’élite, doivent contrôler un Congrès enclin à étendre sa juridiction au-delà de que la Constitution permet [40].

18 Pour Madison, la question constitutionnelle majeure, dans une république basée sur l’élection, est de protéger la minorité contre la « dictature » de la majorité. Comment réaliser cet équilibre entre la volonté politique de la majorité issue du vote et la préservation des intérêts économiques et sociaux de la minorité ? Madison voyait la solution dans la vertu publique des hommes d’État, plus précisément des représentants élus [41]. Dans la filiation de Madison, Bork a développé cette perspective en la reformulant : entre les droits de la majorité et ceux de la minorité, le juge fédéral ne doit être prisonnier ni des uns ni des autres : il doit s’en tenir à une position neutre [42]. Comment atteindre cette neutralité ? En se référant au texte de la Constitution, aux intentions des Pères fondateurs, ou encore à la technique d’interprétation que les Pères fondateurs auraient pratiquée. Or, sous couvert de cette neutralité, et derrière les questions de droit constitutionnel, il ne s’agit de rien d’autre, au fond, que de contrer l’hypertrophie de la régulation fédérale et certaines évolutions des mœurs sociales que les juges tenants de la « constitution vivante » et du volontarisme judiciaire auraient générées [43].

19 Quelles sont alors les conséquences pour le travail judiciaire ? Dans la conception originaliste, le juge applique la loi mais ne la fait pas. Le juge ne peut pas se substituer au législateur, il ne doit pas prendre position sur les questions de société. Relevons que l’un des pourfendeurs les plus résolus de cette approche originaliste n’est autre que Richard Posner pour qui le juge de Common Law ne saurait abdiquer son rôle de législateur interstitiel [44]. Hostile au pragmatisme – même posnérien – le juge Gorsuch écrit :

20

The fact is, a good originalist judge will not hesitate to preserve, protect, and defend the Constitution’s original meaning, regardless of contemporary political consequences[45].

B – Critiques de la Constitution vivante

21 L’arrêt de la Cour suprême American Trucking Association de 1940 constitue l’opposé de l’approche défendue par les originalistes en ce qu’il indiquait que la cour pouvait s’écarter du plain meaning du texte dès lors que celui-ci conduit à un résultat déraisonnable [46]. À partir des années 1980 Frank Easterbrook [47] et Antonin Scalia [48] défendent un retour au texte et recommandent de ne plus laisser au juge une trop forte marge de discrétion dans l’interprétation des intentions du législateur au nom même du principe de séparation des pouvoirs [49]. Il faut noter que l’originalisme est associé à l’interprétation de la Constitution alors que, lorsqu’il s’agit de l’interprétation des lois (statutes), il convient de parler de textualisme [50]. L’originalisme et le textualisme partagent cependant une orientation commune :

22

In interpreting an authoritative legal text – whether that text is a constitutional provision or a statute – judges (and others tasked with legal interpretation) should consider themselves bound by and should give effect to the original public meaning of the words in the authoritative text[51].

23 Pour Antonin Scalia, la visée fondamentale de l’originalisme est de prévenir le risque que le juge ne se substitue au législateur :

24

When you are told to decide, not on the basis of what the legislature said, but on the basis of what it meant, and are assured that there is no necessary connection between the two, your best shot at figuring out what the legislature meant is to ask yourself what a wise and intelligent person should have meant ; and that will surely bring you to the conclusion that the law means what you think it ought mean[52].

25 Les doctrines originalistes ne soulèvent pas uniquement des questions théoriques ; elles relèvent d’enjeux pratiques d’interprétation de la Constitution dans des cas judiciaires, qui mettent toujours en cause la légalité de décisions ou d’actes émanant des pouvoirs fédéraux. Les juges originalistes prétendent adopter la seule méthode apte à assurer la neutralité des tribunaux face à des questions sociétales (telles la constitutionnalité de l’avortement [53] ou de la possession d’armes à feu) et économiques (avec la réglementation fédérale des activités et des échanges).

C – Limites de l’originalisme

26 Les interprétations originalistes font l’objet de plusieurs registres de critiques allant de la dénonciation d’une reconstruction contestable du passé à celle d’une vision téléologique.

1 – Les opinions dissidentes dans des décisions originalistes

27 Au Panthéon des arrêts conservateurs de la Cour suprême, deux concernent la possession d’armes à feu : Lopez[54] et Heller[55].

28 Dans l’arrêt U.S. v. Lopez rendu en 1995, la Cour suprême avait été saisie d’un recours posant la question de la constitutionnalité du Gun Free School Zones Act de 1990 qui rendait illégale la possession d’armes à feu dans les écoles ou à leur proximité. Or, cette loi fédérale avait été prise sur le fondement de la Commerce clause, qui autorise le Congrès à légiférer. La Cour suprême a contesté ce fondement, et a donc déclaré la loi nulle. Symboliquement, l’arrêt Lopez est important :

29

The Lopez case marked the first time since the 1930s that the Court struck down a federal law as exceeding Congress’s commerce power[56].

30 En 2008, dans l’arrêt District of Columbia v. Heller, la majorité des juges, emmenée par Scalia, affirma une position clairement originaliste sur le droit de posséder des armes à feu sur la base du 2ème amendement :

31

In interpreting this text, we are guided by the principle that ‘[t]he Constitution was written to be understood by the voters ; its words and phrases were used in their normal and ordinary as distinguished from technical meaning.
(District of Columbia v Heller, 554 US 570 [2008], p. 3)

32 Dans l’arrêt, la majorité se livre à une analyse lexicale, pour comparer les mots d’aujourd’hui avec ceux de la fin du XVIIIème siècle : to bear, arm, keep, keep arm, etc., en consultant des dictionnaires de l’époque. La méthode d’analyse textuelle vise à trouver dans le sens public originel de la Constitution et du 2ème amendement les bases de l’arrêt sur la constitutionnalité d’une loi visant à restreindre les conditions de possession d’armes à feu. La majorité, sur la base de la proposition de Scalia, décida que :

33

Putting all of these textual elements together, we find that they guarantee the individual right to possess and carry weapons in case of confrontation.

