Fabien Jobard et Jacques De Maillard, Sociologie de la police. Politiques, organisations, réformes. Paris, Armand Colin, coll. U - Sociologie, 2015, 304 pages
- Par Vincent Seron
Pages 667e à 677e
Citer cet article
- SERON, Vincent,
- Seron, Vincent.
- Seron, V.
https://doi.org/10.3917/rsc.1603.0667e
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- Seron, V.
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https://doi.org/10.3917/rsc.1603.0667e
Notes
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[2]
D. Monjardet, Gibier de recherche, la police et le projet de connaître Criminologie, vol. 38, n° 2, 2005, p. 13-37.
-
[3]
V. not. J.-L. Loubet del Bayle, Police et politique. Une approche sociologique, Paris, L’Harmattan, 2006.
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[4]
J.-P. Brodeur, La police : mythes et réalités, Criminologie, vol. 27, n° 1, 1984, p. 9-41.
-
[5]
D. Monjardet, La culture professionnelle des policiers, Revue française de sociologie, 1994, vol. V, p. 393-411.
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[6]
J.-P. Brodeur, Les visages de la police, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2003.
1 En dépit du fait qu’ils soient moins nombreux que leurs homologues anglophones, les spécialistes francophones de la chose policière n’ont décidemment pas à rougir de la qualité de leurs travaux et tiennent aisément la comparaison face aux anglo-saxons. Le produit que nous livrent ici Fabien Jobard et Jacques de Maillard en est à nouveau la preuve, si tant est qu’une telle preuve était encore nécessaire quand on connaît l’influence qu’ont pu notamment avoir les incontournables travaux des regrettés Dominique Monjardet et Jean-Paul Brodeur - dont cet ouvrage porte la marque - sur la compréhension de la police.
2 Le manuel présentement recensé propose une vision de la police concomitamment empruntée à la sociologie et à la science politique, mobilisant pour ce faire illustrations françaises et moult exemples issus de pratiques policières étrangères. Comme l’indiquent explicitement les auteurs (p. 16), cet ouvrage a pour objectif « d’interroger les polices de façon comparative, ou, a minima, de sortir du seul cadre national ».
3 Au travers d’une brève incursion dans les origines de ce que l’on peut appeler l’appareil policier moderne - nécessaire à une bonne compréhension de l’évolution de celui-ci -, F. Jobard et J. de Maillard nous rappellent que la police n’a pas toujours porté son nom et que la fonction de police est largement antérieure à l’organe policier. D’une somme de savoirs, elle va progressivement s’institutionnaliser, pour des raisons frappées du sceau de la pluralité. Au second temps de ce premier chapitre, les auteurs rendent ensuite compte de la diversité des principaux modèles policiers que l’on peut relever à travers le monde. Cet exercice de synthèse est de taille tant cette institution complexe qu’est la police constitue à toute une série d’égards un objet particulièrement rétif à l’analyse.
4 Ainsi que l’écrivait feu Dominique Monjardet en 1996 dans son désormais incontournable Ce que fait la police, les sources de l’action policière sont de trois ordres : les prescriptions de la hiérarchie et de la loi, les sollicitations du public et les initiatives policières. De ces trois sources, il inférait que l’appareil policier peut s’articuler en trois dimensions : institutionnelle, organisationnelle et professionnelle. Les deuxième et troisième chapitres de ce Sociologie de la police empruntent le même cheminement puisqu’il y est question des organisations et de la profession policières.
