Avant le Far West (1). Une expérience normative
- Par Rémy Libchaber
Pages 168 à 176
Citer cet article
- LIBCHABER, Rémy,
- Libchaber, Rémy.
- Libchaber, R.
https://doi.org/10.3917/grief.171.0168
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- Libchaber, R.
- Libchaber, Rémy.
- LIBCHABER, Rémy,
https://doi.org/10.3917/grief.171.0168
Notes
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[1]
G. Havard et C. Vidal, Histoire de l’Amérique française, éd. rev., Paris, Flammarion (« Champs »), 2014 [2003].
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[2]
Peut-être le cinéma contemporain fera-t-il une place plus grande à ce Grand Nord. Le film récent d’Alejandro González Iñarritu, The Revenant, avec Leonardo DiCaprio, ressuscite ces conditions de vie de façon spectaculaire. Le film fait d’ailleurs l’objet d’une présentation de Gilles Havard : « Le trappeur, fantôme d’Hollywood. À propos du film d’Alejandro González Iñárritu », La vie des idées, 16 mars 2016, en ligne : www.laviedesidees.fr/Le-trappeur-fantome-d-Hollywood.html (consulté en sept. 2017).
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[3]
A. de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel-Lévy frères, 1856.
-
[4]
On en trouve une très bonne synthèse dans : P. Veyne, « Foucault révolutionne l’histoire », dans Comment on écrit l’histoire, suivi de Foucault révolutionne l’histoire, Paris, Seuil (« Points »), 1979, p. 383.
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[5]
J. Dupaquier (ed.), Histoire de la population française, t. 2, De la Renaissance à 1789, postf. de P. Chaunu, Paris, Puf, 1988, p. 126.
-
[6]
Ibid., p. 152.
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[7]
Le problème est si crucial que la France enverra des « filles du roi », orphelines dotées par les soins royaux pour se marier sur place et amorcer un élan démographique local destiné à suppléer à des migrations introuvables.
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[8]
Nîmes, 17 juin 1929, S., 1929. 2. 129, note H. Solus ; Cour de cassation, 14 mars 1933, S., 1934. 1. 161, note H. Solus, rapp. Pilon. Confrontée aux revendications successorales des enfants de deux « petites épouses indigènes », la Cour de cassation approuve les juges du fond d’avoir considéré que les mariages n’avaient pas été formés en pleine connaissance de la conception française, de sorte que le bénéfice de la putativité ne devait pas même leur être reconnu. Les enfants français d’Henri Cousin de Lavallière évincèrent ainsi leurs frères et sœurs consanguins, que leur père avait pourtant régulièrement reconnus comme étant ses enfants naturels, et qu’il avait institués légataires de toute sa fortune par testament.
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[9]
Voir particulièrement M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France 1977-1978, éd. étab. par M. Senellart, sous la dir. de F. Ewald et A. Fontana, Paris, Gallimard-Seuil-Éd. de l’EHESS (« Hautes Études »), 2004, p. 319 et s.
Pour ma Béatrice, coureuse de diplôme dans le Grand Nord
1Le dernier ouvrage de Gilles Havard s’inscrit à la croisée de divers chemins. Il s’agit, bien sûr, d’un livre d’historien, qui reprend le fil d’interrogations que l’auteur avait précédemment consacrées à l’Amérique française [1]. Mais au gré de sa recherche, l’historien se fait anthropologue pour mettre en évidence la singularité d’une figure née de la colonisation française de l’Amérique du Nord, qui va d’ailleurs disparaître au milieu du xixe siècle : celle des « coureurs de bois ». Contrairement au trappeur qui piège les bêtes à fourrure, le coureur de bois achète les peaux aux Amérindiens qui les chassent, pour faire la traite des pelleteries. Ce qui l’amène à faire l’effort de les connaître, à apprendre leurs langues et leurs coutumes, puis à vivre en symbiose avec eux durant les longs hivernages du nord de l’Amérique. C’est précisément parce que le coureur est un intermédiaire entre ces mondes que l’auteur part à la recherche de cette figure oubliée.