34 Cet arrêt fit l’objet d’opinions dissidentes des juges progressistes Stephen Breyer (nommé par le Président Clinton) et Paul Stevens (nommé par le Président Ford), Ruth Ginsburg et David Souter. Le dissent rédigé par Paul Stevens est d’autant plus intéressant qu’il permet d’illustrer les limites de l’originalisme tel que défendu par Scalia (qui rédigea l’arrêt au nom des cinq juges de la majorité). Pour Stevens, le droit garanti par le 2ème amendement à la Constitution ne concerne pas la détention d’armes à titre d’autodéfense mais était lié au mode même de fonctionnement des unités des milices levées par chaque État lors de la Révolution américaine. L’analyse textualiste pratiquée par Scalia n’a pas de pertinence en ce qu’elle omet de prendre en considération le contexte historique et les intentions du législateur que, justement Scalia rejette explicitement. Le dissent de Stevens réunit dans sa conclusion à la fois l’argument de la recherche d’un convenient past et l’argument de l’entrave au pouvoir politique par un conservatisme judiciaire que mettait en avant Oliver W. Holmes en 1897 dans « The Path of the Law ».

35

The Court would have us believe that over 200 years ago, the Framers made a choice to limit the tools available to elected officials wishing to regulate civilian uses of weapons, and to authorize this Court to use the common-law process of case-by-case judicial lawmaking to define the contours of acceptable gun control policy. Absent compelling evidence that is nowhere to be found in the Court’s opinion, I could not possibly conclude that the Framers made such a choice[57].

2 – L’illusion de la neutralité interprétative

36 Des auteurs originalistes, comme Balkin, soulignent que la frontière entre la « constitution vivante » et l’originalisme n’est pas clairement établie. Ce dernier estime que le droit constitutionnel comprend, outre des règles précises (par exemple celles qui régissent la nomination aux fonctions de juge), des principes et des standards, lesquels sont des concepts ouverts, flexibles, dont la signification et le contenu ne peuvent pas être fixés une fois pour toute. De plus, la Constitution est certes au sommet de la hiérarchie des normes, mais elle est aussi « notre droit » (our law). Attentif à l’exigence démocratique dans le processus d’interprétation des principes et standards, Balkin soutient que les juges n’en sont pas les seuls opérateurs : l’opinion publique et les représentants du peuple en sont les acteurs les plus importants. Ainsi, la « Cour Warren » a pu être légitime dans son activisme progressiste dans le contexte des années 1960, marquées par une demande sociale de progrès social et de droits civiques pour les Afro-Américains. Dans les décennies suivantes, l’opinion publique devenant plus conservatrice, le recours à l’originalisme devient dès lors légitime. À propos de l’analyse de Balkin, Carrère estime que « l’originalisme ne peut se faire sans construction et (…) la constitution vivante implique toujours un retour au texte » [58].

37 Pfersmann souligne que la neutralité revendiquée par l’originalisme pose problème : le texte originel de la Constitution contenant de l’indétermination et des dispositions vagues, elle donne la possibilité d’interprétations futures avec une bonne dose de discrétion (par le législateur, le juge, ou l’exécutif). Ainsi, le texte originel ne garantit pas la neutralité ou l’impartialité que les originalistes estiment être la vertu de leur interprétation de la constitution :

38

If originalist or textualist approaches do indeed purport to provide a perfectly neutral and determined reading of the Constitution, they are indeed absurd and hopelessly implausible. Indeterminacy and vagueness are obviously built into the original text and leave therefore a high amount of discretion to future concretizing acts. It follows by necessity that decisions implying such discretionary competence will not and cannot be neutral with respect to the choices left over to legislators, judges or the executive[59].

39 Les limites de l’originalisme dans son acception textualiste ont été également relevées par Sunstein [60]. L’interprétation est liée à la perception et celle-ci est le produit d’une activité mentale. Les choses ne sont pas vues comme « étant » mais comme « étant similaires à » (seeing as alors que la perception conduit à penser seeing that).

40 Ce qui sépare les théories opposées de la living constitution et de l’originalisme réside dans leurs positions sur les questions extra-légales, plus précisément sur les dimensions politiques et économiques des arrêts de la Cour suprême. Selon Pfersmann [61] les normes constitutionnelles, en tant que normes juridiques, ont une dimension conservatrice. Se référer textuellement à la Constitution tend à conduire, en quelque sorte mécaniquement, à des arrêts conservateurs. Dans ces conditions, le progressisme de la Cour Warren ne peut que consister à contourner les normes constitutionnelles sur la base du sentiment de ce qui est juste dans les temps présents, et à essayer de faire en sorte que les arrêts deviennent des précédents.

3 – Des positions manquant de cohérence. Le juge Scalia [62]

41 Si le juge Scalia a d’abord retenu la logique du public meaning, au cours de sa carrière, il a développé, en quelque sorte ad hoc, une méthode originaliste originale, qui curieusement allait au-delà des textes [63]. La méthode, reposant donc sur des aspects « extra-textuels » – qui illustre le fait que pour Scalia le texte ne suffit pas – consiste à définir des éléments structurels fondamentaux en arrière-plan des textes pour guider leur interprétation ; elle consiste également à interroger les sources de droit anglais que la Constitution recèle [64], puis, enfin, à trouver des interprétations dans la pratique, post-ratification, de la Constitution, c’est-à-dire dans les positions affirmées par le premier Congrès fédéral et la première administration exécutive.

42 La méthode structurale de Scalia doit lui permettre de répondre à un besoin d’interprétation de la Constitution lorsque le texte est ambigu ou n’a pas en première approche de relation directe avec le cas judiciaire en jeu. Telle que définie par Scalia et Garner, la méthode de l’originalisme textuel repose sur la démarche suivante :

43

To look for meaning in the governing text, ascribe to that text the meaning that is has borne from its inception, and reject judicial speculation about both the drafters’ extratextually derived purposes and the desirability of the fair reading’s anticipated consequences[65].

44 Ainsi, Scalia rejetait explicitement la recherche de l’intention des rédacteurs de la Constitution et, au-delà, du législateur. La raison principale tient dans sa conviction, partagée par les autres juges originalistes, que le système constitutionnel et la démocratie américains passent par un gouvernement du droit, pas par celui des hommes. Rechercher des intentions des Pères fondateurs ou du législateur conduirait à penser que ce sont des personnes qui font le système de gouvernement, plutôt que les normes juridiques [66]. En ce sens la méthode défendue par Scalia s’écarte – dans le principe du moins – d’une démarche « intentionnaliste » qui procède de l’analyse historique des intentions du législateur, à partir, par exemple, des débats parlementaires [67]. L’existence d’une marge de discrétion dans les faits historiques convoqués (notamment du fait qu’un texte législatif résulte nécessairement d’arbitrages négociés en commission) ouvre la voie à des sélections opportunistes, que Posner critique également [68].