5 Si les polices peuvent être considérées comme des « entreprises », avec des règles propres, dont celle de la hiérarchie (verticalité des décisions, contrôle de leur application), elles disposent toutefois d’une (importante) marge de manœuvre. D. Monjardet démontrait ainsi en 2005 qu’il existe une autonomie de décision considérable des exécutants par rapport à leur organisation hiérarchique (et au politique), tant pour le choix des tâches que leur mode opératoire [2]. À cet égard, se référant aux travaux de J.Q. Wilson, F. Jobard et J. de Maillard rappellent que l’autonomie policière augmente à mesure que l’on descend dans la chaîne hiérarchique. En opacifiant leur travail, les acteurs rendent inopérante la surveillance de la hiérarchie. Si chers à Jean-Louis Loubet Del Bayle [3], les liens entre police et politique sont ensuite abordés sous la forme d’une interrogation - les organisations policières sont-elles sous la tutelle du politique ? - à laquelle les auteurs tentent de répondre au travers des ressources du politique et de l’un des mythes décortiqué par Jean-Paul Brodeur en 1984, à savoir celui de la polarisation entre l’instrumentalité et l’insularité des polices ; ces thèses reposant sur le présupposé d’une importante cohésion entre l’État et l’appareil policier [4]. La concurrence entre les diverses institutions de contrôle (qu’elles s’inscrivent dans une perspective tant interne qu’externe, nationale qu’internationale) devant contribuer à la garantie du caractère démocratique de la police est subséquemment évoquée avant de céder la place à une analyse des relations animant syndicats et organisations policières.
6 Qui sont les policiers, pourquoi le devient-on, quelle place pour les femmes dans la police et quelle ouverture pour les minorités ? Voici quatre questions dont les réponses apportées par les auteurs au sein du troisième chapitre, permettent de mieux saisir les différents aspects du profil du personnel policier. Une autre dimension centrale de la police, la culture professionnelle, est ensuite appréhendée. L’activité policière est en effet assurée par un corps professionnel à part entière, un groupement d’individus avec des savoirs, des règles d’action et valeurs qui leur sont propres. Une dimension professionnelle qui a émergé dès les premières recherches de type ethnographique sur la police, qui ont notamment mis en évidence le poids des logiques professionnelles face aux lois et à l’autorité - l’écart entre le travail prescrit et la réalité du travail policier résulterait d’un filtre opéré par les normes et les valeurs professionnelles des policiers - ainsi que l’existence, au sein de la police, de tâches professionnelles davantage valorisées ou estimées prioritaires par rapport à d’autres et sanctionnées positivement par les collègues et la hiérarchie. Loin de la vulgate anglo-saxonne dénoncée en son temps par Dominique Monjardet [5], les auteurs s’ancrent dans une vision plurielle de la culture professionnelle policière. C’est qu’il n’existe pas une culture policière unifiée mais des cultures professionnelles, avec des variations interindividuelles et organisationnelles.
7 Mais que fait la police ? Bien que la question soit depuis longtemps dans l’air du temps, il n’en reste pas moins opportun d’y réfléchir. Y répondre s’avère toutefois bien plus complexe qu’il n’y paraît. Ainsi que l’indiquent, en se référant à nouveau à J.-P. Brodeur, les auteurs en exergue du chapitre quatre, « c’est une erreur profonde que de s’obstiner à épingler un schéma rationalisant sur une activité qui conçoit son incertitude comme un de ses atouts décisifs ». Bien conscients de cette difficulté, Fabien Jobard et Jacques de Maillard relèvent toutefois le défi de proposer une nouvelle typologie fonctionnelle des activités policières, s’articulant sur une division quadripartite de celles-ci : la tranquillité publique, l’investigation criminelle, l’information et la gestion des foules (qui s’apparente, dans une certaine mesure, au maintien de l’ordre). Selon les auteurs, cette articulation vient rappeler « à la fois la diversité des activités policières, ce sur quoi tout le monde s’accorde, mais aussi les formes de spécialisation, d’expertise, de clôture qui lui sont associées » (p. 140).
8 La déviance dans l’activité policière, l’un des thèmes de prédilection de Fabien Jobard (l’on se souviendra de l’excellent « Bavures policières ? », paru en 2002 aux éditions La Découverte), constitue quant à elle l’objet du cinquième chapitre. Abordée sous les principaux traits de ces déviances, (abus de pouvoir, violence, discrimination), l’analyse qui en est faite permet une mise en lumière d’un phénomène où il est souvent périlleux de faire la part du vrai et du faux (par exemple, l’activité policière est-elle inégale suivant les groupes auxquels elle s’adresse, en fonction de l’origine ou de la couleur de peau de ces groupes ?) et de voir dans quelle mesure le rapport particulier de la police à la norme entre en ligne de compte quant à l’appréhension de ces déviances.
