La politique de la jeunesse
- Par Sarah El Haïry
Pages 16 à 18
Citer cet article
- HAÏRY, Sarah El,
- Haïry, Sarah El.
- Haïry, S.-E.
https://doi.org/10.3917/admi.276.0016
Citer cet article
- Haïry, S.-E.
- Haïry, Sarah El.
- HAÏRY, Sarah El,
https://doi.org/10.3917/admi.276.0016
Notes
Afin d’appréhender la politique de la jeunesse, il convient préalablement de s’arrêter sur une définition précise de ce qu’elle recouvre. Les acteurs du monde préfectoral sont les plus à même de porter cette politique au service de cette population.
1 « Cueillez, cueillez vostre jeunesse » [1]. Selon le vers fameux de Pierre de Ronsard, la sollicitude vis-à-vis de la jeunesse se traduit par une recommandation visant à lui permettre de profiter de cet âge particulier. En vertu de cette approche, c’est la conscience du devenir, des effets du temps et donc de la perte à venir des aménités de la jeunesse qui conduit à savoir pleinement les goûter.
2 En revanche, cet appel à la sagesse de l’instant ne constitue pas la jeunesse en objet d’action publique.
3 Y compris, en novembre 1942, quand le rapport Beveridge [2] préconise de mettre l’homme à l’abri du besoin « du berceau à la tombe », sont prioritairement visés les âges proches du berceau et de la tombe. La jeunesse est plutôt envisagée comme une période au cours de laquelle l’individu dispose de la plénitude de ses moyens intellectuels et physiques, et donc de la capacité de pourvoir à ses besoins sans l’appui de dispositifs publics dédiés. La jeunesse donne lieu désormais, à juste titre, à une politique publique en sa faveur. Je me réjouis que la revue Administration y consacre le présent numéro et remercie son équipe éditoriale ainsi que l’ensemble des contributeurs.
4 Comprendre la politique publique en faveur de la jeunesse suppose deux préalables. Le premier consiste à définir la jeunesse, le deuxième à déterminer dans quelle mesure la jeunesse signifie une situation particulière de nature à rendre nécessaire une intervention publique.
5 S’agissant de la définition de la jeunesse, dans le langage courant, elle est conçue par opposition à la vieillesse. Par exemple, selon Victor Hugo, « quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse ». Selon cette approche, il y aurait ainsi un point de bascule, délicat à déterminer entre quarante et cinquante ans, mais signifiant, en tout état de cause, le passage de l’un à l’autre état.
6 Tel n’est pas le sens de la jeunesse dans le champ des politiques publiques, en l’occurrence pour deux motifs. D’abord, la jeunesse ne peut pas être exclusivement conçue à travers la démographie, mais également à travers la sociologie. Elle ne s’appréhende pas seulement à travers l’âge. Il appartient notamment aux pouvoirs publics de faciliter l’insertion des jeunes sur le marché du travail, que celle-ci intervienne en apprentissage à seize ans ou à vingt-six ans, après un doctorat. Cette jeunesse au sens sociologique n’est pas un groupe homogène de valeurs, d’envies, de parcours. C’est pour cela que je parle souvent des jeunesses et de la complexité de s’adresser à l’individu par l’action collective. C’est à la fois une difficulté et un défi.
7 Ensuite, dans le champ des politiques publiques, la jeunesse ne se définit pas à travers un couple dialectique avec la vieillesse, mais via une distinction avec l’âge adulte. Selon l’expression de la sociologue Cécile Van de Velde, la politique de la jeunesse est celle du « devenir adulte » [3]. C’est précisément ce processus du devenir adulte qui justifie une intervention publique. La jeunesse représente une phase de transitions, en particulier vers l’emploi stable, le logement et une situation familiale choisie. En tant que période de transitions, elle constitue un moment de vulnérabilité, au même titre que d’autres âges de la vie.
8 Dans ce cadre, une action publique efficace est d’autant plus importante que les conditions d’entrée dans la vie adulte peuvent avoir des effets de plus long terme. Cela vaut notamment pour le marché du travail.
9 Dans le cadre du devenir adulte des jeunes, les transitions correspondantes se révèlent relativement aisées pour une partie d’entre eux. Ainsi, la politique de la jeunesse représente intrinsèquement une politique d’égalité des chances. En poursuivant l’insertion de tous les jeunes, elle conduit à une attention particulière au bénéfice de ceux qui en ont le plus besoin. C’est notamment ainsi que des dispositifs sont ciblés sur les jeunes sans emploi, ne poursuivant pas d’études et ne suivant pas de formation.
10 Si la politique de la jeunesse est une politique d’égalité des chances, elle constitue également, par nature, une politique d’émancipation. En effet, dans une démocratie libérale, le rôle de l’État n’est bien évidemment pas de déterminer quels adultes les jeunes ont vocation à devenir, mais de leur permettre d’accomplir leur projet de vie. Il s’agit de faciliter et d’accompagner pour, in fine, permettre le déploiement de la liberté individuelle.
