Se débarrasser, et vite, du « dialogue social » ?
Pages 385 à 404
Citer cet article
- THUDEROZ, Christian,
- Thuderoz, Christian.
- Thuderoz, C.
https://doi.org/10.3917/drs1.108.0385
Citer cet article
- Thuderoz, C.
- Thuderoz, Christian.
- THUDEROZ, Christian,
https://doi.org/10.3917/drs1.108.0385
Notes
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[1]
Ordonnance n° 2017-1386 du 22 septembre 2017 « relative à la nouvelle organisation du dialogue social et économique dans l’entreprise et favorisant l’exercice et la valorisation des responsabilités syndicales » (nous soulignons).
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[2]
Institué par la loi n° 2008-789 du 20 août 2008 « portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail ».
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[3]
Ce chapitre, dénué d’articles, est (curieusement) suivi d’un second… chapitre premier, intitulé « Champ d’application... ».
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[4]
« Un dialogue social simplifié et opérationnel, par la fusion des trois instances d’information et de consultation en une seule, le Comité social et économique (CSE), pour toutes les entreprises de plus de 50 salariés ». Renforcement du dialogue social. Présentation des ordonnances en application de la loi d’habilitation. Dossier de presse, hôtel de Matignon, conférence du 31 août 2017, p. 13.
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[5]
Décret n° 2017-714 du 2 mai 2017 « relatif aux formations visant à améliorer les pratiques du dialogue social communes aux salariés, aux employeurs, à leurs représentants, aux magistrats judiciaires ou administratifs et aux agents de la fonction publique ».
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[6]
Consolider le dialogue social. Avis du CESE présenté par MM. Paul Aurelli et Jean Gautier, novembre 2006.
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[7]
Institut de l’entreprise, Hubert Landier (dir.), Dialogue social : l’âge de raison. Faire du dialogue social un levier de performance, Rapport de l’Observatoire de prospective sociale, « Policy Paper », Institut de l’entreprise, mars 2013.
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[8]
Ibid., p. 48.
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[9]
« Les positions du Mouvement des entreprises de France (Medef) dans la négociation sur le dialogue social », Les clés du social, 26 novembre 2014 : <https://www.clesdusocial.com/les-positions-du-medef-dans-la-negociation-sur-le-dialogue-social>.
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[10]
« Nos résultats suggèrent que, pour les employeurs ou pour les représentants de direction en France, le dialogue social, quel qu’en soit le type, contribue parmi d’autres facteurs plus classiquement considérés dans la littérature à améliorer la croissance du volume de l’activité de l’entreprise », Abiguou Tall, « Dialogue social et performance : une étude sur données d’entreprises françaises », 240, Document d’étude, Paris : DARES [Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques], 2020.
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[11]
CFDT : Confédération française démocratique du travail : <https://www.cfdt.fr/upload/docs/application/pdf/2017-03/manifeste_de_la_cfdt_pour_le_travail.pdf>.
-
[12]
Axel Rückert, Vous avez dit dialogue social ?, Lormont : Bord de l’eau, 2018.
- [13]
-
[14]
CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens :<https://www.cftc.fr/actualites/a-quoi-sert-le-dialogue-social-2>.
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[15]
Anact : Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail : <https://www.anact.fr/qualite-du-dialogue-social-les-enjeux>.
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[16]
Document d’orientation pour la négociation nationale interprofessionnelle relative à la qualité et à l’efficacité du dialogue social dans les entreprises et à l’amélioration de la représentation des salariés, Services du Premier ministre, juillet 2014.
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[17]
OIT : Organisation internationale du travail, Dialogue Social. À la recherche d’une voix commune, Genève : OIT, n. d.
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[18]
« Le monde d’après ne peut se construire que dans le dialogue social ! », tribune de Béatrice de Lavalette, Le Monde, 18 avril 2020.
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[19]
« Le dialogue social, victime collatérale de la crise pour les syndicats », Le Monde, 28 mai 2020.
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[20]
Voir le rapport La négociation collective en 2019, Direction générale du travail (DGT)-DARES. Yves Struillou, le directeur général du Travail qui dirige l’édition 2020, explique dans son Avant-propos la hausse des textes déposés dans les directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE) comme « le fruit des efforts partagés entre les services de l’État et les acteurs économiques et sociaux de chaque territoire pour favoriser le dialogue social au sein des entreprises, notamment celles où il était jusqu’à présent le plus faible », p. 12.
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[21]
« Dans une telle période d’incertitude et d’inquiétude tant pour la santé que pour l’emploi, il nous paraît essentiel que le dialogue social se traduise par une écoute et une réponse effective de la part des pouvoirs publics et le respect de l’autonomie de la négociation collective » (Confédération générale du travail [CGT], CFDT, Force ouvrière [FO], Confédération générale des cadres [CGC], CFTC, Lettre au Premier ministre, 14 octobre 2020).
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[22]
« To promote effective consultation at the national level between public authorities and employers’ and workers’ organisations », Déclaration adoptée à l’issue de la Conférence générale de l’OIT du 2 juin 1976.
-
[23]
Discours de Claude Cheysson, le 18 janvier 1984, devant le Parlement européen.
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[24]
Devenue BusinessEurope sous la présidence d’Ernest-Antoine Seillière (ancien président du Medef) en janvier 2007.
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[25]
Ogor Guardiancich et Oscar Molina, Talking Through the Crisis. Social Dialogue and Industrial Relations Trends in Selected EU Countries, Genève : OIT, 2017.
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[26]
Un travail décent. Renforcer le dialogue social, Rapport du directeur général, 87e session, Genève : OIT, juin 1999.
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[27]
Cette proposition de « conseil d’entreprise » habilité à signer des accords collectifs sera reprise par le gouvernement d’Édouard Philippe et figurera dans les ordonnances sur le travail de septembre 2017. L’article L 2232-12 du Code du travail indique désormais qu’un tel conseil peut être mis en place par accord majoritaire, qu’il exerce les missions d’un CSE et qu’il peut négocier, conclure et réviser les accords et conventions d’entreprise ou d’établissement.
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[28]
Antoine Bevort, Dialogue social : les propositions du Medef pour un monologue patronal : <https://antoinebevort.blogspot.com/2014/11/dialogue-social-les-propositions-du.html> (nous soulignons).
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[29]
Sébastien Vernede et Sylvain Franchini, Quels leviers pour un dialogue social au service de la performance de l’entreprise ?, Wavestone et Cercle Humania : <https://www.wavestone.com/app/uploads/2016/09/Dialogue-social_FR_publi.pdf>.