2Par son objet même, ce livre nous entraîne un peu en dehors du chemin de l’histoire et de l’anthropologie, vers les terres oubliées de l’enfance rêveuse. Il nous invite à participer à une histoire de grand vent et de neiges, de plaines et de rivières, où palpitent des souvenirs d’anciennes lectures : celles de Jack London, de James Oliver Curwood, de James Fenimore Cooper. Car Gilles Havard suit les coureurs de bois tout le long de leur périple en pays indien, dans l’espace et le temps. Il nous raconte cette vie rude et fascinante dans laquelle certains basculeront d’ailleurs, au point de rompre avec leur culture d’origine. Il faut donc lire ce livre pour ce qu’il est aussi : au-delà d’un ouvrage savant de très grande qualité, le récit d’une aventure humaine qui ressuscite un monde disparu, avec la conquête progressive du territoire. À bien des égards, la course dans les bois rappelle cette autre course que l’époque a connue, la course en mer, qui n’est pas sans lien avec elle. Entre les coureurs et les corsaires, entre les trappeurs et les flibustiers, entre les pays de la neige et les plaines bouleversées de la mer, l’écho est constant.
3Paul Valéry l’a dit à l’orée du siècle dernier : « Le temps du monde fini commence. » Or Gilles Havard nous parle d’un monde encore en découverte, qui n’avait pas fini d’être arpenté ; d’un monde dont l’homme européen n’était encore qu’un occupant précaire, indésirable peut-être, à la destinée incertaine.
4L’étude de cette figure se justifie au confluent de considérations diverses. Le commerce des peaux a sans doute été un enjeu économique important de la présence française, mais peut-être pas un enjeu central. Car il fallait d’abord tirer parti d’une terre immense au climat dur, difficilement exploitable ; la traite des peaux y fut d’emblée importante, car le commerce en était florissant sur les marchés d’Occident, notamment pour la confection des chapeaux. Pour autant, quel modèle de développement convenait à cette « Nouvelle-France » ? On pouvait hésiter entre la sédentarisation des agriculteurs dans la vallée du Saint-Laurent ou l’acceptation du vagabondage des coureurs de bois en terres indiennes, l’un et l’autre, on le verra, n’étant pas facilement conciliables.
5La voie de la sédentarisation allait de soi : elle revenait à un type d’exploitation du territoire bien connu en métropole, aux mérites éprouvés. L’activité des coureurs de bois était plus intimidante, qui supposait un mode d’être jusque-là inconnu. C’est précisément ce qui a retenu l’auteur, le fait que cette figure humaine incarnait une rencontre doublement aventureuse. Bien sûr, la rencontre entre la France et l’Amérique du Nord, dont le coureur semble être une émanation très pure : né de cette rencontre, il mourra dans le courant du xixe siècle, avec les derniers effets du reflux français. L’étude permettait aussi de retracer la rencontre entre une population française de culture déjà ancienne et des sociétés amérindiennes considérées comme primitives, largement inconnues. C’est ce rôle de passeur entre les cultures qui fait tout l’intérêt de la personne du coureur, ce trait d’union entre des cultures qui parviennent ainsi à se regarder. Ce sont d’ailleurs ces rencontres qui donnent au livre ses deux parties. La première le considère à travers le point de vue français, souvent juridique : que faire de ce grand pays neuf et des vagabonds qui le parcourent, en vivant au contact des « sauvages » ? De façon moins attendue, sa figure sera aussi examinée dans la perspective indienne, ce qui permettra de centrer l’étude sur la question économique et symbolique de l’échange : celui des biens, des femmes, des pratiques culturelles.
6Le coureur de bois apparaît ainsi comme un emblème, une métaphore même. Son étude ouvre une fenêtre privilégiée sur la rencontre trop brève entre la France et l’Amérique du Nord, considérée dans toutes ses dimensions.
