Article de revue

Une séquence électorale qui fait grief

Pages 84 à 93

Citer cet article


  • Rousseau, D.
(2017). Une séquence électorale qui fait grief. Grief, 4(1), 84-93. https://doi.org/10.3917/grief.171.0084.

  • Rousseau, Dominique.
« Une séquence électorale qui fait grief ». Grief, 2017/1 N° 4, 2017. p.84-93. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-grief-2017-1-page-84?lang=fr.

  • ROUSSEAU, Dominique,
2017. Une séquence électorale qui fait grief. Grief, 2017/1 N° 4, p.84-93. DOI : 10.3917/grief.171.0084. URL : https://droit.cairn.info/revue-grief-2017-1-page-84?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/grief.171.0084


Qui fait grief, d’abord, à l’idée des primaires

1Les primaires, c’est-à-dire le transfert du pouvoir de désigner les candidats à la présidentielle des adhérents d’un parti aux électeurs, est une belle idée, qui a toutes les apparences d’une avancée démocratique. D’abord, parce qu’elle s’alimente à – et alimente – un vieux fonds politique critique à l’égard des partis politiques, accusés d’être préoccupés seulement par l’acquisition et la conservation de mandats électoraux, fermés sur eux-mêmes, coupés de la société réelle et pris dans la loi d’airain de la reproduction notabiliaire. Ensuite, parce qu’elle fait entrer les citoyens dans un lieu qui leur était jusque-là interdit, celui de la désignation du candidat, comme, en 1962, la révision de la Constitution les a fait entrer dans un lieu jusque-là réservé aux parlementaires, celui de la désignation du président de la République. À la figure archaïque et aristocratique de la République des partis, des parlementaires et des élus, s’opposerait ainsi, avantageusement, la figure moderne et démocratique de la République des citoyens, des électeurs et de l’opinion.

2Si le trait est forcé, tout n’est pas faux dans la critique de la désignation des candidats aux élections par les partis politiques. Mais, à l’inverse, accorder une vertu purificatrice à la désignation des candidats par les « sympathisants » est sans doute très exagéré. Car les primaires, en enlevant aux militants la responsabilité du choix du candidat, précipitent le déclin général des partis, alors qu’ils restent, quels que soient leurs défauts, des instruments nécessaires de la démocratie en ce qu’ils contribuent à la formation de la conscience civique, à la sélection des responsables politiques et à l’expression pluraliste des opinions ; sans eux, la relation électeurs-élus est peut-être « pure », sans intermédiaire, mais elle conduit surtout à une fusion plébiscitaire du corps du peuple dans le corps des élus.

Les primaires 2016-2017 ont fait grief aux trois règles constitutives de leur logique.

3La première est celle de la définition des électeurs autorisés à y participer : la signature préalable d’une déclaration d’adhésion aux valeurs soit de la droite et du centre, soit de la gauche et de l’écologie, n’a pas été une garantie contre la participation d’électeurs de gauche à la primaire de la droite et du centre, ni d’électeurs de droite à la primaire de la gauche.

4La deuxième règle est celle des candidats admis à concourir : derrière l’étiquette de la Belle Alliance populaire, la primaire de gauche n’a été qu’une primaire entre membres du Parti socialiste et n’a donc pas rempli l’objectif assigné à la primaire, qui est de désigner un candidat par bloc, pour éviter l’élimination au premier tour de l’élection présidentielle.

5La troisième règle est celle de la portée du résultat des primaires : si elles n’engagent pas tous les candidats qui y ont participé, si les perdants n’acceptent pas de se ranger derrière le vainqueur, elles s’auto-détruisent. Ainsi, en 2017, où Manuel Valls et François de Rugy n’ont pas appelé à voter Benoît Hamon mais Emmanuel Macron, et où les partisans d’Alain Juppé et de Bruno Le Maire n’ont pas fait campagne pour François Fillon.

Les primaires 2016-2017 ont encore faire grief aux trois effets attendus de leur introduction dans le système politique français.

6Le premier effet attendu était de rompre avec la procédure monarchique de désignation des candidats à l’élection présidentielle. Ce n’est plus un homme qui, du haut de son trône, impose sa personne à sa base et s’autoproclame candidat du peuple ; ce sont les citoyens qui, après avoir entendu les uns et les autres, désignent celui de leur camp qui leur paraît apte à monter sur le trône. Procédure civique contre procédure monarchique. Autodésignation ou désignation par les citoyens. Or, ce sont les candidats qui se sont imposés hors des primaires comme chefs « naturels » de leur camp qui ont gagné – Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Marine Le Pen – et ceux qui sont passés par les primaires qui ont perdu – François Fillon et Benoît Hamon.