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[31]
Ou « européenne » ! Le Glossaire EUR-Lex de l’Union européenne indique ainsi, curieusement : « Le dialogue social désigne les négociations conduites par les partenaires sociaux (tels que les employeurs et les organisations de travailleurs) afin de défendre les intérêts de leurs membres. » Ce même Glossaire, dans son édition de 2007, indiquait plus justement : « Cette expression désigne les discussions, les négociations et les actions communes entre les partenaires sociaux et les discussions entre ces partenaires sociaux et les institutions de l’UE. »
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[32]
« En dépit des efforts convergents des gouvernements et du législateur en faveur de la négociation collective, sans oublier bien sûr et d’abord ceux des acteurs eux-mêmes que sont les partenaires sociaux, le bilan reste mitigé. [...] Ce caractère stable de la négociation ne va pas sans surprendre dans une période où [...] le législateur a opéré de vastes réformes visant à faire de la négociation collective, de façon quasi systématique, un levier essentiel de la régulation sociale. [...] Tout se passe comme si les multiples réformes au bénéfice de la négociation collective avaient eu des effets très limités et n’avaient pas véritablement changé la donne. Il faut donc essayer d’en rechercher les causes. Elles tiennent au contenu du Code du travail mais aussi au “jeu des acteurs” que sont les entreprises et leurs organisations professionnelles et les syndicats de salariés. Il est bien difficile de dire si l’une de ces deux causes prime sur l’autre. La seule certitude est qu’elles se conjuguent. » (Rapport de Jean-Denis Combrexelle, La négociation collective, le travail et l’emploi, septembre 2015, p. 27-28).
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[33]
Il n’est pas anodin de constater que le dispositif de « formations communes », initialement proposé par Jean-Denis Combrexelle dans son rapport – voir sa proposition n° 12 : « Mise en place de formations communes syndicats / entreprises » – pour contribuer à l’apprentissage d’une culture pratique de la négociation collective (« il serait nécessaire de prévoir des lieux où serait enseignée une pédagogie commune aux entreprises et aux syndicats de la négociation, à l’instar de ce qui se fait au Québec où la négociation est enseignée comme une technique et une méthode, chacun restant ensuite bien évidemment libre de ses options syndicales » écrivait-il, p. 64) – s’est transmuté, au fil des textes légaux et ministériels en des « formations communes au dialogue social », dont l’objectif se réduit désormais à « améliorer les pratiques de dialogue social » (décret du 2 mai 2017), faire se confronter « les regards sur l’entreprise et [questionner] les acteurs sur leur représentation du dialogue social » (cahier des charges du 30 juillet 2018) et « créer les conditions pour mettre en capacité les acteurs de comprendre que la relation a des répercussions sur le processus et les résultats » (Site web Format Dialogue de l’Institut national du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle – INTEFP) : <http://formatdialogue.intefp.fr/>).
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[34]
Malheureusement, cette application de Google Books ne fournit pas le nombre exact d’occurrences sur lesquelles elle travaille. Une recherche sur le nombre d’ouvrages SHS, publiés entre 1970 et 2015 et numérisés par Google et comportant le terme « négociation collective » avoisine les 150 unités. On peut estimer que le corpus pris en compte par Ngram viewer est de l’ordre de 200 à 250 unités.
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[35]
Ancien article L 2313-1, en vigueur du 1er mai 2008 au 1er janvier 2018 : « Les délégués du personnel ont pour mission : 1° De présenter aux employeurs toutes les réclamations individuelles ou collectives [...] ; 2° De saisir l’inspection du travail de toutes les plaintes et observations. »
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[36]
« Le délégué syndical représente son syndicat auprès de l’employeur pour lui formuler des propositions, des revendications ou des réclamations. Il assure par ailleurs l’interface entre les salariés et l’organisation syndicale à laquelle il appartient et anime la section syndicale » (Fiche pratique Les délégués syndicaux du site web du ministère du Travail, actualisée en mai 2020).
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[37]
« C’est essentiellement sa fonction de négociateur qui fonde [la] spécificité [du délégué syndical]. En effet, le Code du travail prévoit que les conventions ou les accords d’entreprise ou d’établissement sont négociés entre l’employeur et les organisations syndicales de salariés représentatives dans l’entreprise, sous réserve de la mise en place, dans l’entreprise, d’un conseil d’entreprise […] Le délégué syndical est donc appelé à négocier chaque fois que l’employeur souhaite l’ouverture de discussions en vue de la conclusion d’un accord et, au minimum, lors des négociations périodiques obligatoires dont l’employeur est tenu de prendre l’initiative. » (Fiche pratique Les délégués syndicaux, op. cit.).
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[38]
« La négociation sera désormais simple et accessible pour les entreprises de moins de 50 salariés, grâce à la possibilité de négocier directement avec un élu du personnel sur tous les sujets. Cette mesure pragmatique part d’un constat : seules 4 % des entreprises entre 11 et 50 salariés ont un délégué syndical pour négocier un accord collectif. C’est le cas dans les deux tiers des entreprises entre 50 et 300 salariés, et dans 90 % des entreprises au-delà de 300 salariés. Il était donc nécessaire d’apporter des solutions concrètes aux entreprises de moins de 50 salariés, où travaillent près de la moitié des salariés en France. Ce droit à la négociation des petites et moyennes entreprises sera universel : il portera sur tous les sujets ouverts à la négociation .» Rapport au Président de la République relatif à l’ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017 relative au renforcement de la négociation collective.
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[39]
Les membres élus des comités d’entreprise, institués par l’ordonnance du 22 février 1945, modifiée par la loi du 16 mai 1946.
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[40]
Document d’orientation pour la négociation nationale, op. cit. p. 2. <https://www.ekiteo.net/adminaf/editor_files/8-Document_OrientationDialogueSocial_Gouvernement_juillet2014.pdf>.
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[41]
Rapport intermédiaire du Comité d’évaluation des ordonnances Travail du 22 septembre 2017, France Stratégie, juillet 2020 : <https://www.strategie.gouv.fr/publications/evaluation-ordonnances-22-septembre-2017-relatives-dialogue-social-aux-relations-de>.
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[42]
Aract : association régionale pour l’amélioration des conditions de travail. Dans les entreprises, le dialogue social désigne bien souvent les relations formelles entre l’employeur et les représentants du personnel » : <http://www.normandie.aract.fr/les-dossiers-de-l-aract/dialogue-social-et-relations-de-travail/dialogue-social-et-relations-de-travail---de-quoi-parle-t-on.html>.
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[43]
Voir « l’expression directe des salariés » et « la gouvernance des entreprises », comme dans l’ouvrage de Guy Groux, Michel Noblecourt et Jean-Dominique Simonpoli, Le dialogue social en France, entre blocages et big bang, Paris : Odile Jacob, 2018.
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[44]
Le fait que les syndicalistes sont éparpillés en sept organisations (FO, CGT, CFDT, CFTC, Union nationale des syndicats autonomes – UNSA, CFE-CGC, Solidaires) ou rassemblés dans deux pôles (les réformistes et les radicaux), comme le suggèrent Guy Groux, Michel Noblecourt et Jean-Dominique Simonpoli, Le dialogue social, op. cit., ne modifie pas la manière dont, dans les entreprises, les délégués syndicaux seront formés, informés, consultés et associés aux décisions affectant les conditions d’emploi et de travail de leurs mandants.
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[45]
Marc Ferraci et Florian Guyot, Dialogue social et performance économique, Paris : Presses de Sciences Po, 2015 (nous soulignons).
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[46]
Notice lexicographique du terme « discussion », Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL).
