Quelles perspectives pour la défense de l’Europe par les Européens ?
Pages 31 à 33
Citer cet article
- PERRUCHE, Jean-Paul,
- Perruche, Jean-Paul.
- Perruche, J.-P.
https://doi.org/10.3917/admi.272.0031
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- Perruche, J.-P.
- Perruche, Jean-Paul.
- PERRUCHE, Jean-Paul,
https://doi.org/10.3917/admi.272.0031
En une période marquée par la détérioration rapide du contexte sécuritaire régional et mondial, et d’affaiblissement de la garantie de sécurité américaine, les pays européens n’ont guère d’autre alternative que d’unir leurs forces pour éviter de subir la loi de plus puissants et défendre leurs intérêts.
1 En un temps caractérisé par la confrontation d’États-continents (États-Unis, Chine, Russie…) et la résurgence des rapports de forces dans les relations internationales, il devient urgent pour les États européens de réexaminer les conditions dans lesquelles leur sécurité et leur défense sont assurées. Celles-ci demeurent des responsabilités nationales (régaliennes) généralement explicitées dans des livres blancs nationaux qui anticipent les principales menaces, et fixent les conditions et les moyens nécessaires pour y faire face.
2 Cependant, la plupart des pays européens, devenus trop faibles pour se défendre seuls à l’issue de la seconde guerre mondiale, ont organisé leur défense principale dans le cadre de l’Alliance atlantique, c’est à dire sous la garantie de sécurité américaine ; or, le déplacement du centre de gravité des intérêts de sécurité américains vers la zone indo-asiatique remet en cause les conditions de cette défense européenne transatlantique. En réalité, les germes de cette évolution étaient perceptibles dès la fin des années 90, lorsque les États-Unis mirent 4 ans (1991-94) pour accepter que l’Otan s’engage dans les crises de l’ex-Yougoslavie. C’est pourquoi, depuis le début des années 2000, l’UE met en œuvre une politique de sécurité et de défense commune (PSDC) emboitée dans sa politique étrangère (PESC), de façon complémentaire à l’Otan, mais qui se limite à la gestion de crises d’ampleur limitée à l’extérieur de son territoire.
3 Aujourd’hui la défense et la sécurité européennes sont donc assurées à 3 niveaux : par des États aux capacités insuffisantes, par l’Otan mais avec une garantie américaine devenue incertaine et par l’UE aux ambitions limitées et aux capacités embryonnaires. En outre, il n’existe pas de répartition claire des rôles entre ces 3 niveaux. Cette situation n’est donc pas rassurante.
4 Le terme « défense européenne » lui-même est ambigu, c’est pourquoi lorsque cette défense est envisagée par les seuls pays européens, les Français parlent souvent d’« Europe de la Défense » terme qui n’est généralement pas compris par nos alliés européens pour qui la défense principale reste assurée par l’Otan. Pourtant, pour compenser les faiblesses capacitaires des États et l’éloignement américain, la solution ne peut venir que d’un renforcement de l’union des forces des Européens.
5 Dans ce qui suit, le vocable « défense européenne » doit être compris, comme la défense de l’Europe par les Européens.
Quel besoin de défense européenne dans le nouveau contexte sécuritaire ?
6 L’époque actuelle est marquée par un changement rapide des modes de relation et des rapports de forces internationaux. Au multilatéralisme qui prévalait depuis la fin de la guerre froide, a succédé une nouvelle rivalité entre grandes puissances notamment entre la Chine et les États-Unis qui s’exprime par un retour à l’emploi unilatéral (sans résolution de l’ONU) de la force militaire sous différentes formes : États-Unis en Irak, Russie en Syrie et en Ukraine, Turquie en Syrie, en Lybie et dans le Caucase, Chine dans son étranger proche (Mer de Chine et Taiwan), Arabie saoudite au Yémen etc. Dans ce contexte, les États européens qui ont considérablement réduit leurs dépenses de Défense depuis 30 ans se trouvent dans un rapport de forces défavorable avec un nombre de plus en plus élevé de pays au point que parmi les membres de l’UE, seule la France qui dispose de moyens de dissuasion nucléaire et conserve une gamme relativement complète de capacités opérationnelles, mais de volume très limité, peut encore prétendre entrer en premier sur un théâtre d’opération, mais n’envisage son engagement en haute intensité qu’en coopération internationale.