7Le deuxième effet attendu était de rompre avec la présidentialisation des partis politiques. François Mitterrand avait pris le Parti socialiste en 1971 et empêché Michel Rocard de s’en emparer, pour s’assurer de sa désignation à la présidentielle de 1981 et à celle de 1988. Nicolas Sarkozy a voulu l’imiter, pensant qu’en reprenant le contrôle de « son » parti, en changeant son nom et en en devenant son président, il serait naturellement son candidat à l’élection présidentielle. Sans les primaires, Nicolas Sarkozy aurait été désigné ; avec les primaires, le chef du parti a été éliminé. Comme avant lui, d’autres chefs de parti : Henri Emmanuelli, premier secrétaire du PS, a été battu par Lionel Jospin en 1995, François Hollande s’est effacé devant Ségolène Royal en 2007 et Martine Aubry devant François Hollande en 2011. Et en 2016, Cécile Duflot, soutenue par le chef d’EELV, a été, comme Nicolas Sarkozy, éliminée dès le premier tour de la primaire écologique… Mais c’est la cheffe d’un parti qui est arrivée en seconde position au premier tour de l’élection présidentielle et, quelles que soient les précautions de langage, En marche et La France insoumise sont deux partis que leurs chefs respectifs ont construits pour gagner l’élection !

8Le troisième effet attendu était de faciliter l’élection du candidat désigné par la primaire présidentielle. Or les primaires ont mis en scène trois strates électorales potentiellement conflictuelles. La première strate est faite de l’électorat qui a désigné le candidat et qui lui impose de porter le projet le plus identitaire de cet électorat – François Fillon plutôt qu’Alain Juppé, Benoît Hamon plutôt que Manuel Valls. La deuxième strate est faite de l’électorat du premier tour de la présidentielle qui est plus large que celui de la primaire et impose en conséquence d’exprimer un projet plus composite. La troisième strate est faite de l’électorat du second tour de la présidentielle, encore plus large et qui oblige à parler à tous les Français. Trois électorats différents, avec trois exigences différentes. François Fillon comme Benoît Hamon ont été prisonniers de leur électorat « dur » de la primaire et n’ont pas su ou pu s’ouvrir au deuxième électorat, celui du premier tour de la présidentielle, et ont ainsi été éliminés.

9Pour le dire vite : le peuple des primaires n’est pas le peuple de l’élection et le premier fait grief au second. Sans compter le troisième, le peuple de la rue !

Qui fait grief, ensuite, à l’idée « nationale » de l’élection présidentielle

10Le paradoxe de l’élection présidentielle de 2017, où les critiques à l’égard de l’Europe ont été nombreuses et souvent violentes, est de montrer que l’Europe existe, qu’il n’y a plus d’élections nationales, que chaque élection « nationale » est une élection intérieure à l’Europe. L’élection présidentielle française a, en effet, été suivie avec un égal intérêt par tous les pays européens, comme s’il s’agissait d’une élection « interne ». Déjà, l’élection présidentielle autrichienne de 2016 et, auparavant, les élections législatives polonaises en mai 2015, grecques en juillet 2015 et espagnoles en décembre 2015, n’ont pas été considérées comme des affaires intérieures à l’Autriche, la Pologne, la Grèce ou l’Espagne, mais comme des affaires intérieures à l’Europe.

Le caractère européen de l’élection présidentielle française se manifeste clairement par la convergence de deux tendances politiques également présentes dans les différentes élections « nationales ».

11La première tendance est l’affaiblissement voire l’élimination des partis conservateurs et sociaux-démocrates qui gouvernaient les pays européens : élimination de ces deux partis dès le premier tour en Autriche et en France, effondrement du parti socialiste en Grèce, affaiblissement en Espagne et au Royaume-Uni, perte d’influence des partis de droite « traditionnels » au Royaume-Uni, en Pologne ou aux Pays-Bas. Cette tendance renvoie au caractère décalé des discours de ces partis nés avec le xixe siècle. La société bouge : elle était constituée de corps solides – la famille, la classe ouvrière, les paysans, la nation… –, elle est devenue fluide. Fluidité des relations sentimentales, professionnelles, géographiques, politiques, fluidité aussi de l’information qui passe aujourd’hui par les réseaux sociaux, plus que par les grandes structures. Or les hommes politiques n’ont pas encore trouvé les mots pour dire cette société fluide. Les candidats parlent à la génération Y avec les mots de la génération des transistors, quand ce n’est pas celle du télégraphe ! Il n’est pas étonnant que les électeurs les abandonnent.