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[47]
Michel Foucault, « Entrevue. Le jeu de Michel Foucault », entretien avec Colas, D. Grosrichard, A. Le Gaufey, G. Livi, J. Miller, G. Miller, J. Miller, J.-A. Millot, C. Wajeman, Ornicar, 10, 1977, p. 62-93.
-
[48]
Site web de la CFTC, voir note 14 du présent article.
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[49]
« Tous les types de négociation, de consultation ou simplement d’échange d’informations entre les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, sur les questions présentant un intérêt commun pour eux en matière de politique économique et sociale » : <https://www.ilo.org/ifpdial/areas-of-work/social-dialogue/lang--fr/index.htm>.
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[50]
Bernard Gazier et Frédéric Bruggeman, « Dialogue social et dialogue social territorial au début du xxie siècle. Un essai de théorisation », Négociations, 26 (2), 2016, p. 57.
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[51]
Cette tripartition des publics, empruntée à Dharam Ghai, conduit à distinguer des formats différents de dialogue social. On peut ainsi parler de « dialogue professionnel » pour désigner l’interaction langagière entre salariés et managers ; de « dialogue de proximité », pour qualifier celle, quotidienne, entre chefs d’équipe et opérateurs ; de « dialogue social national », l’interaction entre pouvoirs publics et responsables patronaux et syndicaux, etc. Dharam Ghai, « Travail décent : concept et indicateurs », Revue internationale du Travail, 142 (2), 2003, p. 121-157.
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[52]
Pour le récit de la négociation ayant abouti à cet accord fait par l’un de ses négociateurs, voir Yvan Roth, « L’évolution des conditions du dialogue social à la RATP. 1988-1998 », in Christian Thuderoz et Annie Giraud-Héraud (coord.), La négociation sociale, Paris : CNRS éditions, 2000, p. 145-154.
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[53]
Jean-Eudes Beuret, La conduite de la concertation, Paris : L’Harmattan, 2006, p. 109 (nous soulignons).
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[54]
Il serait intéressant, dans une approche sensible aux objets appuyant ou perturbant l’action collective de concertation (voir, pour une problématisation, Bernard Conein, Nicolas Dodier et Laurent Thévenot, Les objets dans l’action, Paris : Éditions de l’EHESS, 1993), de porter le regard sur les outils numériques au service de cette concertation. On est en effet passé d’une participation collective et synchrone (« l’assemblée générale », dans les locaux de travail à une participation individuelle et asynchrone, via des plateformes participatives. Avec la visioconférence, cette délibération numérique en ces temps de crise sanitaire a rebattu les cartes… Pour une cartographie des débats contemporains et des outils proposés, voir, entre autres exemples, les sites web de l’Institut de la concertation et de la participation citoyenne (<https://i-cpc.org/concertation-et-numerique/>) ; de Décider ensemble (<https://www.deciderensemble.com/page/724915-barometre-de-la-democratie-locale-numerique>) ; ou de Consulvox (<https://www.consultvox.co/>).
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[55]
Voir Isabelle Ferreras, Firms as Political Entities. Saving Democracy Through Economic Bicameralism, Cambridge : Cambridge University Press, 2017.
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[56]
Rappelons ici, entre cent exemples, les livres et rapports de François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, 1963 ; de Pierre Sudreau, Rapport du Comité d’étude pour la réforme de l’entreprise, 1975 ; et d’Antoine Riboud, Modernisation, mode d’emploi, 1987.
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[57]
Par exemple : Assemblée des Communautés de France (ADCF) et Palabreo, Concerter à l’échelle intercommunale. Guide pratique, Paris, 2019 ; Ville de Paris et Démocratie ouverte, La boîte à outils des conseils de quartier. Guide pratique, Paris, 2019 ; Lisode, Guide de concertation territoriale et de facilitation, Montpellier, 2017.
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[58]
Renaud Sainsaulieu, Sociologie de l’entreprise. Organisation, culture et développement, Paris : Presses de Sciences Po et Dalloz, 1997.
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[59]
Ibid., p. 294.
1L’expression dialogue social semble être une particularité française : elle est peu usitée en Europe, ignorée en Amérique du Nord. Elle est présente dans les discours des responsables politiques, mais les syndicalistes ne cessent de déplorer l’absence de dialogue social dans leurs entreprises. Peu d’universitaires font l’effort de la conceptualiser. Son acception a été élargie par le législateur (« dialogue social et économique » [1]) mais il n’a pas profité de l’occasion pour préciser son contenu. Le décret instituant le Haut Conseil du dialogue social s’abstient également de la définir (et il n’a pour seule mission que de donner un avis au ministre du Travail sur la représentativité des organisations syndicales et d’employeurs [2]). Le Code du travail la mentionne à deux endroits : dans le titre du chapitre préliminaire de la partie législative, où figurent les articles L1 à L3 (mais où ne sont présentes que les expressions négociation collective et relations collectives de travail) ; et dans l’intitulé du chapitre premier du Titre premier du Livre II (« La négociation collective », articles L2211-1 à L2283-2), mais qui ne comprend aucun article [3]. La création en 2017, par voie d’ordonnances, d’une nouvelle instance de représentation du personnel, fusionnant les anciennes et nommée « comité social et économique », visait à « simplifier » et « renforcer » ce « dialogue social » [4]. Des formations communes ont été instituées par l’article 33 de la loi n° 1088 du 8 août 2016, relative à « la modernisation du dialogue social ». Visant à « améliorer les pratiques du dialogue social dans les entreprises », leur cahier des charges indique cependant qu’il s’agit d’y aborder « les questions économiques et sociales, la dynamique de la négociation et son environnement juridique » [5]…
2Bref, comme le notait l’avis du Conseil économique social et environnemental (CESE) de novembre 2006 [6] à propos de cette expression désormais au cœur de la rhétorique sociale : « Dans la mesure où elle ne désigne, a priori, ni une forme identifiée, ni un niveau précis (information, consultation, concertation, négociation), chacun peut y mettre le contenu qu’il souhaite, avec les questions de méthode et tous les risques de malentendus que cela induit quant au degré d’implication des interlocuteurs dans la décision. »
3Ne faudrait-il pas alors se débarrasser de cette notion, sorte d’Arlésienne du débat national ?
4Cet article plaide pour un usage circonstancié de l’expression dialogue social et pour une mobilisation réfléchie de ses composantes, selon les objectifs poursuivis et en fonction de la diversité des situations socio-productives. Après avoir montré (et regretté) l’imprécision de cette notion et les risques de son usage inconsidéré (I), l’article propose de la densifier, pour hausser son utilité et son efficacité. Suggestion est faite de raisonner en itinéraires de concertation (II), ces derniers se déclinant de diverses façons, selon qu’il s’agit d’enrichir une décision unilatérale ou de prendre à plusieurs une décision efficiente. L’expérimentation dans l’entreprise de procédures testées dans d’autres champs sociaux, tels les grands projets urbains ou d’aménagement du territoire est proposée ; l’objectif est de « performer » les mécanismes d’association des salariés à la prise de décisions affectant leur emploi et leur qualité de vie au travail. D’où l’urgente nécessité de raisonner en ingénierie du dialogue social et de fournir aux partenaires sociaux une démarche pratique et méthodologique.