45 C’est essentiellement sur des questions posées au fédéralisme que Scalia a développé sa méthode, dans le contexte des années 1990, marqué par la « révolution fédéraliste » [69] qui, dans la jurisprudence de la Cour suprême, revenait à promouvoir, via la réactivation du 10ème amendement, un système de gouvernement limitant les pouvoirs fédéraux au profit des États [70]. C’est précisément dans une décision importante dans cette révolution fédéraliste, l’arrêt Printz (1997), que Scalia interroge la règle constitutionnelle selon laquelle le Congrès n’a pas le pouvoir de contraindre un fonctionnaire d’un État à veiller à l’exécution des lois fédérales. La Constitution étant muette sur ce point, Scalia estime qu’il faut résoudre ce point de droit en référence aux relations structurelles qui existaient entre le Gouvernement fédéral et les États à l’époque des Pères fondateurs. Il en déduit que la structure de ces relations était fondée sur un fédéralisme séparant clairement les pouvoirs fédéraux et celui des États. Par conséquent, autoriser le Congrès à avoir du pouvoir sur les fonctionnaires des États reviendrait à ébranler la structure des pouvoirs construite aux premiers temps de la République [71]. Comme le note Colby, cet arrêt est fondé « in abstract notions of constitutional structure, rather than the original meaning of the constitutional text » [72] ; il illustre un conflit, qu’il estime insoluble, dans le paradigme originaliste, entre le textualisme originaliste proclamé de Scalia et le raisonnement structuraliste utilisé lorsque la Constitution est muette, la seule solution théorique serait d’admettre que, au-delà du texte constitutionnel, il existerait une constitution non écrite, qui alors serait ininterprétable selon les canons du textualisme originaliste [73].

46 Dans le même ordre d’idées, Chemerinsky [74] soutient que l’originalisme de Scalia est une méthode d’interprétation dont il use de manière sélective, afin de parvenir aux conclusions conservatrices qu’il vise – et réciproquement, qu’il choisit d’ignorer lorsque les résultats ne sont pas ceux qu’il souhaite. Dans sa déconstruction de l’originalisme de Scalia, Chemerinsky prend plusieurs exemples qui illustrent qu’il est bien plus conservateur qu’originaliste et qu’il n’use de cette doctrine que lorsqu’elle lui permet d’arriver à des conclusions conservatrices. Ainsi en va-t-il de l’affirmative action, qui ne trouve en rien grâce aux yeux de Scalia, alors qu’il est bien établi qu’au moment de l’adoption du 14ème amendement à l’issue de la guerre de Sécession, les rédacteurs visaient le progrès économique et social des Afro-américains, qui supposait la pratique de la discrimination positive. Chemerinsky arrive à la conclusion que, « when history does not support his conclusions, Justice Scalia ignores it. Justice Scalia has simply imposed his conservative ideology which opposes affirmative action to strike down the acts of the democratic process » [75].

47 Les positions de Scalia furent vivement critiquées par Richard Posner, fondateur de la notion d’analyse économique du droit (désignée comme Law and Economics par les tenants de la Law and Political Economy), juge fédéral depuis plusieurs décennies et auteur prolifique. En 2013, dans son ouvrage intitulé Reflections on Judging, il s’oppose frontalement à l’originalisme. Pour Posner dont la sensibilité utilitariste, pragmatique et pour l’efficience économique est affirmée, la démarche originaliste revient à une recherche de fuite par rapport aux faits empiriques. Loin de promouvoir une neutralité, comme l’espérait l’Attorney General Meese en 1985, le textual originalism revient, selon Posner, à une « celebration of judicial passivity » et à un « rethorical mask of political conservatism » [76].

48 Le biais conservateur que dénonce Posner tient au fait que le textualisme conduit à empêcher la loi de s’adapter à des faits nouveaux. Or, les textes législatifs sont, pour lui, marqués par une double ambiguïté, interne tenant à l’interprétation du texte, et externe tenant à celle de son contexte. Le juge doit obligatoirement s’attacher à raisonner sur la base de faits réels. Il doit produire le droit en acceptant de fonder sa décision sur des données empiriques et non sur le texte lui-même [77].

49 In fine, la neutralité de l’interprétation de la Constitution revendiquée par les juges originalistes peut être mise en doute, puisque cette méthode constitue la voie prise pour exprimer des opinions conservatrices. Nous allons maintenant en prendre la mesure sur le plan de la règlementation économique via l’étude de l’interprétation originaliste de la « Commerce clause » qui fonde des décisions pro-business, à l’instar de l’Antitrust que nous analyserons par la suite.

2 – L’interprétation originaliste de la Commerce clause : réduire la régulation fédérale

50 La « Commerce clause » est une disposition de la Constitution des États-Unis, dont la section 8 de l’article I attribue au Congrès le pouvoir de réglementer le commerce extérieur des États-Unis, celui entre les États de l’Union, et celui avec les tribus indiennes. Cette disposition est fondamentale en ce qu’elle attribue au Congrès un pouvoir de réglementation économique, qui n’a manqué d’être étendu au cours du temps, particulièrement pendant le New Deal. Mais cette disposition a également été interprétée de manière extensive par les tribunaux fédéraux, ce qui a permis d’étendre le pouvoir du Congrès à des situations dans lesquelles les échanges sont réalisés au sein même des États. Nous analyserons cette extension, dénommée « Dormant Commerce Clause » (A.), avant de présenter les critiques majeures formulées par le juge à la Cour suprême qui s’est spécialisé dans ce domaine, Clarence Thomas (B.). Nous mettrons ensuite l’accent sur la question pratique de l’originalisme : édifier une nouvelle jurisprudence tout en ne créant pas le chaos dans le système juridique (C.).

A – L’extension jurisprudentielle des pouvoirs fédéraux : Dormant commerce clause et effets substantiels

51 La portée de la Commerce clause a été étendue dès 1824, par un arrêt de la Cour suprême Gibbons v. Ogden[78], qui a interprété le commerce entre États comme comportant deux types de commerce susceptibles d’être réglementés, au niveau fédéral, par le Congrès : en premier lieu, les situations dans lesquelles les flux commerciaux traversent les frontières des États et, en second lieu, les activités locales qui affectent le commerce entre les États ou l’intérêt national. Ce deuxième cas, qui porte l’empreinte du juge Marshall, fut une innovation majeure dans l’interprétation de la Commerce clause, donc dans l’ampleur du pouvoir réglementaire dévolu au niveau fédéral, aux dépens des États. Cette interprétation est appelée la « Dormant Commerce Clause ». Elle consiste à déterminer si une activité localisée dans un État, qui ne se traduit pas par des flux commerciaux entre États, peut être réglementée par le Congrès ; elle peut l’être dès lorsqu’elle induit des « effets substantiels » sur le commerce inter-États.

