Article de revue

Combat d’arrière-garde industriel

Pages 22 à 24

Citer cet article


  • Daniel, J.-M.
(2022). Combat d’arrière-garde industriel. Administration, 274(2), 22-24. https://doi.org/10.3917/admi.274.0022.

  • Daniel, Jean-Marc.
« Combat d’arrière-garde industriel ». Administration, 2022/2 N° 274, 2022. p.22-24. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-administration-2022-2-page-22?lang=fr.

  • DANIEL, Jean-Marc,
2022. Combat d’arrière-garde industriel. Administration, 2022/2 N° 274, p.22-24. DOI : 10.3917/admi.274.0022. URL : https://droit.cairn.info/revue-administration-2022-2-page-22?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/admi.274.0022


Il ne faut pas s’inquiéter de la baisse de l’emploi dans l’industrie ni chercher à la freiner car elle conduit à une amélioration globale du pouvoir d’achat.

1 La réindustrialisation est un des thèmes dominants de la vie politique. Ce n’est pas nouveau. Il y a 10 ans, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault avait demandé à Louis Gallois un rapport sur notre industrie par une lettre de mission qui contenait cette phrase :

2

« Il ne peut y avoir d’économie forte sans industrie forte. »

État des lieux

3 La première page de ce rapport plante un décor qui n’a guère changé :

4

« Le décrochage de l’industrie française, qui s’est amorcé dans les années 1970 s’est accéléré au cours de la dernière décennie, notamment par rapport à l’Allemagne, mais aussi par rapport à la Suède ou l’Italie. Toutes les analyses récentes convergent vers un même constat : l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration.
La part de l’industrie (hors construction) dans la valeur ajoutée totale, en France, est passée de 18 %, en 2000, à un peu plus de 12,5 %, en 2011, nous situant désormais à la 15e place parmi les 17 pays de la zone euro, bien loin de l’Italie (18,6 %), de la Suède (21,2 %) ou de l’Allemagne (26,2 %).
L’emploi industriel (hors construction) s’est également continuellement dégradé : il est passé de plus de 26 % de l’emploi salarié total en 1980 (5,1 millions de salariés) à 12,6 %, en 2011 (3,1 millions de salariés), la France perdant ainsi plus de 2 millions d’emplois industriels en 30 ans. L’accroissement de la concurrence étrangère, celle des pays européens comme celle de plus en plus présente des pays émergents, expliquerait entre un tiers et la moitié de ces destructions d’emplois sur la période récente (2000-2007). »

5 Représentatif d’un état d’esprit qui depuis n’a cessé de se diffuer, le rapport donne une raison fondamentale de cette situation. On y trouve en effet le paragraphe suivant :

6

« La politique de la concurrence de la Commission souffre de deux faiblesses : d’une part, elle intègre mal la dimension de la compétition mondiale à laquelle l’industrie européenne est confrontée et donne la priorité au consommateur par rapport au producteur ; d’autre part, les décisions relatives à la concurrence ne peuvent être remises en cause que devant la Cour de justice européenne ; elles sont donc très largement fondées sur des critères juridiques et prennent mal en compte la dimension économique. »

7 Insidieusement le texte de Louis Gallois développe un discours qui n’ose encore s’avouer protectionniste mais qui se déclare réservé sur la concurrence ; un discours qui ignore que le but de l’économie est le consommateur et son pouvoir d’achat assis sur la croissance ; et un discours qui tend à se généraliser…

Productivité

8 L’économiste Angus Maddison, qui consacra sa vie de chercheur à reconstituer les comptes des principales économies depuis… la naissance du Christ, tirait de ses recherches la conclusion suivante :

9

« Le progrès technique est le moteur essentiel de la croissance économique. S’il n’avait jamais existé, l’ensemble du processus d’accumulation du capital aurait été plus modeste. »

10 Et la concrétisation du progrès technique est l’amélioration de la productivité. Ce que résume Paul Krugman, prix Nobel d’économie de 2008 quand il écrit :

11

« La productivité n’est pas tout, mais sur le long terme elle est presque tout. La capacité d’un pays à améliorer son niveau de vie sur le long terme dépend quasi entièrement de sa capacité à accroitre sa production par travailleur. »

Description de l'image par IA : Usine industrielle avec ouvriers en bleu de travail et casques, machines et lumières vives.
© Photocreo Bednarek

12 Cependant, l’amélioration de la productivité a deux conséquences : une baisse de l’emploi dans les secteurs anciens ; un transfert d’emplois vers de nouveaux secteurs C’est ce que l’économiste Alfred Sauvy théorisa sous le nom de loi du déversement. Depuis l’apparition de la « révolution industrielle », ces mécanismes sont en permanence en action. Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee indique qu’au premier trimestre 2022, la production industrielle était la même qu’au dernier trimestre 2019. Entre temps, l’industrie a supprimé 33 000 emplois, soit 1 % de ses effectifs, continuant donc à engranger des gains de productivité.

Délocalisation

13 À ces gains de productivité viennent s’ajouter des délocalisations. Celles-ci expliqueraient un tiers des suppressions d’emplois industriels, selon le rapport de Louis Gallois cité ci-dessus, tandis que les calculs de l’Insee évaluent cette part plutôt à un quart.

14 Ces délocalisations et ce qui est souvent qualifié de « concurrence déloyale » des pays émergents suscitent des réticences qui sont en fait anciennes.