I. Le dialogue social : un problème, avant d’être une solution ?
5Le « dialogue social » est-il un concept utile ? Il en a les caractéristiques : cette abstraction prend appui sur un mot d’usage courant et mélioratif (« dialogue ») ; il spécifie un état relationnel, ou désigne un état recherché (par exemple : « faire du dialogue social un levier de performance » [7]) ; il permet de nommer, sous un énoncé de sens commun, un ensemble diversifié et complexe de pratiques avec autrui dans l’entreprise (discuter, consulter, négocier, etc.). L’expression semble donc simple, utile et efficace. Est-ce vraiment le cas ? On peut en douter. Car l’usage intensif de l’expression finit par poser question : ce qu’elle désigne est flou, pluriel, et discordant. Comment « renforcer », « consolider » ou « moderniser » la pratique d’une activité non définie et protéiforme ?
I.1. Quelles finalités ?
6À quoi peut servir ce « dialogue social » ? Trop de finalités différentes lui sont accordées. Il serait, ou devrait être, tout à la fois : « une condition de la performance globale et durable de l’entreprise » (Institut de l’entreprise, 2013 [8]) ; « un facteur de croissance, de compétitivité et de progrès social pour l’entreprise » (Medef, 2014 [9]) ; un facteur favorable à « la croissance du volume de l’activité de l’entreprise » (DARES, 2020 [10]) ; « la garantie d’une qualité de vie au travail » (Manifeste pour le travail, CFDT, 2017 [11]) ; l’indicateur d’un climat social apaisé et un outil permettant « la compréhension mutuelle, la collaboration et la cohésion sociale » [12] ; un outil pouvant favoriser « la construction d’un sentiment d’appartenance et l’adaptation du projet collectif aux défis futurs » (Entreprise et progrès, 2018 [13]) ; « un mode de régulation sociale, qui vise à limiter la possibilité d’un pouvoir unique et absolu de décision (comme l’État ou l’employeur) » (CFTC, 2019 [14]), voire « un instrument démocratique capital pour la société » (Entreprise et progrès, 2018).
7Certains plaidoyers font coexister, ou articulent ces finalités : « dialogue social, levier de l’amélioration des conditions de travail et de l’efficacité globale » (Anact, 2018 [15]) ; « la qualité et l’efficacité du dialogue social sont des facteurs déterminants de la compétitivité des entreprises et de la sécurisation des salariés » (Document d’orientation du Gouvernement, 2014 [16]) ; « le dialogue social est le meilleur outil pour promouvoir de meilleures conditions de vie et de travail ainsi qu’une plus grande justice sociale. » (OIT, 2016 [17]). Le « dialogue social » semble ainsi voué à résoudre de multiples défis contemporains. On peine à comprendre pourquoi cet outil, investi de vertus si puissantes, doit sans cesse être évoqué [18] et sa non-pratique déplorée [19].
8Cet écart entre le dire et le faire laisse entrevoir l’état réel de notre système de relations sociales. Car le fossé est surprenant entre l’abondance rhétorique autour du « dialogue social » et sa faible mise en œuvre dans les entreprises, comme l’atteste le nombre réduit d’accords collectifs signés dans les entreprises françaises – seulement 40 000 signés en 2019 en France (hors les 8 000 accords de création de comités sociaux et économiques – CSE), sur un total de près de 180 000 entreprises concernées [20] – et les multiples plaidoyers des responsables d’organisations syndicales en faveur d’un dialogue social un peu malmené [21].
I.2. Quels acteurs ?
9La définition par l’OIT du dialogue social mentionne trois acteurs de ce « dialogue social » : « les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs ». Car l’OIT raisonne en termes de tripartite social dialogue, et cela dès les années 1970 (elle utilisait cependant à l’époque le terme de « consultation » [22]).
10L’expression « dialogue social » apparaît en 1984 dans un contexte précis : la présidence par la France, pour six mois, du Conseil européen, et la volonté de François Mitterand et son gouvernement de relancer le processus de construction européenne, endigué par l’offensive de Margaret Thatcher. Dans ce travail de refondation, l’emploi d’expressions comme « dialogue social » (« rechercher, avec les partenaires sociaux, les moyens de renforcer le dialogue social au niveau européen » [23], en associant plus étroitement le patronat européen, via l’Union des industries des pays de la Communauté européenne – UNICE [24], et la Confédération des syndicats européens – CES – aux travaux et décisions de la Commission européenne) et « dialogue civil » (pour associer, dans une même visée, divers groupements européens de défense et de promotion des droits humains, de l’égalité homme-femme, des consommateurs, de la participation citoyenne à la vie politique, etc.) illustre une démarche française volontariste, certes, mais qu’il faut rendre acceptable aux États opposés à toute avancée fédéraliste, et au patronat européen, rétif à toute législation contraignante.
11Une étude récente de l’OIT [25] explicite, dans ses pages introductives, l’architecture conceptuelle de cette organisation : celle-ci distingue « les relations industrielles en général, et la négociation collective en particulier », sépare « les partenaires sociaux » et « les gouvernements », et s’intéresse à l’évolution des rapports entre ces trois entités. D’où sa notion de « dialogue social tripartite », qu’elle observe à la fois au niveau national (national level social dialogue processes), et au sein de l’entité social partners (les pratiques effectives de collective bargaining). Cela explique la finalité, pour l’OIT, de ce dialogue social (« un outil-clé de gouvernance pour atteindre les objectifs de compétitivité, de progrès économique, de répartition équitable des revenus et de stabilité sociale ») et son intérêt à inciter « les gouvernements à associer les partenaires sociaux au processus de formulation et de mise en œuvre des politiques publiques, y compris aux réformes du marché du travail et à celle des retraites » [26].
12Utiliser la définition de l’OIT pour rendre compte des pratiques relationnelles dans l’entreprise est presque un contre-sens puisque social dialogue, dans l’esprit de l’OIT, ne renvoie qu’à un dialogue tripartite, et à des fins essentiellement macro-économiques.
13À l’autre bout du continuum, un autre acteur-cible de ce dialogue social est évoqué dans la littérature : les salariés. Le Medef, lors des négociations de l’automne 2014 sur « la qualité et l’efficacité du dialogue social », a proposé aux organisations syndicales un projet d’accord interprofessionnel (qu’elles rejetteront aussitôt). Parmi les propositions : la fusion des instances représentatives du personnel (IRP) et la création d’un « conseil d’entreprise », habilité à négocier des accords collectifs [27]. L’objectif, y lit-on, est d’« accroître la capacité des salariés, notamment via les IRP, à s’approprier les problématiques économiques et sociales » et de « permettre à l’employeur et aux salariés d’organiser par accord les structures, les thèmes et les modalités du dialogue social [28] ».