52 La Cour suprême précisera, plus d’un siècle après, le sens de la « Dormant commerce clause » : dans l’arrêt NLRB v. Jones & Laughin[79] rendu en 1937, elle affinera l’analyse en termes d’‘effets substantiels’ sur le commerce entre États. L’arrêt considère que, si des activités commerciales peuvent avoir une dimension strictement locale lorsqu’elles sont considérées séparément, elles peuvent pourtant avoir une relation étroite et substantielle avec le commerce inter-États. Leur contrôle est alors essentiel pour protéger le commerce de freins ou d’obstructions, il revient au Congrès fédéral de l’exercer.

53 Dans un arrêt de la Cour suprême rendu en 1942 Wickard v. Filburn[80], le test des « effets substantiels » a été réalisé en termes agrégés. En l’espèce, un agriculteur avait dépassé les quotas de production fixés, pendant le New Deal, par l’Agricultural Adjustment Act[81], et conservé une part de la récolte aux fins d’autoconsommation. Dans son arrêt, la Cour suprême a considéré que la décision individuelle de l’agriculteur était triviale, mais que si tous se comportaient de la même manière, les effets globaux seraient préjudiciables au commerce entre États : le risque de baisse des prix agricoles induits par un excès d’offre, et même la réservation d’une partie de la production pour l’autoconsommation avaient pour effet de porter atteinte au commerce entre les États.

54 Pour parachever ce bref panorama de la construction jurisprudentielle de la commerce clause ayant étendu le pouvoir réglementaire fédéral, il convient de mentionner l’extension du « test d’effets substantiels » à laquelle la cour suprême a procédé en créant le « test de rationalité ». Dans l’arrêt Heart of Atlanta Motel v. U.S. rendu en 1964 [82], la Cour a considéré que la réglementation fédérale était valide dès lors que le Congrès disposait d’une « base rationnelle » pour estimer qu’une action peut avoir un « effet substantiel » sur le commerce entre les États. Dans ce cas d’espèce, un voyageur afro-américain, qui traversait les frontières des États, était confronté à la ségrégation raciale dans les hôtels et motels. Dans cette décision, la Cour suprême a estimé qu’une ségrégation à l’encontre de tels voyageurs est « rationnellement liée » au commerce entre États, et peut donc être régulée par le Congrès. Un raisonnement du même type a été mené en 2005 dans l’arrêt Gonzalez v. Raich[83] à propos de la culture de la marijuana à des fins thérapeutiques dans l’État de Californie.

55 Il importe de souligner que si, de l’arrêt Gibbons (1824) à Raich (2005), la tendance jurisprudentielle a été en faveur de l’interventionnisme réglementaire du Congrès, cette tendance n’a pas été linéaire. En effet, après Gibbons, la Cour suprême a rendu un grand nombre de décisions en faveur des États, notamment entre 1895 avec l’arrêt U.S. v. Knight[84] et 1918 avec l’arrêt Hammer v. Dagenhart[85], durant la période d’hégémonie de la Classical Legal Thought. L’arrêt Knight comporte une interprétation du Sherman Act aux termes de laquelle le Congrès n’a pas le pouvoir, au titre de la Commerce clause, de réguler un trust en position de monopole dans l’industrie sucrière : tant la Commerce clause que le Sherman Act concernent exclusivement le commerce, et ne sont pas applicables à la fabrication de biens. Cette position sera confirmée par Hammer en 1918. Elle est réhabilitée par les juges tenants de l’originalisme. La question de l’expression textuelle est ici centrale : le terme de trade porte-t-il sur les transactions commerciales ou sur la production de biens et de services ? Se pose en filigrane dans les deux arrêts la question de la capacité de l’État d’œuvrer à la correction de phénomènes de concurrence déloyale et plus généralement de porter des politiques de défense de l’ordre concurrentiel et de rééquilibrage des relations de marché.

B – Une contre-offensive contre le « test des effets substantiels » : l’interprétation de la Commerce clause par Clarence Thomas

56 La figure de proue de l’interprétation originaliste de la Commerce clause est un des juges les plus conservateurs de la Cour suprême : le juge Clarence Thomas [86]. On ne peut cependant pas omettre la contribution du juge Antonin Scalia, qui par ailleurs a eu souvent des positions moins tranchées que celles de Thomas [87].

57 Pour Thomas et Scalia, le texte de la Constitution ne donne pas des pouvoirs énormes au Congrès, et ne contient en rien le « test d’impact substantiel » pas plus que la « Dormant Commerce Clause » : dans une opinion dissidente dans Camps Newfound/Owatonna v. Town of Harrison[88], Thomas écrit que cette clause « n’a pas de base dans le texte de la Constitution, n’a aucun sens (makes little sense), et est virtually unworkable ». Quant au « test d’effets substantiels », Thomas lui dénie toute légitimité, considérant que, comme il l’écrit dans son opinion concordante dans l’arrêt Lopez :

58

The commerce clause does not state that Congress may regulate matters that substantially affect commerce with foreign nations, and among the several states, and with the Indian tribes.

59 Dans sa critique de la « Dormant commerce clause » et du test d’impacts substantiels, Thomas semble accorder un plus grand poids au 10ème amendement à la Constitution qu’à la Commerce clause. En effet, le 10ème amendement privilégie les pouvoirs des États, dont il dit qu’ils sont « souverains » et disposent de pouvoirs réservés, dès lors que ces pouvoirs ne sont pas délégués à des pouvoirs fédéraux. À cet égard, Scalia est en désaccord : il estime que, au regard des écrits de Madison et Hamilton publiés dans Le Fédéraliste, ces Pères fondateurs considéraient utile d’édifier une compétence fédérale pour la réglementation du commerce, ne serait-ce que pour assurer l’uniformité des règles sur tout le territoire, absolument cruciale pour développer le marché intérieur [89], ce qui au demeurant n’a pas empêché Scalia d’être lui aussi hostile au « test d’impacts potentiels » [90].

60 Pour Thomas, les juges à la Cour suprême et les autres juges fédéraux n’étant pas élus, ils ne devraient pas pratiquer une politique judiciaire qui revient à se substituer au législateur, donc aux représentants élus du peuple. McGoldrick estime que « Justice Thomas believes that Congress, not the Court, should be in charge of protecting interstate commerce » [91]. En d’autres termes, pour le juge Thomas, les tribunaux devraient s’abstenir de contribuer, via une jurisprudence créative à la Warren, à la protection du commerce entre États.