12La seconde tendance est un appel politique des citoyens en faveur de la démocratie. En Autriche, pour le second tour de l’élection présidentielle, les partis traditionnels n’ont pas donné de consignes de vote, n’ont pas appelé à faire barrage au candidat d’extrême droite. Les citoyens ont été abandonnés à eux-mêmes et c’est donc seuls qu’ils ont fait le choix du front démocratique pour empêcher – de justesse – la victoire de l’extrême droite. En France, le front républicain s’est fissuré, ni le parti La France insoumise ni le parti Les Républicains n’ont appelé à voter Emmanuel Macron, et pourtant les citoyens-électeurs ont su faire le choix de la démocratie contre l’extrême droite. De même aux Pays-Bas. Si les populismes gagnent partout en Europe, partout en Europe aussi, comme en France aux élections régionales, les citoyens disent qu’ils ne veulent pas de cet avenir-là et bloquent leur arrivée au pouvoir. Leur vote est un appel aux politiques pour qu’ils pensent, pour qu’ils imaginent et surtout pour qu’ils construisent les institutions du monde qui vient, plutôt que de leur parler du monde qui n’est plus ou qui s’en va. Il serait grave de ne pas entendre cet appel, de pousser un ouf de soulagement, de féliciter les électeurs autrichiens ou français et de continuer comme avant. Car, à force de n’être pas entendus, les électeurs pourraient se lasser d’attendre.

Qui fait grief, encore, à l’idée démocratique

13Élire un président de la République ne suffit pas à faire démocratie. Un peuple ne peut se dissoudre dans le corps d’un homme ou d’une femme. François Fillon n’incarne pas le peuple de droite ; Jean-Luc Mélenchon n’est pas le peuple de gauche ; Emmanuel Macron, l’homme du centre. L’idée d’un prince-peuple ou d’un président-peuple n’appartient pas à la conception démocratique du pouvoir. Le peuple est pluriel, composé de citoyens concrets ayant chacun une histoire, un parcours social et personnel, des opinions diverses sur la politique, le sport, le cinéma, la famille, l’Europe, etc. Et le lieu d’expression constitutionnelle de cette diversité du peuple concret n’est pas le président de la République, mais l’Assemblée nationale, qu’il conviendrait de renommer « Assemblée des citoyens ». Ce qui implique trois réformes principales.

14D’abord, l’introduction du scrutin proportionnel. Pour que l’Assemblée (re)devienne le lieu du débat politique, le lieu de la construction et de la mise en forme de la volonté générale, elle doit (re)devenir la chambre où se répercute le pluralisme politique des espaces civil et public. Et le seul instrument possible de cette transformation démocratique est l’élection des députés selon le mode de la représentation proportionnelle. La qualité unanimement reconnue au scrutin proportionnel est l’honnêteté politique, puisqu’il garantit à chaque grand courant d’opinions une représentation conforme à son influence dans la société. Tous les autres systèmes électoraux et, notamment, le scrutin majoritaire, provoquent des rassemblements artificiels, des ententes impossibles voire des marchandages dangereux. À l’inverse, le scrutin proportionnel produit des alliances voulues, construites par le politique, par le constat de convergences, par la discussion et l’accord sur un programme de gouvernement.

15Ensuite, le contrat de législature. À cette Assemblée pluraliste revient le pouvoir d’investir le Premier ministre et cette investiture vaut contrat entre le gouvernement et la majorité de députés ayant approuvé le programme. « Contrat », c’est-à-dire que gouvernement et majorité parlementaire sont engagés l’un envers l’autre et que leur existence est liée. En d’autres termes, en cas de rupture du contrat, les deux partenaires sont « touchés » : le gouvernement démissionne et l’Assemblée est dissoute. Ce mécanisme du « contrat de législature », inspiré des réflexions de Pierre Mendès-France, permet de satisfaire quatre exigences politiques : la clarté, puisque l’opinion publique est témoin du programme sur lequel le contrat est conclu ; la stabilité, puisque la durée de vie du gouvernement et de l’Assemblée est liée et garantie par le contrat ; la responsabilité, puisque la fin simultanée des deux partenaires oblige chacun à mesurer les conséquences d’une rupture du contrat ; le suffrage universel, puisque le peuple est appelé à trancher le conflit, en cas de rupture entre la majorité parlementaire et le gouvernement.