14Cet élargissement continu de la cible et des acteurs du « dialogue social » n’est pas illogique, et juste est l’assertion selon laquelle « les managers de proximité, les salariés, les partenaires sociaux comme les membres des comités de direction (CODIR) ont un rôle à jouer pour favoriser le succès du dialogue social » (Cercle Humania, Wavestone, 2018 [29]). Il a cependant pour effet de diluer ce « dialogue », au singulier, dans une multiplicité de « dialogues », au pluriel, en direction de diverses catégories du personnel, sans que l’on sache comment cela s’articule, autour de quelles priorités et par quelles procédures…
I.3. Dialoguer ou négocier ?
15La brochure (en ligne) du ministère du Travail, Dialogue social. Sur quoi et avec qui négocier dans votre entreprise [30], destinée aux employeurs, débute par les deux paragraphes suivants, sans transition entre eux :
Dialoguer, pour quoi faire ? Le dialogue social est un élément de la performance économique de l’entreprise. Il contribue à la qualité de vie au travail et à l’implication de chacun.
Sur quoi négocier ? La loi fixe plusieurs thèmes de négociations obligatoires dans les entreprises où un délégué syndical est présent.
17Pourquoi une brochure ministérielle, centrée sur la négociation collective, a-t-elle pour titre « Dialogue social » ? Trois réponses sont possibles : (1) l’expression est devenue si courante que le ministère croit utile de mobiliser cette figure pour discourir sur une activité qu’il sait peu en vogue auprès des employeurs ; (2) le rédacteur de cette brochure pense que les deux termes sont interchangeables ; (3) l’usage de cette expression reflète une volonté (inconsciente ?) de dissoudre l’activité de négociation collective, et de ne plus la saisir pour ce qu’elle est : une confrontation argumentée et une tentative de règlement d’un conflit décisionnel du fait d’intérêts divergents entre salariés et employeurs.
18L’hypothèse 1, pour stratégique qu’elle soit, porte en elle le risque d’une erreur de communication : à présenter la négociation collective dans l’entreprise comme un « dialogue », le ministère du Travail la rabat sur une seule de ses dimensions – discuter, échanger ; or, si toute négociation suppose un dialogue, tout dialogue n’est pas une négociation. En occultant ce qui fait l’utilité et l’originalité de celle-ci – co-décider, à partir de points de vue différents, par un travail de concession, de compensation et de requalification –, on crée de la frustration et de l’incompréhension…
19L’hypothèse 2 est plausible, en ces temps incertains, et quand si peu d’écoles de commerce et d’ingénieurs proposent des cours (fût-ce en option !) sur les relations de travail et la négociation collective. L’inculture savante à ce propos est proportionnelle à la faible propension française [31] à négocier dans l’entreprise, malgré les efforts conséquents du législateur [32].
20L’hypothèse 3 est politique ; elle traduit le travail idéologique entrepris par divers think tanks depuis plusieurs années pour rendre légitime une conception œcuménique des rapports de travail et minorer, en parlant de simple « dialogue », la confrontation vive d’intérêts que traduit l’activité de négociation collective [33].
21Il n’est donc pas anodin de constater, si l’on mesure, sur longue période (1970-2020) et dans les ouvrages en langue française publiés durant cette séquence (via Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution de la fréquence d’un ou de plusieurs mots sur une période précise) [34], la présence respective des termes « dialogue social » et « négociation collective », une inversion nette des courbes. La notion de « négociation collective » a retrouvé son étiage du début des années 1970, à une époque où la conflictualité sociale était à son apogée (3 millions et demi de journées de grève en 1975, secteur du transport compris !) et où la « négociation » s’entendait surtout comme un mode de règlement des conflits du travail… L’expression « dialogue social », quasi absente des ouvrages numérisés par Google Books et publiés jusqu’à la fin des années 1990 devient dominante vers 2006, et le demeure encore.
Présence des termes « négociation collective » et « dialogue social » dans les ouvrages SHS numérisés par Google entre 1970 et 2015
Présence des termes « négociation collective » et « dialogue social » dans les ouvrages SHS numérisés par Google entre 1970 et 2015
I.4. Quelles instances, quelles procédures ?
22Quels sont les espaces où se pratique ce dialogue social, et selon quelles modalités ? Dans les verbatim des analystes, des décideurs et des praticiens, la confusion est réelle : soit ces espaces ne sont pas identifiés, et l’on ignore où et comment ce « dialogue » se pratique (et quel est son rapport avec les institutions légales de représentation des salariés), soit il coïncide étroitement avec ces institutions de représentation – et parler de « dialogue social », c’est simplement désigner le CSE ou parler de négociation annuelle obligatoire (NAO). Au flou notionnel s’ajoute donc une erreur de désignation. Car substituer « dialogue social » à « négociation collective », d’une part, et assimiler une procédure, ou une activité sociale (« dialoguer »), à une instance collective (« le CSE »), d’autre part, c’est ajouter de la confusion là où il conviendrait d’expliciter et d’éclairer avec pédagogie les débats.
23Cela n’a été possible que parce ces institutions légales ont été longtemps dysfonctionnelles, car trop nombreuses et mal articulées. Comité d’entreprise, délégués syndicaux, comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), délégués du personnel, représentant syndical au comité d’entreprise (CE) : autant de statuts spécifiques et de fonctions brouillonnes. Les uns « réclamaient » et « transmettaient des plaintes » [35], les autres « revendiquaient » [36] ; certains avaient le droit de négocier, d’autres ne l’avaient pas [37], et l’ont désormais sous certaines conditions [38] ; certains étaient élus par les salariés, d’autres désignés par l’organisation syndicale ; d’autres encore pouvaient être consultés et émettre des « avis » [39]. L’équivalence profane entre CE/CSE et « dialogue social » est ainsi, avouons-le, une manière de rendre lisible ce qui ne l’était guère…
24Les responsables politiques ont agi de même façon. Le gouvernement de Manuel Valls, en juillet 2014, publie un Document d’orientation proposant aux partenaires sociaux d’engager des négociations en vue de la signature d’un accord interprofessionnel concernant « la qualité et l’efficacité du dialogue social dans les entreprises et l’amélioration de la représentation des salariés ». Parmi les trois points « appelant des réponses dans le cadre de la négociation », le document du Gouvernement mentionne ceux-ci [40] : « Comment améliorer la représentation des salariés, sous des formes adaptées à la diversité des entreprises ? » et « Comment faire évoluer le cadre du dialogue social dans l’entreprise, en particulier s’agissant des institutions représentatives du personnel et des obligations de consultation et de négociation, en privilégiant une approche plus stratégique, moins formelle et donc simplifiée ? »
25La négociation échouera, et le Gouvernement reprendra la main en élaborant l’année suivante un projet de loi qui mit des centaines de milliers de salariés dans la rue et qui fut adopté par l’Assemblée nationale en août 2016 (la loi « Travail »). Il est donc devenu courant, en ce mitan de la décennie 2010, de désigner sous l’expression « qualité et efficacité du dialogue social »… une réforme des IRP, et de rapprocher les notions, pourtant différentes, de « représentation des salariés » et de « dialogue social ». Pour dialoguer ou négocier, il faut être deux, dit-on, et la pratique, peu généralisée dans les entreprises, du « dialogue social » ne semble pas due aux « instances » mais aux perceptions de l’utilité de ce dernier.