61 De la même façon, Douglas H. Ginsburg (2010, p. 230) se livre à une critique basée sur l’originalisme des intentions de l’interprétation large de la commerce clause qui avait été faite par la Cour Suprême depuis l’arrêt Jones & Laughlin Steel de 1937. Pour ce dernier, le raisonnement de la Cour reposait sur une analyse historique anachronique, qui a conduit à l’idée selon laquelle les États ayant ratifié la Commerce Clause renoncent à leur immunité de souveraineté vis-à-vis du pouvoir fédéral. Ginsburg estime qu’après une telle « analyse historique anachronique » la Cour suprême adoptera une analyse historique dans Alden v Maine en 1999 [92].

C – Le problème pratique des originalistes : le changement de jurisprudence

62 Un des problèmes majeurs des juges originalistes est celui des revirements jurisprudentiels : la doctrine originaliste devrait conduire à revenir sur la jurisprudence, donc les précédents, dès lors qu’ils ne sont pas compatibles avec cette doctrine. Cela pose toutefois un problème pratique : la Cour suprême risquerait de créer un véritable chaos juridique, économique et social par des revirements jurisprudentiels massifs [93]. Selon McGinnis et Rappaport, « Precedent should be followed when overturning it would result in enormous costs » [94], via notamment l’annulation ou du moins la réduction de format de nombre de régulations fédérales de la protection de l’environnement ou des marchés financiers [95]. Le juge Thomas, face à ce problème, se résout à admettre que tant que la jurisprudence n’a pas changé, les règles constitutionnelles héritées du passé continuent à s’appliquer (Thomas, opinion concordante dans United States v. Morrison[96]).

63 De plus, l’originalisme, notamment dans sa variante public opinion meaning devrait conduire à adopter comme guide de l’interprétation la signification des mots utilisés par les rédacteurs de la Constitution. Par exemple, la Commerce clause utilise le lexique du trade, du commerce, et n’utilise pas les mots manufacturing, production, industry, ou agriculture. Thomas considérait en effet dans une opinion concordante dans l’arrêt Lopez que :

64

When Federalists and Anti-Federalists discussed the Commerce Clause during the ratification period, they often used trade (in its selling/bartering sense) and commerce interchangeably…. The term « commerce » was used in contradistinction to productive activities such as manufacturing and agriculture[97].

65 La conséquence immédiate d’une interprétation originaliste de la Commerce clause est de faire tomber sous le sceau de l’inconstitutionnalité toute la réglementation fédérale de l’industrie et de l’agriculture. Nelson et Pushaw [98]contestent cette interprétation étroite : ils soutiennent, dans une orientation originaliste s’attachant à l’original meaning, intent, and understanding que trade and commerce incluaient toute activité profitable (gainful activity). À l’inverse, Barnett [99] argumente en faveur d’une interprétation restrictive du champ d’application de la Commerce clause à partir d’une analyse originaliste du lexique utilisé dans différentes sources : la Constitution, les dictionnaires contemporains, la Convention constitutionnelle, les écrits publiés dans Le Fédéraliste, les conventions de ratification de la Constitution.

66 Pour autant, d’un point de vue pratique, les juges originalistes ont été confrontés à la possibilité (ou à l’impossibilité) de promouvoir une jurisprudence purement originaliste de la Commerce clause, qui introduirait une révolution majeure de la jurisprudence constitutionnelle. Seidleck souligne qu’une telle révolution comporterait un risque d’introduire du chaos dans l’économie et la société américaines [100]. Le juge Thomas milite en faveur d’un « abandon en gros » des précédents alors que le juge Scalia a défendu une position plus nuancée [101].

67 Le compromis pratique entre respect des précédents et changement originaliste de la jurisprudence a suscité plusieurs tentatives de rationalisation doctrinale. McGinnis et Rappaport [102] ont proposé une base originaliste qui repose sur le principe, cher aux Pères fondateurs, d’une super majorité, qu’ils conjuguent avec une logique économique : si un précédent non originaliste est super majoritaire [103], une Cour originaliste doit le respecter, d’autant plus que le coût social de son changement serait très important. Si un précédent non originaliste n’a pas une telle propriété, la voie est ouverte pour qu’une Cour originaliste le reconsidère et lui substitue une interprétation conforme aux canons de l’originalisme. Seidleck [104], en reprenant les propositions de McGinnis et Rappaport, propose des bases doctrinales d’une jurisprudence originaliste visant à restreindre le champ du pouvoir réglementaire du Congrès dans le cadre de la Commerce Clause. Il propose d’abandonner le « test d’effets substantiels » (dans la mesure où il considère l’arrêt Wickard comme non super-majoritaire) et de le remplacer par la caractérisation des intentions des producteurs et des vendeurs : s’engager dans des échanges intra ou inter-États.

68 En définitive, les juges originalistes, et en premier lieu Thomas, ont cherché avec un certain succès à saper les bases de l’interventionnisme économique fédéral, qui a prospéré grâce à l’invention de concepts tels que la « Dormant Commerce Clause » et le « test d’effets substantiels » dont la remise en question est une clé de la jurisprudence originaliste. Toutefois, le droit antitrust représente lui aussi un terrain d’application des conceptions originalistes, comme nous allons maintenant le voir via l’analyse des idées de Robert Bork.

3 – Robert Bork : originalisme et antitrust

69 Robert Bork fut une figure marquante de l’École de Chicago en matière d’antitrust. Ses écrits ont exercé une grande influence sur la pratique de l’antitrust par les cours fédérales américaines [105]. Disparu en 2012, ses positions continuent à alimenter critiques et controverses, comme le montrent par exemple les écrits de Lina Khan à propos des grandes entreprises de l’Internet et des enjeux de régulation associés [106]. Étudier le cas de Robert Bork présente de nombreux intérêts. Il permet d’abord de relier la question de l’intervention de l’État dans l’économie à celle des conditions de la mise en œuvre du droit antitrust. Ensuite, il permet de mettre en perspective les rapports de l’École de Chicago avec l’originalisme. Fonder l’Antitrust sur les intentions du législateur de 1890 peut néanmoins paraître contradictoire avec l’analyse au cas par cas sur la base de l’évaluation de l’effet des pratiques visées dans la procédure antitrust sur le bien-être du consommateur, comme le préconise par exemple Posner [107].