16Enfin, une refondation de la justice. Selon les républiques, la justice a été soumise au pouvoir législatif ou au pouvoir exécutif et parfois au deux. Donc, toujours soumise, toujours conçue comme une institution subalterne de l’État, comme une autorité d’exécution et d’application de la politique de l’État. C’est avec cette conception étatique de la Justice qu’il convient de rompre, pour proposer de la refonder sur une conception démocratique. Et pour ce faire, il suffit de partir de l’article 16 de la Déclaration de 1789, qui prend pour référence de toute organisation politique la « société ». Toute société, en effet, est divisée en trois espaces : un espace civil, lieu des activités quotidiennes ; un espace public, lieu de la mise en commun des demandes issues de l’espace civil ; un espace politique, lieu du traitement de ces demandes par les pouvoirs publics. La Justice ne peut appartenir à aucun de ces espaces. En revanche, elle est une institution d’articulation des trois espaces, une institution qui « filtre » les demandes mises en forme dans l’espace public et les réponses apportées par l’espace politique, une institution qui fait circuler les informations et propositions normatives de l’espace civil vers l’espace politique et inversement. Sans la Justice, une société est raide et autiste ; avec la Justice, une société est souple et ouverte. Dans ces dernières années, le droit de la femme de disposer de son corps, le droit au logement ou le statut des étrangers se sont construits autant dans les prétoires que dans l’enceinte parlementaire : le jugement de Bobigny de 1971 est antérieur à la loi Veil.

17Parce qu’elle est à l’articulation des trois espaces et pour qu’elle puisse jouer ce rôle, il est nécessaire que la Justice repose tout entière sur le principe d’indépendance, qui n’est pas un principe de protection du corps des magistrats, mais de protection du corps des citoyens, qui doivent avoir la garantie que la justice s’exerce à l’abri de toute pression. Il convient aujourd’hui de sortir la Justice de l’espace politique car, issu d’une compétition électorale, un gouvernement est naturellement partial, logiquement à l’écoute de « sa » majorité. Il exprime des choix partisans qui heurtent nécessairement telle ou telle partie de la société et sont à l’origine de conflits que, précisément, la Justice peut être amenée à connaître. Et les citoyens ne peuvent croire dans l’impartialité d’une Justice qui participe et dépend d’un gouvernement. Justice et espace politique ont des exigences incompatibles et ils doivent être séparés pour que la liberté politique des citoyens soit assurée.

18La Justice a toujours été un « marqueur » de la démocratie. Les sociétés sont sorties de la barbarie lorsqu’elles ont abandonné le lynchage pour la Justice. Aujourd’hui encore, au moment où les sociétés s’interrogent sur leur identité politique, la Justice reste l’institution de la mesure et de l’équilibre des espaces, par laquelle se reconstruira la légitimité démocratique du xxie siècle.

Qui fait grief, enfin, à l’idée d’une VIe République

19Tout le monde veut réviser la Constitution. Comme à chaque élection présidentielle et depuis 1958 ! Sauf que tout ne peut pas être révisé dans la Constitution, qui énonce dans son article 89-5 que « la forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’une révision ». Mais qu’est-ce que la « forme républicaine » ?

20C’est d’abord une devise qui figure à l’article 2 : « Liberté, Égalité, Fraternité ». En conséquence, une révision qui aurait pour objet d’inscrire dans la Constitution la préférence nationale est impossible, puisqu’elle remettrait en cause le principe d’égalité qui interdit toute distinction entre les citoyens selon l’origine. C’est aussi une ouverture aux autres peuples, qui figure à l’alinéa 14 du Préambule de 1946 : « La République, fidèle à ses traditions, se conforme aux règles du droit international public et consent aux transferts de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix. » Par conséquent, une révision qui aurait pour objet de supprimer le titre XV relatif à l’Union européenne est impossible, puisqu’elle remettrait en cause la tradition républicaine de coopération loyale avec les autres États.

21La « forme républicaine » n’est donc pas simplement l’opposé de la forme « monarchique » ou de la forme « impériale ». C’est un ensemble de valeurs, issu des luttes sociales et politiques et que les hommes ont voulu inscrire dans la Constitution, pour définir leur vivre-ensemble et garantir leur pérennité. Ces limites à la révision sont parfois dénoncées par les politiques, qui vitupèrent contre un droit qui les empêcherait de réaliser leurs volontés. Sans doute. Mais elles sont précisément là pour cela, pour protéger les citoyens contre des réformes qui voudraient remettre en cause les principes du vivre-ensemble républicain.