26Pour pertinente qu’était l’intention du Gouvernement, elle ne résout pas le problème de fond : la non-propension des employeurs à contracter avec les représentants du personnel, du fait de leurs craintes, et la réticence syndicale à s’engager dans un compromis nécessitant de prioriser des objectifs et renoncer à certaines prétentions. Deux ans après les ordonnances de 2017 créant, à marche forcée, les CSE, le constat du Comité d’évaluation de ces ordonnances [41] confirme une vieille assertion : le refus de contracter n’est pas soluble dans des lois et des décrets.
I.5. L’extension infinie du domaine d’étude…
27Dernier problème : l’expression « dialogue social » semble décrire un champ notionnel, plus qu’elle ne désigne une activité procédurale particulière – (s’)informer, consulter, se concerter, négocier, etc. Nulle surprise à la voir alors assimilée aux « relations formelles entre l’employeur et les représentants du personnel » (Aract Normandie, 2020 [42]) ; et dans nombre d’articles ou ouvrages, mise en relation directe avec différents sujets de débat ou de controverse : « co-détermination », « démocratie sociale », « expression collective », « gouvernance des entreprises », « loi et convention », « paritarisme », « participation », « syndicalisme », etc.
28Cette expression de dialogue social joue ainsi un double rôle, métonymique et connectique. L’expression est utilisée pour relier divers phénomènes. On sent confusément un lien, une corrélation mais, dès lors que l’on examine la nature exacte de ce lien, ce dernier semble se distendre. La plupart des articles ou ouvrages interrogeant l’état actuel du « dialogue social » en France consacrent ainsi de longs développements à « la représentativité syndicale » ou à « la division syndicale » [43] – objets d’étude intéressants mais qui ne sont que des facteurs faiblement incidents sur la pratique du dialogue social [44].
29L’introduction de l’ouvrage Dialogue social et performance économique, de Marc Ferraci et Florian Guyot [45] est un bon exemple de cette extension du domaine d’étude : « Ainsi la présence syndicale ou le taux d’adhésion », écrivent-ils, « constituent des indicateurs objectifs et mesurables de l’intensité du dialogue social. Ces données sont couramment utilisées par les chercheurs, et se doublent, dans des cas plus rares, d’informations sur la fréquence des accords collectifs, ou sur le taux de couverture de ces accords. [...] Mais au-delà de l’intensité et de la fréquence de la négociation collective, il est nécessaire de tenir compte de la qualité des relations sociales, qui concourent à un dialogue social plus informel. Ici, les indicateurs sont souvent difficiles à établir, et proviennent généralement de données d’enquêtes subjectives. » S’il faut prendre en compte « la qualité des relations sociales » pour mesurer « la qualité du dialogue social », alors explanandum et explanans se confondent, la partie est égale au tout, et réciproquement.
30Un premier travail, conceptuel, est donc nécessaire : clarifier ce qu’il faut entendre par « dialogue social », et distinguer, sous cet intitulé général, des activités et des procédures singulières. Un second travail, tout aussi important, consiste à articuler et combiner astucieusement ces activités et ces procédures – y compris en innovant… C’est ce que nous allons examiner.
II. Des itinéraires de dialogue social
31Se débarrasser de la notion de « dialogue social », pour tentante qu’elle soit, n’est pas une option. Les acteurs sociaux et politiques continueront de l’employer – car son imprécision leur est stratégique. Plus judicieux est de densifier cette notion, par une double opération : de distinction (pour identifier toutes ses composantes) et d’articulation (pour combiner ces composantes).
II.1. Des dispositifs de confrontation d’intérêts et de points de vue
32Partons du mot latin dialogus (ou dialogos, en grec), qui signifie « conversation », ou « discussion » – ce qui n’est pas la même chose : si converser, c’est échanger de simples propos, discuter est plus rugueux : il s’agit d’examiner un sujet de façon contradictoire. Une « discussion » mobilise en effet un esprit critique ; elle peut être « une altercation entre personnes ne parvenant pas à se mettre d’accord » [46]. Un dialogue, étymologiquement, n’a pas la saveur angélique qui lui est prêtée ; et dire qu’il est social connote un grand nombre de locuteurs, en désaccord.
33De quoi « dialogue social » est-il alors le résumé ? De différents « dispositifs », de portée différente, et que l’on peut graduer, sur l’axe de la prise de décision, du moins participatif (une discussion) au plus délibératif et collectif (une co-décision, voire une co-détermination). « Dispositif » désigne ici, de façon classique après Michel Foucault [47], des ensembles hétérogènes comportant des « discours », des « institutions », des « décisions réglementaires », des « mesures administratives », des « énoncés scientifiques », etc. Dialogue social désigne ainsi un agencement de différents dispositifs au sein desquels, pour reprendre la définition de la CFTC, « se confrontent les intérêts des salariés, des employeurs et du gouvernement » [48].
34Bernard Gazier et Frédéric Bruggeman, partant de la définition de l’OIT [49]) proposent de saisir sous le vocable de « dialogue social » l’agencement de quatre types de dispositifs [50] : « les dispositifs et pratiques assurant l’information et la capacité d’anticipation des travailleurs » ; « ceux qui assurent leur capacité de négociation normative » ; « les dispositifs permettant leur participation aux prises de décisions les concernant, via leur participation à la gestion de diverses organismes ou institutions » ; enfin « la présence plus ou moins importante de représentants au sein des instances ou organes de direction des firmes (ce que l’on nomme la codétermination) ».
35Ajoutons à cette liste trois autres dispositifs : ceux permettant de discuter du travail effectif, comme cela a été formalisé dans l’accord national interprofessionnel de 2013 sous l’intitulé « d’espaces de discussion » ; ceux visant à consulter les élus au CSE, ou les salariés eux-mêmes, le plus souvent dans le cadre des obligations légales (avis formel du CSE, recours au référendum) ; et ceux visant à ce que certaines décisions, pour divers motifs, soient concertées.
36Désignons par l’expression « dialogue social » le déploiement, ponctuel ou récurrent, de dispositifs de confrontation d’intérêts et de points de vue entre employeurs et salariés, entre dirigeants d’entreprise et représentants des salariés, et entre partenaires sociaux et autorités publiques [51]. Ce qui donne la liste suivante : discussion, échange d’information, consultation, concertation, négociation collective, paritarisme et codétermination.
37Soulignons d’abord la spécificité de chacun de ces dispositifs. Une discussion est un échange de propos argumentés ; elle peut être vive, mais elle ne se conclut pas sur une décision, ou un compromis. L’échange d’informations permet de se communiquer mutuellement des faits et des analyses, en vue d’une prise de décision. La consultation est une collecte d’avis motivés ; mais le décideur qui mobilise ce dispositif n’entend pas se départir de son rôle de seul décisionnaire. La concertation est de même nature mais ce décideur est (moralement et pratiquement) obligé de tenir compte de cet avis. La négociation est la prise en commun d’une décision, après une confrontation argumentée et diverses tentatives des parties pour influencer cette décision commune. Le paritarisme désigne la gestion en commun d’un organisme ; les décisions y sont prises selon la règle de la majorité. Enfin, la codétermination suppose l’obligation d’une décision commune sur des thèmes précis, préalablement définis.