7 Or, la situation sécuritaire s’est nettement dégradée sur le pourtour de l’Europe tant à l’Est, avec la Russie et la Turquie de plus en plus interventionnistes, et au Moyen-Orient, qu’au Sud, dans les pays de la rive nord de l’Afrique et du Sahel. Dans ce contexte, il est urgent de faire le point de ce qui peut être traité au niveau des États, de ce qui peut être raisonnablement couvert par la garantie de sécurité américaine dans l’Otan et par déduction, de ce qui devrait revenir à une Défense européenne renforcée, ainsi que les interactions à prévoir entre ces 3 niveaux. S’agissant du terrorisme islamique, qui demeure la principale menace déclarée contre eux, les États européens sont les premiers garants de la sécurité de leurs citoyens sur leur sol, mais doivent aussi pouvoir agir ensemble contre les foyers extérieurs, surtout au moment où les États-Unis semblent se désengager (Afghanistan, Syrie…). Il en va de même en Europe, lorsque les intérêts stratégiques américains ne seront pas concernés. S’il est probable que la garantie de sécurité américaine fonctionne en cas d’offensive militaire russe contre un pays membre de l’Otan (Baltes, Pologne…), il faut se demander ce qu’il se passerait en cas de déstabilisation interne de pays d’Europe centrale et orientale par des actions hybrides (cf Ukraine) ou d’invasion surprise d’une partie de territoire (cf Crimée) ? Par ailleurs, la mondialisation de l’économie étend considérablement les zones d’intérêts des pays européens, sans qu’ils aient les capacités de les défendre seuls. Cela vaut en particulier pour les espaces maritimes. Leur situation de dépendance pour leur défense est encore aggravée par leurs insuffisances dans les nouveaux champs d’affrontement que sont le cyber et l’espace, et constitue en elle-même une menace. Ce n’est qu’en unissant leurs forces qu’ils peuvent retrouver une certaine autonomie stratégique, et éviter de subir la loi des plus puissants, comme l’a relevé le Conseil européen. À noter que la dissuasion nucléaire entre les puissances dotées, les retenant de s’affronter directement, leurs confrontations militaires ne peuvent se produire que sur des territoires extérieurs, dont les pays européens pourraient faire partie.
Comment adapter la défense européenne au nouveau contexte sécuritaire ?
8 Les ambitions et les capacités de la PSDC définies au début de années 2000 : gestion de crises de faible intensité survenant en dehors du territoire de l’UE, absence d’une chaine complète et permanente de commandement d’opérations, forces d’intervention sous dimensionnées (Battlegroups 1500 hommes en alerte) ne correspondent plus aux besoins de défense énoncés précédemment. Ces Battlegroups n’ont d’ailleurs jamais été employés.
9 Pour adapter les capacités européennes au contexte sécuritaire, des mesures doivent être prises dans 4 domaines :
- améliorer la convergence des intérêts de défense nationaux : En l’état actuel, l’UE est composée d’une juxtaposition d’États aux besoins de défense très hétérogènes en fonction de leur taille, de leur situation géographique, de leur histoire et de leurs vulnérabilités réelles ou ressenties. Même face à des menaces semblables (terrorisme, migrations illégales, prolifération etc.), ils sont rarement concernés au même degré et divergent sur la nature et la priorité des réponses à envisager. Les réactions aux migrations, les faibles contributions aux opérations de la PSDC, et le faible engagement européen dans l’opération Barkhane l’illustrent clairement. Le champ de la PSDC n’est pas délimité par l’addition des besoins nationaux des États membres de l’UE, mais plutôt par leur intersection, ce qui à 27 en réduit considérablement la surface… et donc l’intérêt. Les besoins de défense de l’UE doivent être analysés comme un tout permettant de fixer des enjeux et des priorités communes dans un livre blanc européen. Les conclusions de l’étude sur la « boussole stratégique » qui doivent être agréées au premier semestre 2022 sous présidence française pourraient constituer la première étape de ce cheminement indispensable.