11 Un troisième élément constitutif de la politique de la jeunesse est sa transversalité. Ainsi, par exemple, un de mes prédécesseurs, à savoir André Moynet, dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, avait pour titre secrétaire d’État à la présidence du Conseil, chargé de la coordination des problèmes de jeunesse. Si la notion de « problèmes » est malheureuse et s’il aurait été préférable d’évoquer les solutions susceptibles d’être apportées par la jeunesse, cet intitulé ministériel met en exergue l’évidence : répondre aux besoins et aspirations de la jeunesse appelle des actions en matière d’emploi, d’enseignement supérieur, de logement, de transport, de culture, de santé, d’aménagement du territoire, etc. La politique de la jeunesse ne peut être cantonnée à un champ thématique particulier.
12 Des États formalisent ainsi une stratégie nationale en faveur de la jeunesse. En tout état de cause, une action ambitieuse en faveur de la jeunesse appelle l’action convergente de tous les pouvoirs publics : État, collectivités territoriales et administrations de Sécurité sociale. Pour mémoire, en vertu de l’article L.1111-9 du Code général des collectivités territoriales, les régions exercent un rôle de chef de file au niveau local en matière de politique de jeunesse.
13 C’est au regard de la nature transversale de la politique de la jeunesse que je promeus l’institutionnalisation et le développement de la clause d’impact jeunesse. Instaurée en 2016, elle consiste, à l’occasion de chaque projet de loi, à évaluer son impact sur la jeunesse. Au regard d’un premier bilan, il importe de transformer la clause d’impact en levier d’action. Pour agir, et non plus seulement évaluer, la clause doit devenir un moyen de faire advenir des normes et dispositifs améliorant la situation de la jeunesse. À l’échelle de l’Union européenne, la présidente Ursula Von der Leyen a mis le sujet à l’agenda, à l’occasion de son discours sur l’état de l’Union en septembre 2022. La France entend contribuer aux travaux essentiels en ce sens.
14 La politique de la jeunesse est donc une politique transversale d’égalité des chances et d’émancipation. Les différents articles le mettent, d’ailleurs, en évidence. Notre rôle commun est de garantir à la jeunesse et à la société tout entière de pouvoir se conjuguer.
15 Même s’il s’agit d’une contribution à une revue d’administration publique, pour conclure mon propos, je prends la liberté d’évoquer une conviction plus personnelle.
16 En sciences sociales, il est classique (et essentiel) de distinguer les effets d’âge et de génération. En conduisant une politique de la jeunesse, il convient de permettre aux jeunes de devenir des adultes dans les meilleures conditions et selon les modalités les plus conformes à leurs vœux. Nous le leur devons au regard de leur âge.
17 En complément, nous devons savoir accueillir ce que chaque génération, et donc les jeunes successifs, peut apporter de nouveau. Il nous appartient de permettre aux jeunes de contribuer à façonner le monde dans lequel ils veulent vivre, y compris en revenant sur des choix que nous-mêmes jugions importants lorsque nous étions plus jeunes.
18 C’est pourquoi je promeus la participation et l’engagement des jeunes. Par le passé, en l’occurrence pour la génération dite du « baby-boom », le nombre a pu être l’atout de la jeunesse pour faire valoir ses vues et porter le changement. Tel n’est plus le cas. La nouvelle génération est jeune dans une société dont la génération la plus nombreuse n’est pas la sienne et qui a, en tout état de cause, un âge moyen nettement plus élevé. Il convient donc de rétablir un équilibre via une action publique encourageant l’engagement de la jeunesse.
19 Alors, notre pays bénéficiera pleinement de sa force de transformation, en faveur notamment d’un mode de vie plus durable et d’un plus grand respect des choix de vie.
20 Les titulaires des fonctions préfectorales, aguerris à l’interministérialité, sont sans doute parmi les mieux placés pour servir une ambition transversale en faveur de la jeunesse. Nourris par des expériences au plus proche de la conduite opérationnelle des politiques publiques, ils savent, en outre, mobiliser les collectivités territoriales et connaissent la sociologie fine des jeunesses.
21 Pour ces mêmes motifs, ces professionnels joueront également un rôle prépondérant dans la réussite du plein déploiement du Service national universel, projet qui va conduire à changer le regard sur la jeunesse. « Les évènements ne sont que l’écume des choses, ce qui m’intéresse, c’est la mer » [4]. Tandis que des évènements, artéfacts médiatiques, tendent à donner une image biaisée, et parfois défavorable, de la jeunesse, le Service national universel pour tous révèlera son envie de s’engager de manière concrète, utile et souvent bénévole, sa volonté de faire Nation, et, en fin de compte, sa force morale.
22 On mesure la vitalité d’un pays à ce qu’il consacre à sa jeunesse. Alors soyons collectivement acteurs et relais de cette vitalité dans toute la France.