22Il est parfois dit que l’article 11, qui permet au président de la République d’organiser un référendum direct, permettrait de contourner ces limites. Pas sûr, sauf coup d’État institutionnel. Car si un référendum était proposé pour faire reconnaître la préférence nationale ou supprimer l’article 88 indiquant que « la République française participe à l’Union européenne », le Conseil constitutionnel, qui doit se prononcer sur la régularité d’un référendum, rendrait certainement un avis public constatant l’inconstitutionnalité du projet. À la fois sur le fond et sur la procédure, car une révision de la Constitution ne peut se faire qu’au moyen de l’article 89 et avec la participation des assemblées parlementaires. D’autre part, le Premier ministre, qui a l’initiative du référendum, a l’obligation de venir défendre sa proposition référendaire devant l’Assemblée, qui pourrait alors déposer une motion de censure et renverser le gouvernement. Ce qui est arrivé à Georges Pompidou le 5 octobre 1962. Le président pourrait cependant maintenir le référendum, mais le Conseil constitutionnel, qui doit être obligatoirement consulté sur les textes préparatoires, pourrait rendre un avis déclarant contraire à la Constitution l’usage de l’article 11 pour procéder à une révision constitutionnelle. Ce qu’il a fait en 1962. Malgré cet avis négatif – qui pourrait conduire le Conseil à refuser de contrôler la régularité des opérations d’un référendum qu’il aurait déclaré contraire à la Constitution –, le président pourrait organiser le référendum. Comme l’a fait le général de Gaulle en 1962. Mais alors, il commettrait un coup d’État institutionnel, pour reprendre la formule qu’avait lancée… François Mitterrand.

23Aussi imparfaite soit-elle, la Constitution actuelle protège « la forme républicaine du gouvernement », c’est-à-dire une devise, « Liberté, Égalité, Fraternité » (article 2 de la Constitution), et une tradition, le consentement aux transferts de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix (alinéa 14 du Préambule de 1946). La préférence nationale et le retrait souverainiste ne participent pas de la forme républicaine ; pour les établir, il faudrait donc violer la Constitution, supprimer ses principes pour en poser d’autres qui sont ceux de l’État français de Vichy. Et comme souvent dans l’histoire politique française – 1799, 1851, 1958 – ou étrangère – la Turquie en avril 2017 –, un référendum viendrait « blanchir » un coup d’État…

24Et pourtant, l’idée d’une VIe République est toujours là, présente dans la campagne présidentielle, sous une forme hard avec la proposition d’une assemblée constituante, ou sous une forme soft avec une nouvelle révision de la Constitution. 2017, année de la VIe République ? Elle était déjà annoncée en 2012, 2007, 2002 et même en… 1958 ! Car chacun, à l’époque, était persuadé que la Ve République ne durerait que le temps pour le général de Gaulle de « régler l’affaire algérienne ». Or elle est encore là. Ou, plus exactement, elle est encore là car elle s’est constamment redéfinie. D’abord en 1962, quand Charles de Gaulle, après avoir été défié par les parlementaires, est sorti victorieux du référendum du 28 octobre 1962 établissant l’élection du président de la République au suffrage universel direct et des élections législatives anticipées des 18 et 25 novembre 1962. La Ve République a ensuite résisté au choc d’événements qui étaient censés précipiter sa chute : Mai 68, le départ du général en 1969 et la victoire des giscardiens à l’élection présidentielle de 1974. En 1974 toujours, elle se sauve de l’absolutisme majoritaire en donnant à l’opposition le droit de contester la constitutionnalité des lois devant le Conseil constitutionnel. En 1981, elle assimile la gauche qui l’avait violemment condamnée. En 2000, elle se sauve de la cohabitation qui dilue les responsabilités en décidant que président et députés seront désormais élus en même temps pour une même période de cinq ans. Et en 2008, le président Nicolas Sarkozy fait modifier plus de la moitié des articles de la Constitution. La Ve République, façon 2017, n’a donc plus rien à voir avec la Ve République, façon 1958.