- créer un sentiment d’appartenance européen, premier stade vers un esprit de défense européen. Conscients des limites de leurs capacités nationales, nos concitoyens (dans les sondages-Eurobaromètres) appellent massivement de leurs vœux la mise sur pied d’une défense européenne censée les protéger de tous les maux, mais ne sont guère prêts à en payer le prix ni à faire leurs, les difficultés des autres pays. La perception de l’Union européenne par les citoyens européens est univoque. Elle est liée aux bénéfices que leur nation devrait en retirer, mais très peu à ce que leur nation doit apporter en retour à la collectivité européenne. Selon un sondage de février 2020 du « Pew Research Center », réalisé au niveau de l’ensemble des membres de l’Otan 38 % des personnes interrogées estimaient que leur pays devrait venir au secours d’un allié attaqué par la Russie quand 50 % y était opposé. La Défense est sans doute un domaine majeur pour le développement d’un sentiment d’appartenance, à condition que les annonces faites par les dirigeants politiques soient suivies d’actions concrètes ressenties par nos concitoyens comme contribuant à leur protection. Analyse commune des menaces et réponses communes doivent être en phase. Rien n’est pire qu’un déclaratoire politique ambitieux et une absence d’actions concrètes.
- faire évoluer la « culture de dépendance » à l’égard des États-Unis, héritée du temps de la guerre froide, et entretenue jusqu’aujourd’hui par un grand nombre de pays européens à l’égard de l’Otan et des États-Unis, dont la première cause est la croyance qu’il faut paraître faible pour justifier le besoin de l’assistance américaine. L’ambivalence américaine qui réclame des Alliés européens plus forts et plus investis mais s’en prend régulièrement à leur volonté d’autonomie stratégique ne fait que renforcer cette croyance. Le degré d’« allégeance aux États-Unis » est aussi un facteur de divergence entre les anciens et les nouveaux alliés dans l’Otan. Cette réduction de la dépendance paraît pourtant être une condition « sine qua non » du renforcement des capacités autonomes européennes et donc d’un meilleur partage du fardeau sécuritaire entre Américains et Européens. L’autocensure des ambitions de défense de l’UE au prétexte de l’existence de l’Otan doit disparaître. C’est à cette condition que les Européens pourront envisager de faire croitre leurs capacités jusqu’au haut du spectre des opérations. Il ne peut pas y avoir d’autonomie stratégique européenne sans réduction de la dépendance à l’égard des États-Unis. Cela concerne tant les capacités opérationnelles que technologiques.
- créer une capacité de défense européenne efficace et crédible adaptée à des scénarios potentiels d’opérations comprenant leadership politique, chaine de commandement opérationnel permanente et complète et des forces modulaires intégrées ou dédiées « marquées à l’oreille » pour être mises à disposition par les États membres.
10 En corollaire, ces évolutions ne sauraient ignorer le dilemme de l’exercice de la souveraineté au niveau européen tant existe un lien direct entre souveraineté et puissance. Plus la puissance d’un État est faible plus ses ambitions et sa marge d’initiative se contractent, et plus sa souveraineté se réduit à choisir de qui ou de quoi il accepte de dépendre. Dans un monde dangereux dominé par des États-continents (États-Unis, Chine, Inde, Russie…), la puissance militaire demeure un facteur clé de la défense et de l’influence. Les nombreuses interventions militaires en cours sur tous les continents en attestent : Ukraine, Caucase, Moyen-Orient, Libye, Sahel, Afghanistan…
11 Conscients de leurs insuffisances, les Européens se sont engagés depuis les années 50, dans un processus d’union économique et politique inédit, jouant à la fois sur l’intégration et la coopération intergouvernementale avec des délégations de souveraineté dans certains domaines. Alors que la garantie de sécurité américaine devient incertaine et se renchérit, le besoin de penser la défense au niveau européen se renforce. Souveraineté nationale impuissante ou souveraineté plus puissante mais partagée au niveau européen : tel est le dilemme dont la résolution sera déterminante pour l’avenir de l’Union européenne et de ses États membres.
12 Novembre 2021