38Le tableau suivant présente ces différents dispositifs ; ils sont illustrés par des définitions institutionnelles, académiques ou produites par les praticiens :
Les dispositifs de dialogue social
| Dispositifs de dialogue social | Exemples de définitions |
| Discussion |
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| Échange d’informations |
|
| Consultation |
|
| Concertation |
|
| Négociation collective |
|
| Gestion paritaire |
|
| Codétermination |
|
Les dispositifs de dialogue social
39Remarquons, à la lecture de ce tableau, combien les mots semblent interchangeables. Ainsi l’accord collectif de la RATP de 2001 définit-il la concertation comme une démarche de… consultation ; la notice du CNRTL rapproche « consulter » de « délibérer » ; la co-détermination peut se restreindre à une action « d’influence » ; et un site web dédié estime que la « consultation » regroupe des démarches allant de « l’information » à « la co-construction ». Le travail de densification de la notion de « dialogue social » passe ainsi par un travail de clarification langagière. Rares sont les accords collectifs d’entreprise qui s’attèlent à cette tâche ; l’accord de la RATP de 2001 a le mérite de proposer des définitions contractuelles ; c’est là une orientation à promouvoir lors des négociations d’accords de méthode [52].
II.2. Itinéraires de dialogue social : mobiliser et articuler
40Deux autres problèmes sont à régler : la mobilisation (différenciée) de ces dispositifs en fonction des enjeux et des situations socio-productives ; et leur articulation, pour hausser le niveau d’efficience de chacun. Ce qui suppose de clarifier le passage d’un dispositif à un autre, et d’imaginer entre eux des combinaisons dynamiques. Ces points sont traités ici comme des problèmes car certains de ces dispositifs sont peu utilisés (ou de façon trop formelle pour qu’ils soient utiles), et sont généralement juxtaposés, voire opposés (« se concerter » entre partenaires sociaux et gouvernement, plutôt que « négocier »…).
41« Renforcer » ou « consolider » le dialogue social dans l’entreprise (ou la branche) suppose donc que les partenaires sociaux : (1) parcourent la totalité du spectre des sept dispositifs identifiés et qu’ils sélectionnent, en fonction des projets et des nécessités, ceux qui pourraient nourrir, peu ou prou, le processus de décision, qu’il soit collectif ou unilatéral ; (2) les déclinent dans la diversité de leurs formats ; (3) transfèrent dans l’entreprise quelques procédures participatives expérimentées dans les projets urbains ou d’aménagement du territoire. Détaillons ces trois points.
Parcourir tout le spectre
42Prenons l’exemple de la procédure dite APLD, activité partielle de longue durée. Mise en place en juillet 2020 pour aider les entreprises à faire face à l’impact de la crise sanitaire liée à la COVID-19 et préserver les emplois et les compétences, cette mesure permet aux salariés mis en chômage partiel d’être rémunérés à hauteur de 70 % de leur rémunération brute. Le remboursement par l’État aux entreprises de ce coût est conditionné par la signature d’un accord collectif avec les délégués syndicaux, les élus du CSE ou des salariés mandatés, selon la situation.
43Imaginons une PME de 60 personnes, avec CSE et délégué syndical. Comment déployer efficacement les dispositifs de dialogue social pour produire cet accord collectif et, au-delà de son dépôt auprès d’une Direccte, profiter de cette négociation pour « performer » l’organisation du travail de l’entreprise ? Réponse : en élaborant un « itinéraire de dialogue social ». Définissons-le comme un parcours, anticipé, dont l’objectif est de nourrir, au fil des étapes, l’instruction puis la prise de décisions socio-productives et/ou organisationnelles, en mobilisant l’un ou l’autre des sept dispositifs mentionnés.
44L’expression est, pour partie, empruntée à Jean-Eudes Beuret, mais nous en modifions l’acception. J. E. Beuret nomme itinéraire de concertation « le cheminement effectivement suivi par la concertation en termes de contenu comme de forme » [53]. Notre usage est différent : nous nommons itinéraire de dialogue social un cheminement programmé et, pour partie, négocié. Comment procéder ?
45On peut ainsi imaginer, en T0, une rencontre entre les élus du CSE, le délégué syndical et le comité de direction, dans le cadre des prérogatives de cette instance, pour définir les grandes lignes d’un processus conduisant au dépôt d’une demande d’allocation APLD. Les parties présentes peuvent prévoir, en T1 une série de discussions entre les managers de terrain et les salariés, regroupés par métier ou par service, pour faire le tour des problèmes à régler et collecter quelques premiers avis. À l’issue de ce premier round, en T2, est actée une prochaine réunion du CSE, où les élus sont consultés, la réunion se tenant en présence du médecin du travail et d’un chargé de mission de l’ANACT, sollicité pour animer la démarche. Le CSE peut demander d’être associé à l’élaboration du dossier de demande d’APLD. Deux groupes de travail sont créés, de six personnes chacun, choisies pour leur connaissance de l’organisation et chargées de proposer à la direction et au CSE des actions concrètes de réorganisation. En parallèle, avec une réponse demandée en T3, la direction lance une consultation numérique auprès du personnel pour l’informer et collecter diverses suggestions. Un processus de négociation entre le délégué syndical, deux élus et la direction s’engage en T4, nourri des travaux issus des consultations et des rencontres de concertation. Décision est prise, à son issue, de considérer comme relevant d’un paritarisme direction / représentation syndicale la gestion, sur les 24 mois de la procédure d’APLD, des subventions gouvernementales. Cette gestion s’inscrit dans un dispositif plus large de codétermination sur quelques sujets-clés, auquel réfléchit un groupe de travail conjoint, assisté d’un universitaire et d’un consultant.
46Quel est l’intérêt de ces itinéraires… ? Au moins ceux-ci :
- Élaborés en amont du processus, ils jouent le rôle d’un accord de méthode. Calendrier, formes et format des rencontres, modalités de participation des salariés, rôle des experts, accompagnement par des consultants, etc. Tout cela est pensé et planifié ; ce qui permet d’anticiper les obstacles, et combiner des moyens appropriés. Ils peuvent être établis par l’employeur, après concertation, ou faire l’objet d’un accord collectif dédié. Ou être actés à l’issue d’une réunion du CSE ou d’une assemblée générale du personnel, et figurer dans un relevé de décisions.