70 Cependant les recommandations de l’École de Chicago ont convergé vers une approche considérant certaines pratiques de marché comme conformes per se aux règles de concurrence. Ce faisant, l’approche de Chicago s’écarta progressivement de l’approche initialement défendue par Posner (qui relevait de l’analyse économique du droit) pour se rapprocher des préconisations de la Classical Legal Thought conduisant ainsi à une mise en œuvre minimale des règles de concurrence [108]. À cette fin cette section se structure en trois sous-sections. La première reprend des éléments biographiques pour saisir l’importance de parcours académique et politique de Bork. La deuxième relie son originalisme à la dynamique interne de l’École de Chicago. La troisième sous-section s’attache à son influence sur les manières de juger telle que celle-ci apparaît dans des évaluations économétriques, mais également dans la production d’articles par les juges originalistes eux-mêmes.

A – La nomination contrariée de Bork à la Cour suprême

71 La carrière professionnelle de Bork est intéressante à décrypter, tant pour les fonctions qu’il a exercées que pour celles qu’il n’a pas exercées (celle de juge à la cour suprême). Après l’obtention de son B.A. et de son doctorat en droit (J.D.) à Chicago, où il rencontra le fondateur du Journal of Law and Economics, Aaron Director qui fut son professeur, il exerça la profession d’avocat puis enseigna à la Law School de Yale avant de rejoindre le Department of Justice en tant qu’avocat général (Solicitor General) en 1973. Il restera dans ses fonctions jusqu’en 1977. Proche du parti Républicain, il fut nommé juge à la Cour d’appel fédérale pour le District de Columbia en 1982, par le Président Reagan. Il restera juge fédéral jusqu’en 1988. En 1987, Reagan lui proposa de le nommer à la Cour suprême, mais le Congrès lui barra la route. En effet, après que la Commission des affaires judiciaires, dirigée par Joe Biden, ait émis un vote négatif, le Sénat rejeta cette nomination, avec 58 votes contre et 42 votes pour, achevant ainsi le rejet le plus net jamais accompli s’agissant de juges à la Cour suprême. Il faut noter que des sénateurs Républicains ont voté avec les Démocrates contre la nomination de Bork. Les raisons en tenaient non seulement à son passé administratif et au contexte politique mais aussi à ses positions sur l’antitrust.

72 Au point de vue de son passé administratif tout d’abord, sa participation au début des années 1970 aux manœuvres du Président Nixon pour échapper aux conséquences de l’affaire du Watergate n’a pas joué en sa faveur [109]. Au point de vue politique ensuite, son conservatisme a été l’un des points d’achoppement comme le montrent les auditions de la Commission judiciaire du Sénat [110]. Les débats à propos de sa nomination dans la société civile ont également été intenses. Ses positions sur des questions de société majeures (l’égalité entre Blancs et Afro-américains, le droit à l’avortement) furent vifs.

73 Au point de vue des questions reliées à l’Antitrust enfin, la nomination de Bork fut également contestée de façon véhémente par la commission judiciaire du Sénat sur base de ses travaux académiques. Son arrivée éventuelle à la Cour Suprême était présentée comme susceptible de faire courir des risques majeurs sur l’effectivité de la politique antitrust américaine [111]. Le Sénat le présente, à partir de la contribution de Robert Pitofsky, alors doyen du centre de droit de Georgetown, comme

74

(…) an activist of the right in the antitrust field, ready and willing to substitute his views for legislative history and precedent in order to achieve his ideological goals.

75 Considérant que sa nomination entérinerait une vue restrictive selon laquelle l’efficacité était le seul but du Sherman Act[112], la commission du Sénat souligna que ses vues étaient incohérentes avec la pratique décisionnelle de la Cour Suprême en matière d’antitrust [113] et lui reprocha des prises de positions pour le moins véhémentes quant aux arrêts passés de la Cour en la matière [114].

76 Attristé par ce rejet, Reagan se résigna et procéda à la nomination d’un juriste conservateur moins exposé et controversé [115].

B – Un Antitrust version « École de Chicago »

77 Alors que, dans les années 1960, les restrictions verticales étaient considérées per se comme illégales par les cours, Bork y voyait des formes d’organisation économiquement efficientes, invitant les autorités antitrust à les considérer au cas par cas, en prenant garde à en estimer les effets positifs sur les consommateurs. Réinterprétant le Sherman Act, il y voyait une orientation nette en faveur du bien-être du consommateur [116]. La position de Bork était particulièrement critique vis-à-vis de la pratique de régulation de la concurrence du passé, celle des progressistes de l’ère Warren de la Cour Suprême, qui pensaient qu’il était de bonne politique de sauvegarder des entreprises de taille petite et moyenne, contre les grandes entreprises.

78 Bork incarne donc la première génération de l’originalisme : l’originalisme historique dans lequel il s’agit de retrouver l’intention des législateurs. Richard Posner est relativement plus indulgent vis-à-vis de cette approche que vis-à-vis de l’originalisme textuel défendu par Antonin Scalia. Pour autant, Posner témoigne aussi d’une certaine méfiance quant à l’approche historique [117]. Non seulement les juges ne lui apparaissent pas comme des historiens compétents mais il craint de surcroît des pratiques de law office history[118]. En d’autres termes, les défendeurs dans les contentieux baseraient leurs stratégies sur la recherche d’arguments historiques opportuns même isolés de leur contexte, d’un convenient past[119]. Le développement d’un raisonnement fondé sur une historiographie tendancieuse est dénoncé par Posner, notamment dans le cadre de l’arrêt Heller de 2008 (il cite également l’interprétation qui a été faite en 1954 du 14ème amendement dans l’arrêt Brown v. Board of Education[120]). L’originalisme historique s’expose à un risque de sélection arbitraire de faits opportuns permettant d’étayer un point de vue politique en omettant de mentionner tout élément allant dans un sens différent de la thèse défendue.