7Le groupe des Amérindiens était formé de peuples sans écriture, aux langues infiniment diverses. Ce qui explique que la rencontre soit mieux documentée du point de vue français. D’autant que, à cet égard, on est en présence d’une sorte de péripétie coloniale : il s’agit d’organiser au mieux la Nouvelle-France, ce qui justifie une perspective éminemment juridique.
8L’importance de cette réglementation est surprenante, tant il est vrai que l’idée même suscite un sentiment proche du ridicule. Comment réguler un pays immense, peu accessible, où les types habituels d’exploitation se limitent à la vallée du Saint-Laurent ? Le vieux pays découvre un territoire froid, boisé, peuplé d’Indiens, que des coureurs de bois se mettent à explorer : ces conditions ne sont-elles pas tellement extrêmes que les pouvoirs de régulation juridique français s’épuisent ? On aurait pu penser que ces hommes, qui vivaient aux lisières de la société, se trouvaient ipso facto soustraits à toute autorité juridique : à cet égard, le Grand Nord canadien pourrait figurer une espèce de Far North : sur le plan du droit, il ne le céderait en rien à la brutalité de ce Far West que le western cinématographique a largement illustré [2]. En ouvrant le livre, on part convaincu de ce que le coureur devait être une sorte d’outlaw : un réfractaire à la société de son temps, qui s’était volontairement placé en congé de civilisation, hors d’accès d’un droit marquant sa société d’origine.
9C’est pourtant le contraire que l’on constate : pays centralisé, la France va considérer que les coureurs tombent sans conteste dans sa juridiction. Gilles Havard nous montre, avec un grand luxe de détails, comment les mâchoires du droit se sont refermées sur eux. De sorte que, paradoxalement, on voit se mettre en place, dans une configuration inconnue, un type de réglementation très habituel : autorisations et prohibitions, monopoles et exemptions, sanctions et peines – tout un arsenal juridique dont nous avons conservé la pratique. Ce sont ainsi des règles édictées loin des terres boréales qui vont s’appliquer, conçues tantôt à Versailles, au secrétariat d’État de la Marine, tantôt par les autorités locales : elles tombent toujours de haut sur ces coureurs de bois – avec une efficacité toute relative selon Gilles Havard.
10On savait, depuis Alexis de Tocqueville, que les traits principaux du droit français n’étaient pas issus de la Révolution, mais qu’ils existaient déjà sous l’Ancien Régime [3]. On voit ici, en actes, ce qu’a été la centralisation étatique française dès la royauté. Le spectacle est d’autant plus étouffant que Gilles Havard confronte cette réglementation à la relative liberté laissée à ce type d’hommes par les autres puissances coloniales. Où le livre devient d’ailleurs stupéfiant : face à une terre nouvelle, à des activités inconnues, on voit se dresser une France tracassière dans ses projets et ses méthodes, celle que l’on connaît encore trois siècles plus tard.
11Sur le plan juridique, Gilles Havard envisage le problème que posent les coureurs de deux façons entremêlées.
12L’ouvrage présente en apparence une histoire de la réglementation, que l’on suit dans ses évolutions tourmentées. La lecture n’en est pas facile, car le problème que les coureurs de bois suscitent est nouveau et qu’ils tendent à se soustraire à la réglementation. Les textes paraissent ainsi s’y reprendre à plusieurs fois pour tenter d’atteindre certains effets, constamment poursuivis. On ne suivra pas toutes les scansions de cette réglementation, car deux moments paraissent décisifs. Sous Louis XIV, tout d’abord, le Canada devient une province française, avec un gouverneur, un intendant, un conseil. Dès lors, l’administration de la colonie devient un sujet d’importance nationale. C’est alors que cesse le bricolage juridique qui dominait jusque-là, subitement incompatible avec les exigences nouvelles. Il s’agit de discipliner le territoire, de manière à en faire une nouvelle France, sans pour autant méconnaître les aspects économiques essentiels de la traite. Gilles Havard fait ainsi le compte des interventions réglementaires qui frappent les coureurs de bois, de même qu’il évoque leurs succès très relatifs. À cet égard, on doit convenir que la brutalité apparente des textes masque souvent une certaine indolence dans leur application.