- Ces itinéraires balisent un chemin, mais le tracé de ce dernier peut être en permanence redéfini, en fonction des évènements, et au fur et à mesure que la démarche se déploie ;
- L’expression nomme un parcours, un processus, orienté vers un résultat, mais elle permet, comme dans tout itinéraire (routier, par exemple), d’inclure : des évènements (un mouvement social de protestation, ou la production d’un nouveau produit, etc.), ces évènements, aléatoires ou non, venant renforcer la nécessité d’un chemin balisé ; des bifurcations (quand des éléments contextuels imprévus viennent imprimer leur marque) ; des objets et/ou des artefacts (venant appuyer ou perturber l’action des participants [54]) ; et des personnes ;
- Enfin, ces itinéraires… permettent de mobiliser des procédures d’aide à la décision souvent ignorées ou méconnues dans l’entreprise. La démarche, programmée sur plusieurs semaines, intègre des dispositifs envisagés comme complémentaires, et non pas alternatifs ; il n’y a pas de « ou/ou » (« ou je consulte, ou je négocie »), seulement du conjonctif (informer et consulter, se concerter et négocier, etc.), selon un dosage défini ex ante mais toujours révisable.
Décliner tout le potentiel d’un dispositif
48L’idée, quel que soit le dispositif, est qu’il soit déployé dans tous ses formats, sans se limiter au plus courant. Prenons l’exemple de la consultation. Chaque syndicaliste et chaque DRH, en lisant ou entendant ce mot, pense aussitôt aux formes légales et codifiées de cette activité. Mais consulter, ce n’est pas seulement demander l’avis officiel d’un CSE, parce que la loi l’exige ; c’est aussi, et peut-être surtout, tester la validité d’une décision possible, en recherchant un avis opposé ou son enrichissement.
49Ce qui importe est le format de cette délibération collective : l’organisation, par voie numérique, d’un sondage auprès du personnel ; ou la réunion en présentiel des chefs de service aux fins de solliciter leur avis ; ou la discussion autour de deux ou trois scénarios de réorganisation du travail ces chefs et des salariés volontaires ; voire l’organisation de votes préférentiels sur ces scénarios, etc.
50L’essentiel est de dynamiser le dispositif retenu, en multipliant ses déclinaisons, du fait qu’il rassemble des éléments hétérogènes. Négocier, c’est suivre une procédure, respecter une règle du jeu, s’inscrire dans une situation de rivalité, agir au nom d’un collectif de personnes, être assis en salle de réunion, formuler un cahier de revendications, etc. ; mais il y a mille manières de suivre, respecter, s’inscrire, agir, formuler, etc. L’idée est d’être imaginatif.
Expérimenter des formats de dispositif issus d’autres domaines de la vie sociale
51L’entreprise contemporaine ne ressemble guère à l’entreprise de la fin du xixe siècle ; mais, à maints égards, elle semble prisonnière de réflexes surannés. Déduire de la propriété (des moyens de production) l’autorité sur les hommes et les femmes qui y travaillent peut sembler un vestige du passé. Et les propositions, aujourd’hui minoritaires, consistant à faire entrer l’entreprise en société et en modernité – en lui demandant d’assumer sa responsabilité sociétale et d’organiser sa gouvernance en associant diverses parties prenantes, voire en s’inspirant du modèle bicaméral, en vigueur dans les régimes démocratiques [55] – ne le seront guère dans quelques décennies, comme l’ont été d’autres propositions, aujourd’hui jugées légitimes mais à propos desquelles nous avons oublié les réticences et les débats passionnés qu’elles ont jadis suscités [56].
52Le moment semble venu d’expérimenter dans l’entreprise des méthodes, procédés et dispositifs désormais courants dans l’espace public ; ils permettent l’expression citoyenne à propos de projets d’aménagement à fort impact socioéconomique et environnemental, tels l’implantation d’un parc marin d’éoliennes, la création de lignes à grande vitesse, ou l’interconnexion électrique entre la France et la Grande-Bretagne.
53L’ingénierie de la concertation, après plusieurs décennies d’expérimentation et de modélisation, est aujourd’hui efficiente ; plusieurs guides méthodologiques [57] recensent de (nombreux) dispositifs opérationnels et fournissent conseils et check-lists aux facilitateurs de ces processus. Parmi ces outils délibératifs : affiche connectée, appel à idées, arbre à problèmes, atelier collaboratif, atelier citoyen en ligne, atelier participatif, brainstorming, budget participatif, carte participative, cartographie d’acteurs, cartographie des enjeux, conférence citoyenne, convention citoyenne, conseil citoyen, débat mouvant, échelle de consensus, écriture participative, forum ouvert, jeu de rôles, marche exploratoire, maison du projet, plan d’action, questionnaire en ligne, sondage délibératif, table de quartier, test de scénario, table-ronde thématique, théâtre-forum, world-café, etc. Tous ces outils doivent être reconfigurés pour être opératoires dans des milieux de travail régis par une subordination juridique et une hiérarchie technico-organisationnelle, contraintes absentes des territoires où ces outils sont déployés. Mais ce qui fait le succès de ces outils dans l’espace public – leur convivialité, leur appropriation à des situations contrastées, leur capacité à produire des propositions consensuelles, etc. – doit pouvoir assurer leur succès dans l’entreprise.
Conclusion. Raisonner en ingénierie du dialogue social
54Tout ce travail ne mérite une heure de peine que s’il s’inscrit dans une philosophie et une méthodologie appropriée.
55La philosophie – entendue ici au sens d’idée directrice – est celle visant une « régulation sociale d’entreprise » (ou un « développement social des entreprises »), pour reprendre les expressions du sociologue, trop tôt oublié, Renaud Sainsaulieu [58], permettant de « repenser la rationalité des outils de fonctionnement de l’entreprise » en fondant les relations collectives de travail sur une grande pluralité d’acteurs (et, parmi eux, les acteurs porteurs d’initiatives et dotés de compréhensions différentes), et sur « une dynamique explicite et permanente de confrontations entre processus transformateurs et reproducteurs ». L’objectif, et sa formulation par R. Sainsaulieu est plus que jamais d’actualité est de « concevoir une entreprise dont la rationalité technique et économique soit fondée sur les processus sociaux de créativité, de l’apprentissage et du mouvement » [59].
56D’où la nécessité d’une méthodologie pour implanter ces dispositifs de confrontation et d’apprentissage collectif. Des propositions ont été ici formulées, dont celle d’« itinéraire » ; il importe de les concrétiser. Ce travail pourrait être confié à l’ANACT et à son réseau d’agences régionales, tous deux habitués à l’intervention pratique en entreprise et soucieux d’équiper et accompagner les acteurs sociaux au plus près de leurs projets et de leurs efforts.
57Nommons cet ensemble ingénierie du dialogue social ; et raisonnons à ce sujet – le dialogue social – comme les professionnels du droit, des projets industriels ou des ressources humaines raisonnent à propos des leurs : en organisant, avec méthode, diverses activités, procédures et dispositifs ; en les déployant de façon appropriée, selon les situations et selon les objectifs ; enfin en planifiant ce déploiement, et pilotant, avec astuces et volontarisme, ces activités, procédures et dispositifs. Cette ingénierie, sur un plan politique et pragmatique, est la condition nécessaire pour un dialogue social français de qualité.
Mots-clés éditeurs : Dialogue social, Ingénierie du dialogue social, Itinéraire de dialogue social
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Date de mise en ligne : 14/10/2021
https://doi.org/10.3917/drs1.108.0385