79 Le cas du Sherman Act ramené par Robert Bork à une consumer welfare prescription[121] sur la base d’une analyse historique des intentions du législateur est intéressant à considérer. En effet, suivant la même démarche, Khan, Lande et Lande et Zerbe [122]arrivent à un résultat diamétralement opposé. Lina Khan considère que le Sherman Act était une loi « for diversity and access to markets ; it was against high concentration and abuses of power » [123]. Il ne s’agissait pas dans cette perspective de viser un résultat donné (l’efficience allocative) mais à protéger le processus de concurrence lui-même et à préserver les libertés de marché [124]. Dans cette perspective, le Sherman Act a une portée politique : la défense de la concurrence est une défense de l’ordre démocratique [125]. L’interprétation de Lina Khan [126] conduit alors aux mêmes conclusions que celles de Robert Lande. L’intention du législateur ne tenait pas à l’efficacité mais à la prévention des transferts indus de bien-être entre agents économiques au détriment de ceux dépourvus de pouvoir de marché. Il serait, dans le cadre de cette interprétation historique, une « bad history, bad policy, and bad law to exclude certain political values in interpreting the antitrust laws » [127]. L’analyse des intentions du législateur peut donc conduire à des résultats diamétralement opposés à ceux de Robert Bork [128].

80 L’approche de Lande [129] conduit aux mêmes conclusions que celles de Khan [130] mais est d’autant plus intéressante à considérer qu’elle applique au Sherman Act les méthodes originalistes. Le Sherman Act y est tout d’abord analysé sous l’angle de l’histoire législative – pour saisir l’intention du législateur – et ensuite sous celui du plain meaning défendu par Scalia, en d’autres termes celui de l’originalisme textualiste [131]. L’analyse des termes utilisés dans l’élaboration parlementaire du texte confirme bien plus l’interprétation de Lande [132] selon laquelle le Sherman Act visait plus à sanctionner les transferts de bien-être qui n’auraient pas pu avoir lieu en l’absence de l’exercice d’un pouvoir de marché que la promotion de l’efficacité allocative [133]. Il s’agit donc de mettre en œuvre en matière concurrentielle l’analyse textuelle défendue par Scalia sur la base de l’utilisation de dictionnaires les plus contemporains possibles et des arrêts afférents les moins éloignés dans le temps des textes qu’il s’agit d’analyser.

81 Le lien à l’efficience est problématique. En effet ce qui était alors reproché aux trusts n’était pas leur inefficience. Un consensus existait alors sur les intérêts économiques de la concentration [134]. Ainsi, Lande conclut pour la Section 1 du Sherman Act que :

82

« Restraint of trade » was not directed at business arrangements that are inefficient. Rather, a « restraint of trade » usually means a practice that restricts output and therefore raises prices. When on-price competition is important, it means a practice that distorts some non-price aspect of consumer choice. This plain reading of the term « restraint of trade » has been reinforced by an analysis of both some of the earliest antitrust cases and also contemporary legal treatises[135].

83 Le développement de l’analyse textualiste de la Section 2 du Sherman Act conduit à des résultats convergents. La notion d’extorsion ne peut selon Lande être rattachée au vocabulaire de l’efficacité et doit être reliée à celui du transfert de bien-être indu entre agents économiques, résultant de dissymétries en termes de pouvoirs de marché. Pour étayer son raisonnement, Lande [136] se base sur une loi de l’Assemblée Générale de l’État de Géorgie en 1861 [137] et sur un précédent de Common Law anglaise [138] lui permettant de tracer une continuité jurisprudentielle dans l’acception du terme. Lande et Zerbe [139] appliquent cette même analyse textualiste suivant la méthode définie par Scalia et Garner [140] au Sherman Act lui-même pour remettre en cause l’interprétation faite par Bork. Le plain meaning ne conduit pas à l’interprétation de l’original intent qui avait été la sienne.

84 Les limites de l’originalisme de l’intention, particulièrement appliqué au Sherman Act sont également illustrées par Orbach [141]. Non seulement ce dernier rejette l’interprétation borkienne mais il souligne en outre que la recherche d’une intention claire est vaine dans la promulgation d’une loi qui met en jeu une pluralité d’acteurs aux stratégies complexes et un processus parlementaire multi-phases. Il ne s’agit pas ici de revenir sur l’historique de la promulgation du Sherman Act mais il convient d’insister à la fois sur le caractère stratégique de la proposition de loi du Sénateur Républicain de l’Ohio et sur sa marginalisation rapide dans le processus d’élaboration de la loi mené par la Commission des lois du Sénat américain. Orbach [142] s’écarte donc de l’hypothèse de Bork selon laquelle, « [the] views of Senator Sherman (…) [were] crucial to an understanding of the intent underlying the law that bears his name » [143].

85 Orbach ajoute que :

86

Any « intelligent reader of the Congressional Record » ought to be aware of the discrepancy between the title of the Sherman Act and its history[144].

87 Ainsi, les limites posées par Posner au recours à l’histoire, notamment en termes d’une recherche opportuniste d’arguments sur la base d’analyses partielles et partiales, apparaissent comme particulièrement importantes dans le champ des lois antitrust.

88 Au-delà de cette réduction du Sherman Act à la seule dimension de l’efficience et au critère du bien-être du consommateur, il convient de relever que l’ambiguïté du concept est fort peu discutée par Bork. Il recouvre chez lui le surplus total de l’échange, c’est-à-dire à la fois celui du consommateur et celui du producteur [145]. Plus radicalement encore, des gains d’efficience peuvent justifier une pratique de marché même si un monopole doit en résulter. En effet, dans la mesure où les seules barrières à l’entrée infranchissables sont les barrières liées à la régulation publique, la pression concurrentielle peut continuer à s’exercer même dans une configuration de marché monopolistique. Pour lui, les stratégies de marché oligopolistiques n’existent sans doute pas ailleurs que dans les traités d’économie. Des stratégies de marché qui ne permettraient pas d’accroître le bien-être global n’auraient aucune raison d’être mises en œuvre. La politique antitrust n’a pas à se préoccuper d’autres choses que des cartels ou des fusions qui pourraient conduire à l’apparition de monopoles.

89 Après un revirement de jurisprudence de la Cour Suprême en 1977 avec l’arrêt GTE Sylvania[146], la position de l’ensemble de l’École de Chicago a évolué vers une hypothèse de conformité a priori des stratégies des opérateurs dominants aux règles de concurrence, conduisant à rejeter la preuve sur les plaignants et en en élevant significativement le degré d’exigence. L’influence originaliste conduit alors potentiellement à un virage extrêmement favorable aux défendeurs, c’est-à-dire aux entreprises contre lesquelles le Department of Justice a formulé des griefs [147].