15 En 1895, l’écrivain Paul Bourget publie « Outre-Mer », récit de son voyage aux États-Unis. Il y affirme :

16

« L’ouvrier à cinq sous est naturellement vainqueur de l’ouvrier à cinq francs »,
le premier étant chinois et le second français.

17 Dénonçant au passage la « naïveté libre-échangiste » des Européens, il fait l’apologie du protectionnisme des administrations républicaines américaines.

18 Dans un texte où il se moque de cette crainte du « Péril jaune » l’économiste Jacques Novikow lui répond :

19

« Le perfectionnement de l’outillage étant considéré comme un bien, parce qu’il produit le bon marché, pourquoi le bas salaire des Chinois, amenant le même résultat, peut-il être considéré comme un mal ? Mais on dit que le Chinois évince l’ouvrier européen. La machine n’a-t-elle pas le même résultat ? Or l’expérience des nations industrielles montre d’une façon irréfutable que leur prospérité est en raison directe du perfectionnement de l’outillage, donc le bon marché du salaire asiatique, ayant le même résultat, est aussi un bien et non un mal. En dernière analyse, le bon marché du salaire asiatique a pour résultat une diminution du prix des produits. Or tous les hommes, dans la pratique journalière, affirment à l’unisson que le bon marché est un bien et la cherté un mal. Les doctrinaires et les pessimistes seuls ne sont pas de cet avis. »

20 Ces propos qui confirment que le but de l’économie est le consommateur et son pouvoir d’achat restent d’actualité. En avril 2017, 25 prix Nobel d’économie signent une tribune dans laquelle on lit : « Les politiques isolationnistes et protectionnistes et les dévaluations compétitives, toutes menées au détriment des autres pays, sont de dangereux moyens d’essayer de générer de la croissance. »

21 Certains décideurs politiques en ont conscience. Prenons à ce sujet l’exemple emblématique de la sidérurgie. En février 2016, les ministres de l’économie de sept pays de l’Union européenne encore producteurs importants d’acier (le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, le Luxembourg et la Pologne) se réunissent en urgence pour tirer la sonnette d’alarme sur l’avenir de cette industrie. La réunion ne bruisse que de dénonciations de la « concurrence déloyale » et du « dumping » chinois, mettant en avant le fait que la Chine, qui a atteint la barre symbolique des 50 % de la production mondiale en 2015, inonde le marché en bradant une partie de sa production. Le communiqué qui suit la rencontre parle d’un « risque important et imminent d’effondrement du secteur européen de l’acier » et demande à la Commission européenne de réagir.

22 Voici quelle fut sa réponse :

23

« La production communautaire d’acier subira cette année un nouveau recul. Les carnets de commandes ne laissent présager aucune amélioration rapide puisqu’ils ne représentent plus qu’un mois d’activité en termes de capacités de production. Les prix effectivement pratiqués restent largement en dessous des prix d’il y a deux ans et ne couvrent plus pour plusieurs produits les coûts de production. L’amélioration de la situation au niveau des entreprises nécessite pour celles-ci l’abandon momentané d’une concurrence qui, dans l’état actuel des choses, les conduirait à la déconfiture. »

24 Voilà qui est ferme et clair, sauf que ce texte est une réponse faite par Henri Simonet, vice-président de la Commission en décembre 1976 devant le Comité consultatif de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier qui existait encore à l’époque)…

25 En 2016, dans l’ensemble de l’Union européenne, la sidérurgie emploie 330 000 personnes. Or, en 1976, lorsqu’Henri Simonet faisait son rapport, la seule sidérurgie française employait 150 000 personnes et celle du Royaume-Uni 200 000…

26 Pourtant, une réponse ne remettant pas en cause la concurrence était possible. En janvier 1992, dans le New Hampshire, Bill Clinton est candidat à la primaire démocrate. S’exprimant devant des ouvriers sidérurgistes qui attendent de lui la promesse de la sauvegarde de leur usine, il va droit au but : ce qui importe, leur dit-il, c’est leur destin et non celui de leur aciérie ; ce qui importe, c’est la capacité de l’Amérique à créer de la richesse et non de l’acier ; ce qui importe, c’est que chacun puisse s’accomplir dans sa vie et pas forcément toujours dans le même métier. Et Clinton de finir deuxième dans cette primaire jugée au départ largement perdue.

27 Pour l’économiste anglais des débuts du XIXe siècle David Ricardo, les oppositions aux mutations de l’appareil productif prennent deux formes : une résistance de ceux dont l’emploi est menacé par le progrès technique – résistance qu’il qualifiait de luddite ; une résistance de ceux dont le revenu est menacé par la concurrence – résistance qu’il qualifiait de rentière.

28 Pour les lever, il propose de conforter la concurrence car elle garantit l’amélioration du niveau de vie, mais de rassurer les luddites potentiels en leur permettant grâce à des formations rigoureuses de se préparer aux emplois de demain.

29 Conclusion : La France doit éviter une aggravation du protectionnisme masquée sous une réactivation artificielle de la « politique industrielle » qui conduisit naguère au Concorde et au plan calcul…

30 Que nos dirigeants gardent en tête cette phrase de Jean-Baptiste Say :

31

« Il est impossible qu’un gouvernement puisse, je ne dis pas se mêler utilement de l’industrie, mais éviter quand il s’en mêle, de lui faire du mal. »

32 Et les entreprises vivront, s’adapteront et répondront aux attentes du consommateur !


Date de mise en ligne : 16/08/2022

https://doi.org/10.3917/admi.274.0022