13Le type de réglementation change avec la fin du xviie siècle, quand la course est légalisée par l’édit royal de mai 1681. Il ne faut pas être dupe des mots, car elle est simplement tolérée, de manière à être mieux encadrée qu’elle ne l’était auparavant. Il reste qu’à partir du moment où l’on ne cherche plus à interdire ce que l’on ne peut pas éviter, la réglementation paraît plus efficace. Peut-être constitue-t-elle, d’ailleurs, une sorte de trompe-l’œil car les pratiques, vertueuses ou malhonnêtes, changent peu derrière la façade. Il n’en reste pas moins que cette transformation va se révéler essentielle dans la perspective juridique, même si l’activité connaîtra encore des interdictions sporadiques, notamment en raison de l’engorgement des marchés de la métropole. Mais désormais, pour le dire en termes modernes, le régime répressif l’emporte sur le modèle préventif : la traite est tolérée ; ce sont surtout les abus qui sont réprimés. La culture du voyage semble donc s’établir comme un mode d’être local, qui commencera à être nettement valorisé avec les troubles guerriers.
14Dans le même temps où il énumère les textes et assure le va-et-vient entre autorisations et prohibitions, l’auteur se livre à une description d’un tout autre type, bien plus instructive pour la culture juridique. En s’appuyant sur les conceptions développées par Michel Foucault [4], il montre que la réglementation a changé par paliers, parce que la conception même de l’art de gouverner la colonie s’était elle-même modifiée. D’où cette leçon que la réglementation est la conséquence des conceptions globales du pouvoir, bien davantage que du besoin ! En reprenant les indications données par l’auteur, on peut s’essayer à mettre en évidence trois époques de la réglementation. Encore faut-il comprendre les raisons pour lesquelles les coureurs de bois posaient un problème réglementaire – et un problème sérieux.
15Dans ce dessein, il importe de rappeler que leur population est constituée d’hommes, en général jeunes, le plus souvent célibataires. Or, entre vingt et trente ans, les célibataires masculins représentent la classe la plus exposée aux tentations de la violence – celle dont tout pouvoir cherche à canaliser les ardeurs. En outre, par leur activité même, les coureurs de bois sont des gens auxquels on ne saurait assigner aucun domicile fixe. Et comme tout système sédentarisé, le droit français se défie du vagabondage, signe de marginalité : les errants sont des gens sans aveu, puisqu’ils n’ont ni feu ni lieu ; d’ailleurs, dans les consciences de l’époque, rien ne sépare clairement le vagabond du délinquant. On l’a dit, les exigences de la colonisation supposaient la fixation géographique d’une population d’agriculteurs dans la vallée du Saint-Laurent. Or les coureurs ne se contentaient pas de s’y dérober : par leur exemple, ils exposaient à la tentation tous les jeunes hommes en mal de liberté, ce qui exerçait parfois une regrettable ponction sur ceux que l’on nommera bientôt les habitants.
16On touche là à un problème démographique nodal, dont l’importance pour l’avenir se révélera déterminante : avec le recul du temps, il apparaît que l’homme français destiné à l’exportation a été particulièrement rare. « Globalement, par rapport aux 20, 22 millions de Français de la deuxième moitié du xviie siècle, l’émigration vers le Canada représente peu de chose : à peine 110 départs par an, soit à peine 6 à 7 émigrants par million de Français vivant à cette époque [5]. » Il est vrai qu’en ce siècle la France cumule les crises démographiques dues aux guerres, à la peste, aux aléas du climat, de sorte que le nombre de Français stagne, quand la population des pays voisins s’accroît [6]. Dans ces conditions, comment peupler le Canada et le centre de l’Amérique ? Comment pourvoir ces immenses régions d’hommes à sédentariser, ce qui suppose la présence de femmes à marier [7] ? Moins déprimée démographiquement, l’Angleterre le fera plus facilement, ce qui contribuera à mettre un terme à l’aventure de l’Amérique française avec le Traité de Paris de 1763. Or cette question de sédentarisation et de peuplement apparaît de façon cruciale au creux des réglementations, encore que les intendants et les gouverneurs n’aient pas disposé des outils permettant de l’appréhender autrement que par de regrettables approximations.