C – L’influence de l’originalisme sur la pratique judiciaire en matière d’antitrust

90 Le juge Douglas H. Ginsburg et son assistant Taylor M. Owing ont analysé l’influence des idées de Bork sur la pratique du droit antitrust, formalisées dans The Antitrust Paradox, publié en 1978 puis, en version augmentée, en 1993 [148]. Bork a déployé une intense critique d’une pratique activiste de l’antitrust et de son orientation vers la sauvegarde moins du processus concurrentiel que des concurrents, notamment des petites entreprises. Dans la visée de Bork se trouvait également l’idée que l’antitrust est fondée sur une défiance vis-à-vis de la concentration du pouvoir économique, à l’instar de la défiance pour la concentration du pouvoir politique, qui a été un argument central des discussions parlementaires qui allaient aboutir au Sherman Act. Comme précisé supra, pour Bork, l’alpha et l’omega du droit antitrust est le bien-être du consommateur. Dans sa conception, typique de l’école de Chicago, des pratiques verticales restrictives ne sont pas condamnables en soi. Elles peuvent contribuer au bien-être du consommateur. Tout est alors affaire d’examen au cas par cas des pratiques verticales, et non d’interdiction per se. Ainsi, Bork résumait dans ces termes l’évolution de l’antitrust par les tribunaux fédéraux :

91

Antitrust has moved a long way in the direction urged by this book… Today, antitrust has been downsized. It is merely law, not a farrago of leftist political and sociological propositions[149].

92 Les tribunaux se sont donc convertis aux thèses de Bork. Cela a changé de manière drastique la position des entreprises incriminées par les autorités antitrust. Ginsburg et Owings exposent quelques données statistiques significatives, sur les arrêts de la Cour suprême. Entre 1967 et 1976, seules 36% des entreprises avaient gain de cause contre les agences fédérales, en particulier la Federal Trade Commission ; ce taux monte à 45% entre 1977 et 1986, à 50% entre 1987 et 1996, puis, à l’acmé de la réception des idées de Bork par la Cour suprême, à 100% entre 1997 et 2006 [150]. Ils complètent ces données en intégrant la position du Solicitor General dans les affaires en antitrust devant la Cour suprême : avant la révolution borkienne, le Solicitor General prenait position essentiellement en faveur de l’agence fédérale ; à partir de 1997, il prend désormais des positions favorables aux entreprises dans plus de 90% des cas [151].

93 Le biais pro-business découlant de l’influence de l’École de Chicago n’est pas une légende. En effet, de la fin des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, « The Supreme Court deviated rightward from a path in which the government won nearly all its antitrust cases and private plaintiffs won many, to one that was far more favorable to defendants » [152].

94 Il est également à noter qu’il apparaît que, statistiquement, en matière d’antitrust, les juges utilisant le langage et les outils de la Law and Economics ont un moindre risque de voir leurs décisions faire l’objet d’un appel [153]. Dans un système dans lequel l’absence de recours, et donc l’absence de risque d’annulation d’une décision, est un élément essentiel de la carrière d’un juge, cette différence peut avoir quelque importance.

95 L’application d’une approche originaliste en matière d’antitrust peut donc soutenir l’hypothèse générale d’un biais conservateur attaché à cette approche, comme le montrent notamment les travaux d’Ash et al. [154]. L’approche conservatrice portée par l’originalisme n’est de fait pas mise en cause par l’approche de Law and Economics telle que défendue par Bork et Posner en ce que celle-ci conduit également à des biais pro-défendeurs (i.e. grandes entreprises) en faisant obstacle à l’activation des ressources juridiques offertes par le Sherman Act tant en matière de private enforcement que de public enforcement[155].

Conclusion

96 Construit en opposition à la notion de « Constitution vivante », l’originalisme vise à garantir la cohérence des décisions et porte indubitablement un projet conservateur en ce qu’il vise à maintenir l’action de l’État dans un cadre minimaliste. Comme l’indique Douglas Ginsburg :

97

To be sure, the Court has a long way to go before it can be said to have restored the Constitution to its originally understood meaning, but even now its approach to constitutional interpretation seems ever less susceptible to the charge that the opinions of the Justices reflect not their best thinking but rather how well their breakfasts agreed with them[156.]

98 Comme nous l’avons montré, les originalistes ont utilisé deux vecteurs pour faire refluer la réglementation économique fédérale : la Commerce clause et l’Antitrust, après des décennies de jurisprudence progressiste fondée sur l’idée que la Constitution est un texte ouvert, dont l’interprétation doit être faite en fonction du contexte du moment. Les originalistes dénoncent cette idée au nom de l’illégitimité (ces juges non élus imposent leurs conceptions morales à la collectivité) et de la non-conformité à l’État de droit (ces juges empiètent sur le pouvoir législatif).

99 Il est possible de mettre en abyme ces critiques avec celle que le juge Oliver W. Holmes avait adressé, dans son opinion dissidente dans l’arrêt Lochner v. New York (1905), à la majorité des juges à la Cour suprême qui, sous le prétexte d’un raisonnement judiciaire strictement logique et formaliste, mobilisent en réalité des préférences, des valeurs, des visions du monde qui ne sont pas affichées comme telles.

100 Or, les juges majoritaires contre lesquels Holmes s’élevait prétendaient, tout comme les originalistes, recourir à une règle de décision impartiale. En tirant le fil du dissent de Holmes, nous pourrions considérer que l’originalisme, sous couvert de la neutralité qui découlerait de l’interprétation de la lettre de la Constitution, est fondé sur des préférences politiques et morales conjuguant libéralisme économique et conservatisme social. L’originalisme ne serait pas exempt d’un activisme judiciaire orienté vers l’objectif politique de faire refluer l’interventionnisme économique fédéral.

101 Si l’on admet, avec Pfersmann que « les textes constitutionnels possèdent (…) une signification, aussi vague et indéterminée soit-elle » [157], il est possible de considérer que l’originalisme, plutôt que de découvrir le sens originel, en opère en réalité une construction, dans le dessein de poursuivre une finalité contemporaine dans la manière de juger. Dans le même sens, Buchanan et Dorf soutiennent que le recours à l’originalisme (ou au courant Law and Economics) vise à dissimuler les préférences idéologiques (conservatrices) des juges derrière les habits de méthodes présentées comme neutres et scientifiquement fondées [158]. En ce sens, l’originalisme dans son application à la sphère de l’intervention économique du gouvernement fédéral ou de l’antitrust participe avec la Law and Economics à la « synthèse de la fin du vingtième siècle » telle que décrite par les promoteurs de la Law and Political Economy bien que les fondements théoriques de ses différentes variantes soient particulièrement éloignés de l’approche utilitariste et conséquentialiste défendue par l’analyse économique du droit [159].


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Date de mise en ligne : 26/12/2022

https://doi.org/10.3917/riej.089.0003