Compte rendu

A. KOJEVE, Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris, Gallimard, 1981

Pages 215 à 218

Citer cet article


  • Dillens, A.-M.
(1982). A. KOJEVE, Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris, Gallimard, 1981. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 9(2), 215-218. https://doi.org/10.3917/riej.009.0215.

  • Dillens, Anne-Marie.
« A. KOJEVE, Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris, Gallimard, 1981 ». Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 1982/2 Volume 9, 1982. p.215-218. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-1982-2-page-215?lang=fr.

  • DILLENS, Anne-Marie,
1982. A. KOJEVE, Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris, Gallimard, 1981. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 1982/2 Volume 9, p.215-218. DOI : 10.3917/riej.009.0215. URL : https://droit.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-1982-2-page-215?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/riej.009.0215


1Cet ouvrage, rédigé par A. KOJEVE sous l’occupation en 1943, est resté inédit jusqu’à l’année dernière. Sa publication par les éditions Gallimard est à saluer, croyons-nous, comme une initiative heureuse pour la philosophie du droit de langue française.

2Loin de reconduire, d’entrée de jeu, le droit aux facteurs économiques, sociaux et psychiques qui peuvent l’affecter, l’auteur se propose, dans la première partie de son “esquisse”, d’“analyser < le droit > en tant que “phénomène” donné à la conscience immédiate de l’homme, qui “sait” ce que c’est que le droit et le distingue des autres choses, tout en ne pouvant pas décrire correctement ce savoir immédiat” (p. 17). Autrement dit, ce qui préoccupe tout d’abord l’auteur, c’est de cerner l’essence du droit ou la spécificité du phénomène juridique par rapport aux autres phénomènes humains (religieux, politiques, moraux, artistiques, etc…).

“Le droit en tant que tel”

3D’un point de vue behavioriste, on peut dire que la spécificité du phénomène juridique réside dans l’intervention d’un tiers C, “impartial et désintéressé”, s’introduisant dans l’interaction entre deux individus (A et B), afin d’annuler la réaction que l’un (disons B) tente d’opposer à l’action de l’autre (disons A). Ce qui motive cette intervention – et c’est aussi ce qui explicite le caractère “impartial et désintéressé” du tiers qui l’actualise, que ce tiers soit législateur, juge, arbitre ou police – c’est la réalisation de l’idée de justice propre à une société à un moment déterminé. Cette idée, dont l’auteur tient à souligner qu’elle constitue l’élément autonome et spécifique du droit ou ce dont la réalisation représente l’intérêt sui generis de l’action juridique, interdit de réduire le phénomène “droit” aux autres phénomènes humains, voire entre autres, aux phénomènes religieux, économiques, politiques et moraux.

4Les pages, nombreuses, consacrées à la définition du phénomène juridique et à son irréductibilité aux autres phénomènes humains, constituent un exercice d’analyse philosophique tout à fait remarquable.

5Dans le prolongement de cet exercice, l’auteur se propose – et c’est l’objet de la seconde partie de l’ouvrage – d’interroger l’origine et l’évolution de l’idée de justice qui est à la base du droit quel qu’il soit.

“L’origine et l’évolution du droit”

6Au départ de cette interrogation, l’auteur nous renvoie à l’approche donnée par Hegel, dans la Phénoménologie de l’Esprit, du désir humain comme désir de reconnaissance par l’autre (on peut rappeler au passage que c’est l’auteur qui révéla la Phénoménologie de l’Esprit à J. Lacan). Ce désir, qualifié par l’auteur d’anthropogène, est ce qui, pour lui, préside à l’idée de justice. Cette idée enracinée non pas dans une quelconque exigence morale, mais dans le désir d’être reconnu par l’autre et la lutte qu’engendre ce désir, revêt originairement une forme double, voire antithétique. La première est celle de l’égalité ou de la justice aristocratique, c’est-à-dire de la justice des maîtres considérant qu’ils ont tous les droits, sans avoir aucun devoir, ou qu’ils ont le droit d’agir en maîtres, pourvu qu’ils traitent les autres maîtres en maîtres ou comme égaux. La seconde forme de la justice qu’engendre le désir de reconnaissance par l’autre et la lutte qui s’en suit, est celle de l’équivalence ou de la justice bourgeoise, c’est-à-dire de la justice des esclaves établissant, eux, une équivalence entre les droits et les devoirs. Ces deux formes de la justice, le propre de tout droit concret, réel ou “positif” est de la synthétiser sous des formes multiples. L’idéal de cette synthèse est ce que l’auteur appelle le “droit du citoyen” droit combinant “dans un équilibre parfait l’égalité des droits et des devoirs de toutes les personnes juridiques avec l’équivalence des droits et des devoirs dans chacune de ces personnes” (p. 319). Ce droit, non encore réalisé dans sa perfection, on peut, pour l’auteur, en établir le “système”. C’est-à-dire qu’à partir de l’évolution qu’a connue le droit jusqu’aujourd’hui, on peut répertorier, structurer et analyser les grands types d’interactions sociales qui seront prises en charge dans le droit parfait et les différents modes sous lesquels l’idée de justice pourra être appliquée à ces interactions.

“Le système du droit”

7Le travail de classification, d’analyse et de structuration des différents phénomènes juridiques entrepris par l’auteur dans la troisième partie de son ouvrage, confère à ce dernier une dimension non seulement d’“esquisse”, mais de traité. La délimitation qui y est tentée des champs du droit public, privé et pénal, ainsi que l’analyse de l’application, dans chacun de ces champs, des principes de l’égalité et de l’équivalence, méritent une attention toute particulière.

8A la lecture des différentes parties de l’ouvrage, on ne peut ignorer que l’auteur assuma une carrière administrative importante, participa à l’élaboration du traité de Rome et fit, avec J. Hippolyte, connaître Hegel en France. L’“optimisme” qu’il a hérité de ce penseur à l’égard du droit et de l’Etat, optimisme allant jusqu’à croire en l’avènement d’un droit parfait supposant l’instauration d’un Etat “homogène et universel”, peut heurter certains aspects de la sensibilité philosophique contemporaine. Mais, par delà cet optimisme, la tâche que l’auteur, dans la radicalité et l’exigence de son travail, réassigne avec urgence à la philosophie est de penser ce qui peut être à l’origine de la justice et des principes qui, d’une manière ponctuelle, l’animent.


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Date de mise en ligne : 08/09/2019

https://doi.org/10.3917/riej.009.0215