17Les difficultés suscitées par les coureurs de bois ne s’arrêtaient pas là : ils étaient en contact fréquent avec des Indiens, ce qui exposait à des problèmes divers. Parce qu’ils représentaient alors une sorte de vitrine française, leur attitude était susceptible d’avoir une influence décisive sur les relations avec les autochtones : ils étaient à la fois les ambassadeurs involontaires du pouvoir et ceux qui pouvaient révéler la face d’ombre de la colonisation par leurs mœurs dissolues. Surtout, ces jeunes hommes se trouvaient en contact avec des Indiennes, qui relevaient d’une culture ouverte à l’« hospitalité sexuelle » – ce qui va aboutir à des relations plus ou moins stabilisées. D’où le problème des épouses indigènes, que le droit français ne réglera que bien plus tard, avec la célèbre affaire Cousin de Lavallière [8]. Au-delà du mariage, le droit français se trouvera aussi confronté aux métis, cette population inconnue à laquelle il faudra donner une place dans une société hiérarchisée en ordres établis.
18Ces coureurs de bois suscitaient, enfin, des heurts avec une puissance localement neuve, qui intervient en soutien de la royauté : l’Église. Son influence et son emprise sur le pays iront d’ailleurs croissant, et resteront déterminantes jusqu’aux deux tiers du xxe siècle. Or ces gens de mauvaise vie ne pouvaient trouver grâce à ses yeux. Au-delà de leur comportement en terre indienne, marqué par le stupre, l’alcool et le commerce des animaux morts, leur retour les exposait à d’autres formes troublantes de débauche. Par un brusque relâchement de toutes les exigences d’une vie réglée, ils consumaient en quelques jours l’épargne d’une saison. Comment évangéliser le Canada et ses Indiens, avec des coureurs de bois qui donnaient de tels exemples de prodigalité et d’insouciance ?
19On le voit, sans même évoquer les nombreuses fraudes commerciales auxquelles ils se livraient dans le trafic des peaux, les coureurs de bois posaient quantité de problèmes aux pouvoirs en place. Ils jouissaient, du reste, d’un statut ambigu : ils étaient à la fois les représentants du pouvoir et les poisons de la jeunesse, diffusés dans l’épaisseur d’un territoire qu’ils contribuaient à tenir autant qu’à menacer. Telles sont les difficultés qui justifièrent le constant travail du droit.
20Trois époques vont se succéder dans les tentatives d’appréhension juridique de ces coureurs de bois.
21Dans un premier temps, il semble qu’ils aient été perçus comme un problème d’abord humain, individuel, qui ne concernait pas principalement la traite des peaux. Pour le dire simplement, ils étaient vus comme des individus déviants, des vagabonds qu’il importait de ramener à la droite raison, à une vie réglée. Impératif d’autant plus légitime que, par un système de cascade, le dévergondage individuel se transmettait à d’autres populations, comme par contamination : leur influence était aussi pernicieuse pour les habitants qu’ils incitaient au vagabondage saisonnier, que pour les Indiens qu’ils dévoyaient, par exemple, par les trafics d’alcool. Ce qui contrecarre une vision économiste du droit : en contrôlant les coureurs de bois, ce n’était pas la traite que le pouvoir avait d’abord cherché à sauvegarder ; il importait surtout de protéger ces hommes des dangers qu’ils encouraient.