9 Dans un tout autre style, les sixième et septième chapitres sont consacrés aux stratégies policières. Incontournable modèle (mais peut-on vraiment parler de « modèle » ?) en vogue dans la plupart des organisations policières occidentales, la police orientée vers la communauté fait l’objet du premier volet de ce diptyque. Après un rappel des origines de la mise en cause du modèle communément appelé « standard », les auteurs s’attachent à retracer la genèse et la diffusion du community policing pour enfin se questionner, entre autres, sur les obstacles liés à l’implémentation de ce mouvement - trop souvent considéré comme le sésame de l’action publique - ainsi que sur ses éventuels effets. De la lutte contre les incivilités et petits désordres urbains à travers le Disorder policing, à l’Evidence-based Policing (c’est-à-dire la police s’inspirant du modèle médical de pratiquer des interventions testées de façon empirique), en passant par la police orientée vers la résolution des problèmes ou la fonction de police guidée par l’information - ainsi que nous la qualifions en Belgique, mais plus communément connue sous le vocable d’Intelligence-Led Policing -, voici autant d’exemples mobilisés par les auteurs d’une police guidée par le savoir et qui pose la question de sa scientifisation et des limites et risques inhérents à celle-ci. Au cœur des préoccupations de nombre d’appareils policiers, le managérialisme et la mesure de la performance policière sont par ailleurs notamment analysés à l’aune de Compstat - cet outil de management quantitatif créé par le NYPD à l’aube des années nonante - ainsi que des expériences française et internationales quant à cette obligation chiffrée de résultats… et des indéniables effets pervers d’un courant qui agite particulièrement le sommet hiérarchique de l’organisation policière.
10 L’ouvrage se clôt par un chapitre final ayant trait à ce que F. Jobard et J. de Maillard qualifient de multilatéralisation des polices. La sécurité privée y est d’abord abordée sous différents prismes, les auteurs démontrant l’hétérogénéité d’un secteur en pleine croissance, qui pose notamment la question de la coordination, voire le partage, des activités de sécurité entre secteurs public et privé. Le débat est d’une actualité criante en Belgique, où depuis quelques mois, fleurissent des interventions visant à élaborer une législation nouvelle et simplifiée aux fins de permettre aux sociétés de sécurité privée d’exécuter certaines tâches qui ne sont pas considérées comme des tâches-clés de la police. Quittant le champ de la sécurité privée sensu stricto et à la suite d’un pertinent regard sur l’internationalisation des polices, le duo issu du Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions pénales (également connu sous son acronyme CESDIP) traite dans un troisième temps des mobilisations de la population. Ce phénomène d’implication citoyenne dans le domaine de la sécurité publique s’inscrit dans le courant des nouvelles politiques d’intégration sociale et de prévention qui se sont essentiellement développées depuis les années quatre-vingt au sein de divers États européens et nord-américains, reposant sur un principe de partenariat entre les secteurs publics et « privés » (sensu lato cette fois) sous différentes formes de concertation et de coordination et prônant la participation de la communauté, des habitants ou des citoyens. Institutionnellement encadrées, ces formes de mobilisation citoyenne sont néanmoins aussi parfois empreintes d’une autonomie, pouvant, dans certains cas, comme le soulignent les auteurs, engendrer une relation plus conflictuelle avec l’autorité publique.
11 Montrer les différents visages de la police, pour reprendre le titre éponyme de l’un des ouvrages phares de Brodeur [6], voilà un pari assurément réussi pour ce manuel qui, à n’en pas douter, est promu à devenir un autre incontournable du champ de la sociologie policière.
12 Vincent Seron
Université de Liège