25Paradoxalement, le candidat qui en a parlé le moins, Emmanuel Macron, est peut-être celui qui pourrait provoquer le bouleversement le plus important du système politique. La Ve République a été faite pour empêcher toute possibilité de gouvernement par les centres. Pour le général de Gaulle, en effet, la déliquescence de l’État sous la IVe République a une cause simple : la conjonction des centres maintenant à l’écart du pouvoir à gauche les communistes, à droite les gaullistes. Casser ce régime des partis où socialistes et démocrates-chrétiens gouvernent ensemble et qui produit immobilisme et irresponsabilité est l’objectif de la constitution de 1958 parfaitement résumé par Michel Debré dans son discours du 27 août 1958 : « Parce qu’en France la stabilité gouvernementale ne peut venir de la loi électorale, il faut qu’elle résulte au moins en partie de la réglementation constitutionnelle, et voilà ce qui donne au projet de constitution son explication décisive et sa justification historique. » Le Royaume-Uni est le modèle ; là, le paysage politique est clairement structuré autour de deux partis, l’un gouvernant, l’autre s’opposant. C’est pourquoi de Gaulle va d’abord imposer le scrutin majoritaire à deux tours qui force les partis à se regrouper en deux coalitions opposées pour espérer l’emporter au second tour ; c’est pourquoi aussi il va imposer l’élection du chef de l’État au suffrage universel qui ne laisse au second tour que deux candidats en lice et donc favorise la bipolarisation.

26François Mitterrand va parfaitement intégrer cette logique. Il prend le Parti socialiste en juin 1971 en imposant à ses élus de rompre toutes les alliances municipales avec les centristes et en défendant un regroupement de tous les partis de gauche – radicaux, communistes, socialistes – au sein d’une Union de la gauche partageant un programme commun de gouvernement.

27De Gaulle réunit la droite, Mitterrand assemble la gauche et l’un et l’autre s’accordent pour empêcher le retour des centres au pouvoir. Et l’histoire politique de la Ve République est celle d’une mise hors jeu progressive des centres. Ce n’est pas dire pour autant que, depuis 1958, la France a été gouvernée par la gauche ou par la droite. Si, en effet, la bipolarisation a réduit l’espace disponible pour un parti du centre, elle a obligé chacun des deux pôles à prendre en charge, ensemble ou alternativement, la politique du centre. Quitte à forcer le trait, au vu d’exemples récents, il serait même possible de soutenir que plus un pôle assume la politique du centre plus il augmente ses chances de victoire, et, inversement, plus il la refuse plus il reste à l’écart du pouvoir. Au niveau national comme au local. La fonction centriste continuait donc d’exister, mais elle n’avait pas besoin d’un parti pour s’exprimer.

28Emmanuel Macron ne vient donc pas de « nulle part » comme il est dit trop souvent. Le centriste Jean Lecanuet fait 16 % à la première élection présidentielle de 1965, Alain Poher 23 % à celle de 1969, Raymond Barre 17 % en 1988, Édouard Balladur 18 % en 1995 et François Bayrou 18 % en 2007. Il y a donc toujours eu un électorat réfractaire à la division droite/ gauche et des hommes politiques qui ont continué à porter la possibilité d’un gouvernement des centres. Jacques Chaban-Delmas en 1969 avec sa nouvelle société et son ouverture au centre gauche ; Jacques Delors en 1995 et, bien sûr, Michel Rocard.

29Emmanuel Macron est de cette histoire. Mais lui a réussi là où ces hommes ont échoué ; il a cassé la bipolarisation droite/gauche et imposé un gouvernement des centres. Avant lui, un centriste européen aurait pu bouleverser la logique bipolaire de la Ve République : Valéry Giscard d’Estaing, élu président en 1974, et prenant lui aussi des personnalités – Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud – et des idées à la gauche – le vote à 18 ans, le divorce par consentement mutuel, le droit à l’avortement… – pour rassembler « deux Français sur trois ». Il a échoué parce qu’il a gardé l’instrument qui avait construit et qui conserve, malgré les turbulences, la bipolarisation droite/gauche : le scrutin majoritaire à deux tours. Et il a fini à droite avec le vote de la loi Sécurité et liberté.

30Si Emmanuel Macron veut construire durablement une République des centres, il doit retenir cette leçon et faire voter très vite le scrutin proportionnel qui libère les regroupements artificiels à droite comme à gauche, permettant à chaque groupe d’être représenté conformément à son influence électorale et de construire une majorité sur des concordances politiques.

31Michel Debré a donc toujours raison. La véritable constitution d’une République est sa loi électorale ; celle de la République des centres est la représentation proportionnelle.


Date de mise en ligne : 16/12/2021

https://doi.org/10.3917/grief.171.0084