22La deuxième époque marque l’arrivée de ce que Foucault a nommé l’État de police [9], à une époque qui correspond, en gros, au rattachement du Canada aux Provinces françaises (1663). L’administration de la colonie se vit alors comme une technique disciplinaire, qui doit faire converger toutes les forces vives vers une organisation unifiée du territoire, reflétant l’ordre quadrillé de la métropole. D’où la délivrance d’autorisations spéciales de traite, comme de sévères peines qui sanctionnent leur violation. On peut ici reprendre ce que Nicolas de La Reynie avait dit dans un autre contexte : « La brutalité de la répression doit servir d’arme contre la nature toujours déraisonnable du peuple. » Et, de fait, même si la réglementation n’est pas toujours suivie d’effet, on est étonné de la férocité des menaces qu’elle fait peser sur les coureurs, naturellement tentés de se soustraire à la force du droit. Ce n’est pas pour autant une réglementation efficace, qui ne viserait que la bonne organisation de la traite : quoique celle-ci soit prise en considération, la discipline générale de gouvernement l’emporte sur les impératifs de rationalité économique.
23Enfin, dans la dernière époque de la colonisation, à partir de 1715, le procédé change car l’administration ne s’adresse plus aux coureurs de bois eux-mêmes. On passe à une administration d’ensemble de la Nouvelle-France, d’inspiration bien plus globale, dans laquelle il faut harmoniser le pays tout entier en utilisant les différentes variables sociales. Le problème individuel suscité par les coureurs passe au second plan, derrière la mission d’ensemble dévolue à la colonie. Suivant cette inflexion, leur place apparaît de façon renouvelée. Dans cette idéologie mercantiliste qui s’installe, ils jouent un rôle productif important puisqu’ils alimentent le commerce des peaux ; dans le même temps, ils assurent aussi bien la présence et l’influence françaises dans la profondeur du territoire. Avec les rivalités militaires qui s’intensifient, ils vont devenir plus précieux encore, à la fois comme auxiliaires combattants et comme organisateurs des tribus indiennes, dont le rôle se révélera essentiel dans la conduite de la guerre. Dans cette dernière époque, les coureurs de bois se voient octroyer une plus large liberté, car ils sont vus comme des agents du maintien de l’organisation française dans son ensemble, bien au-delà de leur fonction économique première.
24On peut présenter ces trois modèles successifs en variant la conception du pouvoir qui s’y fait jour, de façon sans doute un peu caricaturale. Dans un premier temps, au travers de sa production juridique, le pouvoir se voit comme une sorte de gardien des individus en péril. Il s’agit pour lui de garantir la bonne vie de chacun, et celle des coureurs de bois est préoccupante en raison des risques auxquels l’ensauvagement les expose. Dans un deuxième temps, le pouvoir local s’assigne le rôle d’un berger du troupeau canadien, partie de l’ensemble étatique. Au sein de cette conception pastorale, il appartient aux règles de droit d’assumer la tâche du chien qui aide à maintenir le bon ordre des bêtes : il leur revient de faire en sorte que la colonie soit disciplinée, et les coureurs doivent être mordus plus fort car leurs tendances centrifuges sont intenses et potentiellement contagieuses. Dans le dernier temps, le pouvoir change de posture en se comportant de préférence comme un administrateur des eaux et forêts : la colonie est un tout, humain, économique, politique, international ; les coureurs de bois doivent pouvoir y trouver leur place, avec un profit mutuel.
25Ce qui doit être souligné au fil de ces postures successives, c’est que la réalité du terrain ne varie guère – sinon à la fin de la présence française, avec l’accroissement des confrontations militaires. Les coureurs de bois ne sont pas devenus « meilleurs » avec le temps : c’est leur place dans la conception générale de l’administration de la colonie qui a changé, comme la conscience des objectifs de la régulation. En quoi Gilles Havard, au-delà de la description passionnante d’une aventure coloniale manquée, nous aide à nous représenter la réalité de ruptures juridiques dans un environnement objectif stable.
26Ce serait trop dire que son très bel ouvrage est un livre de droit, ce à quoi il ne tend d’ailleurs pas. Mais ce beau livre d’histoire et d’anthropologie, ce livre de grand vent et de neige, est aussi destiné aux juristes qui, entre autres richesses, y trouveront le récit d’une expérience normative.